Quand Moscou, Washington et Pékin sortent "le Grand Jeu" pour séduire les républiques d'Asie Centrale (2005)
2012-02-07

A Moscou, sourires protocolaires mais complices, poignées de mains cordiales mais déterminées. En ce lundi 14 novembre 2005, Islam Karimov et Vladimir Poutine savourent l'instant face aux caméras du monde entier. L'image est maintes fois vue, mais aucun observateur averti des questions géostratégiques d'Asie Centrale ne s'y trompe : l'accord d'alliance que viennent de parapher les deux chefs d'État, liant étroitement les destinées économiques, mais surtout militaires de leurs pays, est de ceux qui restent dans l'Histoire. Et pas seulement l'histoire tourmentée des relations bilatérales entre les deux pays : c'est l'équilibre de toute une région, l'Asie Centrale, et par suite de tout le continent asiatique qui connaît, en ce frais lundi moscovite, un tournant décisif.

Au 19ème siècle, on avait créé l'expression de « Grand Jeu » pour définir les luttes d'influences qui opposaient les grandes puissances colonisatrices russe et britannique pour le contrôle du Turkestan occidental. Ces terres bordant la légendaire route de la Soie, de la Mer Caspienne aux contreforts de la Chine, furent le théâtre des plus subtiles comme des plus rudes joutes diplomatiques entre les deux empires. A l'époque, on découvrait l'importance des enjeux énergétiques dans une économie en pleine explosion industrielle, et l'on voulait surtout accroître sa mainmise territoriale sur des contrées apparemment incontrôlées…

Un siècle et demi plus tard, sur les steppes de ce que l'on nomme désormais l'Asie Centrale, les garnisons de GI's et les ONG américaines ont remplacé l'explorateur britannique face au géant russe désormais bien installé dans une région qui peine à se désoviétiser. Et un troisième acteur se fait depuis peu de plus en plus présent dans ce paysage : le voisin chinois, économiquement et politiquement, prend de plus en plus de place, et lui aussi compte bien défendre ses intérêts dans la région.

L'Ouzbékistan, clé du puzzle



L'Ouzbékistan, c'est la plus puissante, démographiquement, économiquement et militairement, des cinq républiques ex-soviétiques qui constituent l'Asie Centrale. C'est aussi l'une des plus stables politiquement, et pour cause : depuis son indépendance en 1991, le pays n'a connu qu'un seul dirigeant, celui-là même qui a paraphé le texte d'accord en ce lundi 14 novembre 2005. Islam Karimov, ancien apparatchik soviétique, homme providentiel guidant la jeune patrie, garant de la souveraineté nationale, le modèle est à peu de choses près celui que connaissent toutes les petites républiques centrasiatiques depuis la chute de l'URSS. Sauf qu'avec Karimov, c'est toute une conception autoritaire de la politique et de la démocratie qui a progressivement verrouillé un pays entier. Une culture politique que ne renierait certainement pas son nouvel allié Vladimir Poutine. Les deux hommes ne partagent pas, dit-on, que des intérêts stratégiques communs…

L'Ouzbékistan, ce sont enfin des ressources en matières premières encore peu exploitées, et très prometteuses : ses gisements de pétrole et de gaz naturel, mais aussi la présence d'or dans son sous-sol, sont désormais bien connus. Et dans la région, l'enjeu énergétique réside au moins autant dans le transport de ces richesses que dans leur extraction : vers le Nord pour la Russie, vers le Sud et le Pakistan pour les américains, ou vers l'Est pour la Chine, les projets de pipe-lines traversant l'Asie Centrale se livrent une concurrence acharnée. Un nouveau « Grand Jeu » dont la principale arme, tout comme il y un siècle et demi, est diplomatique. Dès lors, les relations entre États, les accords bilatéraux et les rapprochements stratégiques pèsent lourd dans la balance.

Retour à Moscou



Historique, l'accord signé par Tachkent et Moscou l'est certainement. « Je crois qu'on assiste là à un événement très important dans la région », analyse Boris Pétric, chercheur au CNRS spécialisé sur l'Asie Centrale. Il y voit une « renaissance des relations entre certains pays d'Asie Centrale, la Chine, et la Russie ». Que la grande Russie s'engage à investir massivement dans l'économie d'un de ces ex-pays soviétiques, et surtout que Poutine s'engage à défendre militairement l'Ouzbékistan en cas d'agression extérieure ou intérieure, cela ne s'était jamais vu.

Mais surprenant, ce rapprochement l'est certainement moins : l'alliance renforcée dans laquelle se sont engagés la Russie et l'Ouzbékistan s'inscrit dans un contexte politique et stratégique de plus long terme. « Depuis 1991, on avait vu peu à peu un effritement de la présence russe dans la région, et un renforcement de l'influence stratégique américaine », indique Boris Pétric. Un revirement à la faveur duquel l'Ouzbékistan avait voulu s'affirmer comme « le meilleur ami des Américains », selon les mots de Constantin Zatouline, député russe et directeur de l'Institut de la CEI. Interrogé par l'agence russe Novosti, Zatouline rappelle qu'après le 11 septembre 2001, quand les Américains ont pris conscience que pour attaquer l'Afghanistan et reprendre le contrôle de l'Asie musulmane du sud-Ouest, il fallait s'implanter en Asie Centrale, Karimov a été parmi les plus accueillants. Une base militaire regroupant plusieurs milliers de marines dans le sud du pays ouvrit ses portes en 2001. De même, Tachkent n'a pas tardé à rejoindre le GUUAM, ensemble inter-étatique regroupant des pays ex-soviétiques sous la houlette de Washington. Parmi eux, on compte l'Ukraine, l'Azerbaïdjan et la Géorgie, trois des Etats les plus virulents contre la tutelle russe.

Divorce à Andijan



Mais voilà, depuis quelques mois, le divorce semblait inévitable. Il faut dire que non contents d'assurer leur présence et leur mainmise sur les ressources énergétiques ouzbèkes en se montrant allégeants avec le régime d'Islam Karimov, les Américains ont voulu se mêler de politique intérieure. « Le problème avec l'influence américaine, selon Boris Pétric, c'est qu'elle passe avant tout par les ONG, les institutions internationales comme le FMI, pour à terme imposer une certaine idée des Droits de l'Homme et de la démocratie ». Autant de motifs de fâcheries avec un président autoritaire et plutôt pointilleux sur la notion de souveraineté politique.

Or s'il y en a un qui sait se montrer « pragmatique » face aux violations des Droits de l'Homme, c'est bien Vladimir Poutine. Dès son arrivée au pouvoir en 1999, il comprend qu'il est temps de renouer les liens avec l'étranger proche. Et notamment l'Asie Centrale. Au même moment, Islam Karimov fait le même calcul: ce dont il a avant tout besoin pour faire marcher l'économie de son pays, c'est d'échanges commerciaux, de marchés vers lesquels exporter. D'autant plus que le principal mal dont souffrent les pays d'Asie Centrale, c'est leur enclavement et le manque de débouchés vers l'extérieur.

C'est la thèse défendue par Gaël Raballand, économiste à la Banque Mondiale: « Dès lors, il faut envisager les relations entre ces pays sous l'aspect des échanges, des liens de dépendance qui existent entre pays enclavés et pays de transit », fait-il valoir dans une interview au site Internet Caucaz.com. Mais cela, les Américains ne s'en soucient guère. Alors c'est tout naturellement que l'Ouzbékistan comme ses voisins se retournent progressivement vers le grand frère russe et Vladimir Poutine. « Avec la Russie, ces pays ont une tradition de coopération, une langue commune, les mêmes réflexes commerciaux », renchérit Boris Pétric. Et depuis six mois, la Russie a accrut de 40 % ses échanges économiques avec l'Ouzbékistan...

Et puis il y a eu Andijan. Les 12 et 13 mai derniers, dans cette ville de l'Est ouzbek, au fond de la vallée du Ferghana qui fait la frontière avec le Kirghizistan et le Tadjikistan, un soulèvement populaire est écrasé dans le sang par l'armée d'Islam Karimov. On ignore encore ce qui s'est exactement passé pendant ces 48 heures, mais deux versions se confrontent. Celle du gouvernement, selon laquelle une rébellion menée par des terroristes islamistes a été déjouée par les soldats. Et celles des ONG étrangères engagées dans la défense des droits de l'Homme dans le pays, qui parlent de plusieurs milliers de morts dans la répression de ce qui serait une manifestation anti-gouvernementale spontanée. La vérité, difficile de la connaître, et pour cause : Islam Karimov a fermement refusé l'enquête internationale réclamée par l'ONU. Et dès lors, les tensions n'ont fait que s'envenimer entre Tachkent et toute la communauté internationale menée par les Américains.

Sous l'effet de cette pression, Islam Karimov ne désarma pas, réclamant quelques mois plus tard le départ de tous les soldats US de la base de Karshi-Khanabad. Le symbole est fort, et la venue de Condoleeza Rice en Ouzbékistan pendant une tournée cruciale en Asie Centrale n'y changera rien. Le divorce est consommé, l'Ouzbékistan a entre-temps claqué la porte du GUUAM, et s'apprête désormais à entrer en grandes pompes dans la CEEA, Communauté Economique Eurasiatique, et dans l'OTSC, organisation du Traité de Sécurité Collective, autres ensembles inter-étatiques régionaux, dans l'orbite cette fois de Moscou.

Les timides critiques laissèrent la place aux sanctions internationales à l'automne : l'UE annonçe le bannissement diplomatique de certains dirigeants ouzbeks, et un embargo sur les ventes d'armes à ce pays est décrété par l'ONU. Dès lors, l'Ouzbékistan est en voie de totale marginalisation, et la menace se fait de plus en plus pesante sur le régime d'Islam Karimov.

Nouveau Grand Jeu



De retour de Moscou, en ce 14 novembre 2005, Islam Karimov fanfaronnait, face aux journalistes qui lui demandaient la portée véritable de l'accord qu'il venait de signer : « Cet accord signifie que quiconque agresserait l'Ouzbékistan s'exposerait à une réponse militaire russe au même titre que si c'était la Russie elle-même qu'on agressait ». L'enjeu stratégique est donc clair pour l'homme fort ouzbek, tout comme l'est le message adressé à la communauté internationale. Pour assurer la pérennité de son régime dans un contexte régional marqué par la menace de « révolutions colorées » à la kirghize, Islam Karimov n'avait plus beaucoup d'autres choix que de se retourner vers le grand frère russe. « Cet accord est symboliquement très important car il est l'affirmation claire d'une solidarité forte, et l'expression du soutien de Poutine à la volonté forcenée de souveraineté de Karimov, résume Boris Pétric. Il entérine durablement l'incompréhension entre l'Ouzbékistan et les Etats-Unis, et offre à Karimov une protection totale face à la communauté internationale qui menaçait l'Ouzbékistan. »

Alors, est-ce que l'accord du 14 novembre 2005 va précipiter le retour de tous les pays centrasiatiques dans le giron russe? Pas si sûr. En ce qui concerne le Kirghizistan, par exemple, difficile de donner dans le manichéisme. Depuis sa « Révolution des Tulipes » en mars 2005, on avait rapidement conclu au triomphe de l'influence américaine. A peine élu lors du scrutin présidentiel post-révolution, le nouveau président Bakïev était pour le moins attendu au tournant: allait-il s'engager clairement dans une politique d'alliance américaine et donc tourner le dos à la Russie, comme le précédent ukrainien le laissait présager? Selon Boris Pétric, « c'est beaucoup plus compliqué que cela, et on l'a bien vu avec la renégociation par Kourmanbek Bakïev de la base militaire US de Manas ».

En effet, une des premières grandes annonces faites par Bakaïev concernait la base américaine située autour de l'aéroport de Manas, le plus grand du pays. Le symbole est d'autant plus fort qu'à moins de cinquante kilomètre de là s'étend l'autre base étrangère au Kirghizistan, la base russe de Kant, seule présence militaire russe dans la région. Mais Bakaïev préféra ménager la chèvre et le choux, et s'avéra même plus sensible aux pressions venues de Moscou via les recommandations de l'OTSC qu'à celles de Washington: il laissa longtemps entendre qu'il pourrait demander le départ des Américains, avant de prolonger leur bail moyennant une avantageuse renégociation.

À nouveau géant, nouveaux enjeux



« Le malheur de ces pays, c'est qu'ils ont toujours été le théâtre de luttes d'influences qui les dépassent », conclut Boris Pétric, un des spécialistes de la région au CNRS. Et la théorie du nouveau Grand Jeu entre russes et américains n'est que trop simpliste: c'est sans compter sur un nouveau « joueur », la Chine. Jusque-là peu influente politiquement, le géant asiatique s'éveille aussi à l'Ouest, et lorgne de plus en plus sur les ressources centrasiatiques. Depuis longtemps, la présence chinoise se matérialisait avant tout par son commerce de biens manufacturés, qui inondent les marchés kirghizes, ouzbèks, kazakhs et tadjiks. « Depuis leurs indépendances, les pays d'Asie Centrale se sont fortement désindustrialisés, et dépendent donc massivement des produits manufacturés chinois », constate le chercheur. Mais les frontières montagneuses entre le Xinjiang, la province chinoise la plus occidentale, et le Kirghizstan principalement, sont de plus en plus poreuses, et plus seulement aux marchandises.

Les nouveaux enjeux sont énergétiques, bien sûr, puisque Pékin voudrait s'assurer un approvisionnement en hydrocarbures venus d'Ouzbékistan à travers l'Asie Centrale. Quand, peu de temps après Andijan, la communauté internationale commença à demander des comptes à Islam Karimov, c'est aussi en Chine qu'il trouva un soutien diplomatique... plutôt intéressé: l'accord signé en grande pompe offrait à China National Petroleum l'accès à 23 gisements ouzbeks pour un montant de 500 millions d'euros.

Mais pour Boris Pétric, un autre élément permet d'expliquer la prise d'influence croissante du voisin chinois en Asie Centrale. Et cette explication tient moins à l'économie qu'à la politique: « Les chinois ont un grand projet de développement économique de l'Ouest du pays. Ils craignent des mouvements au Xinjiang, région ouïghoure [du nom de la minorité ethno-linguistique qui la peuple, NDR] où de nombreux Hans [l'ethnie dominante à 92 % dans le pays, NDR] s'installent progressivement. Pour contrer ces mouvement indépendantistes ouïghours, Pékin développe une coopération avec le Kirghizistan et le Tadjikistan », les deux pays frontaliers et ethniquement proches des Ouïghours.

Alors pour promouvoir ses intérêts, la Chine a, elle aussi, créé son officine régionale, l'OSC, l'Organisation de Coopération de Shanghai. De quoi brouiller encore un peu plus les cartes de ce « Grand Jeu » nouvelle formule, qui se joue désormais à trois. Chacun a ses armes sur le terrain, ses atouts pour séduire et ramener dans son orbite les satellites centrasiatiques. Des pays, des peuples et des régimes qui, bien loin de ces réalités géostratégiques, souvent privés de conditions de vies décentes et de libertés fondamentales, attendent en vain les dividendes de ces grandes manœuvres.

Camille Magnard/Mathilde Goanec/Colisée.