Adjarie (Géorgie), dix-huit mois après la Révolution des Roses : une autonomie sous contrôle (2005)
2011-11-28

Mars, avril et mai 2004 : Batoumi la sulfureuse résonne des trahisons de généraux nommés par Tbilissi et des ponts dynamités par des généraux russes à la retraite. Moscou la grande soeur fait donner de la voix les députés ultranationalistes de la Douma et envoie son Maire pour assurer la population adjare du soutien indéfectible de la Russie, peut-être aussi pour s'assurer que certains avoirs personnels sont à l'abri. Tbilissi l'arrogante se souvient que le lion d'Adjarie, Aslan Abachidzé, avait soutenu le renard du Caucase, Edouard Chevardnadzé, durant la Révolution des Roses et engage des manoeuvres militaires à deux pas de la "frontière" entre Géorgie et Adjarie.

Le ministre géorgien de l'Intérieur (aujourd'hui ministre d'État chargé de l'intégration euro-atlantique) parade en habit militaire. Le procureur général géorgien (aujourd'hui ministre de la Défense) tient des propos belliqueux. La Russie procède à des rotations de chars et de soldats dans sa base militaire de Batoumi. L'Adjarie décrète l'état d'urgence. George W. Bush et Vladimir Poutine sont alertés. La guerre semble inévitable.

Un homme sauve la situation à Batoumi, comme il l'a sauvée à Tbilissi en novembre 2003 et permis à Edouard Chevardnadzé de se retirer sans effusion de sang : Igor Ivanov. Kartvélophone par sa mère, fraîchement nommé secrétaire du Conseil National de Sécurité de la Russie après avoir occupé la fonction de ministre russe des Affaires étrangères, il embarque Aslan Abachidzé à bord de son avion officiel. Homme providentiel ? Pas tout à fait : l'accord tacite de Moscou suffit parfois à règler les affaires géorgiennes.

L'Adjarie dix-huit mois plus tard



Dès les premières heures de reconquête pacifique de l'Adjarie, le président géorgien Mikheïl Saakachvili dissout les institutions législatives et exécutives adjares. Lévan Varshalomidzé, adjar d'origine, 32 ans, directeur des chemins de fer de Géorgie, est nommé, le 6 mai 2004, responsable du Conseil provisoire d'Adjarie.

Le Parlement géorgien, avec le support d'institutions internationales, engage l'étude de la répartition des pouvoirs entre Tbilissi et Batoumi. Le projet est adopté le 1er juillet par 174 voix contre 12 (Parti républicain, Parti des Nouvelles Droites).

Le 20 juin, les élections législatives au Conseil Suprême d'Adjarie donnent 28 sièges à la majorité (Mouvement national - Union des Démocrates) et 2 sièges à l'opposition (Parti républicain). Leur régularité est saluée par le Conseil de l'Europe, 120.000 votes se sont exprimés sur 158.000 inscrits. Les conseillers élisent Mikheïl Makharadzé pour président.

Le Conseil éxécutif d'Adjarie, ramené à 5 membres, est élu le 20 juillet. Lévan Varshamidzé en est le président, Koba Khabazi est à la Santé, Edouard Poutkaradzé à l'Agriculture, Alexandre Guéguénava à l'Education et Alexandre Béjanidzé à l'Economie.

Les démissions et les destitutions d'officiels adjars liés à Aslan Abachidzé se multiplient. Le maire de Kobouleti (accusé de violences sur des membres de l'opposition et de désobéissance au pouvoir central), le général commandant la 25ème Brigade géorgienne basée à Batoumi (accusé de haute trahison), le commandant des troupes intérieures géorgiennes à Batoumi (accusé de désobéissance au pouvoir central), le responsable des douanes adjares (accusé de constitution illégale de groupes armés), le responsable de l'ancienne commission électorale adjare (accusé d'abus de pouvoir), le responsable des chemins de fer adjars (accusé d'un détournement de 230 000 dollars), l'ancien ministre des finances et l'ancien premier ministre adjar (accusé d'avoir dilapidé les fonds d'Etat, en particulier 500.000 dollars afin d'organiser une contre-manifestation lors de la Révolution des Roses) sont arrêtés.

Diane Abachidzé, fille de l'ancien président d'Adjarie, revenue à Batoumi commémorer le premier anniversaire du décès de sa mère, est interrogée par la police. Les autorités russes protestent. Le fraîchement nommé ministre de l'Intérieur, Irakli Okrouachvili, déclare qu'il s'agit "d'identifier les biens qu'Aslan Abachidzé a volés" et que la Géorgie s'est engagée à "la non-persécution de la famille Abachidzé sur le seul territoire de la Russie".

Une situation réputée normalisée...



La médiatisation de l'Adjarie se met en place : déplacements répétés du président et du premier ministre géorgiens, tenue de conseils de ministres à Batoumi, réunion des gouverneurs géorgiens à Batoumi, réunion des ambassadeurs géorgiens à Batoumi, manoeuvres navales multilatérales (Bulgarie, Géorgie, Roumanie, Russie, Turquie et Ukraine, Blackseafor) ou bilatérales (France, Géorgie) en mer Noire, manoeuvres militaires liées à l'OTAN (14 pays, 1000 hommes, Rescuer / Merceur).

Des résultats sont avancés : la confiscation des biens d'Aslan Abachidzé et des trente membres de sa famille (58 millions de dollars), celle des biens d'autres officiels adjars et russes (comme Youri Loujkov, maire de Moscou), l'emprisonnement des "petits" fonctionnaires corrompus.

Les États-Unis financent l'installation d'un radar de technologie moderne pour les gardes-côtes géorgiens à Tchakvi (168.000 dollars). Les bateaux en infraction avec la législation sont arraisonnés et doivent s'acquitter des amendes règlementaires.

Le président géorgien, Mikheïl Saakachvili, annonce à son homologue turc que les procédures d'importation et d'exportation entre la Géorgie et la Turquie sont allégées, côté géorgien.

Le premier ministre géorgien, Zourab Jvania, et le ministre de l'Economie, Kakha Bendoukidzé, publient la liste des 50 entreprises adjares à privatiser, hôtels et infrastructures pétrolières compris, afin de dynamiser l'économie.

L'investisseur danois Greenoak Group, déjà propriétaire du terminal pétrolier (9 millions de tonnes par an) de Batoumi, d'une usine textile (Batumex) et de remorqueurs marins, relance la construction d'une usine de production électrique à Kobouleti (72 Mega Watts, 50 millions de dollars, prévue pour fin 2005), prend et perd le contrôle d'Ocean Shipping Company (15 bateaux, 700 employés, 72 millions de dollars de dette).

En octobre 2005, le président du Kazakhstan, en visite officielle en Géorgie, se rend à Batoumi.Il y souligne l'importance de la coopération économique entre les deux pays, la capacité des infrastructures pétrolières nécessaires à l'accueil du brut kazakh et celle des infrastructures ferroviaires nécessaires à l'accueil des métaux ferreux et non-ferreux kazakhs.

De nouvelles liaisons maritime s'ouvrent, en particulier Batoumi - Hopa qui met la Turquie à 30 minutes, sans paiement de visa pour les séjours inférieurs à 3 jours. Le successeur de Jvania, Zourab Noghaïdéli, poursuit la voie tracée : le consortium turc TAV et Urban enlève la modernisation de l'aéroport de Batoumi (15 millions de dollars) et son exploitation durant 15 années. Le tunnel routier entre Batoumi et Kobouleti est inauguré, la restauration de la voie ferrée entre Batoumi et Erevan est lancée.

Les accords d'évacuation de la base militaire russe de Batoumi sont signés en mai 2005. Neuf premiers véhicules quittent le 30 juillet la capitale de l'Adjarie pour celle de l'Ossétie du Nord (Vladikavkaz). Quarante véhicules blindés, trois batteries anti-aériennes et 12 batteries anti-missiles suivent, le 12 août, par voie maritime. Le terrain militaire de Gonio se voit libéré plus tôt que prévu.

Les élections partielles du 1er octobre au Parlement géorgien à Batoumi, Kobouleti et Chouakhevi renforcent la majorité présidentielle de 3 sièges, malgré la désignation d'un candidat unique par 4 partis d'opposition (Nouvelles Droites, Conservateurs, Liberté et Travaillistes). L'un des nouveaux députés est élu vice-président du Parlement. Preuve que la population adjare n'est pas trop mécontente. Les promesses fleurissent pourtant comme par le passé : restauration du réseau d'eau potable et du réseau routier, relance du tourisme et diminution du chômage.

...qui n'empêche pas les incidents



En septembre 2004, les "marchands des quatre saisons" délocalisés du centre de Batoumi vers la périphérie manifestent. Officiellement 9 policiers et 13 manifestants sont blessés. L'opposition dénonce l'usage abusif de la force (500 hommes). Le responsable adjar de l'Intérieur est destitué, il lui est reproché de ne pas avoir assez réduit la corruption et le crime organisé en Adjarie. Deux chefs de district, (Chouakhevi et Khoulo), sont arrêtés quelques jours plus tard.

En mars 2005, des journalistes et des parlementaires manifestent contre "la censure" exercée à la télévision adjare par son directeur et contre "l'esprit de clan" qui y règne. Les démissions de journalistes se succèdent. Devant les critiques qui s'étendent à lui, le président du Conseil Exécutif nomme un nouveau directeur. Un membre du Conseil Suprême, appartenant à la majorité, accuse le président du Conseil Exécutif de népotisme. En avril deux membres du Conseil Exécutif quittent leur fonction (Santé et Economie).

Des soldats de la base militaire russe de Batoumi sont arrêtés en mai et juin pour délits de droit commun (hooliganisme, ivresse, vol d'automobile). Le président de la commission "Communauté des Etats Indépendants" à la Douma russe, André Kochkine, déclare que l'autonomie de l'Adjarie a diminué depuis la prise de contrôle par Tbilissi. Une cache d'armes (fusils d'assaut, munitions, grenades à main) est découverte le 9 juin à proximité de la frontière turco-géorgienne. La Cour de Justice Européenne enregistre une plainte d'Aslan Abachidzé pour confiscation illicite de biens personnels. La Cour de Justice de Batoumi délivre un mandat d'arrêt à l'encontre d'Aslan Abachidzé.

Des colleurs d'affiche de l'opposition sont attaqués à Batoumi durant la campagne électorale. Le 5 décembre 2005, la police géorgienne arrête 24 douaniers au point de passage de Sarki : ils sont accusés d'abus de pouvoir et de détournement de marchandises.

Un bilan in fine contrasté



La population adjare n'a certainement pas vu sa situation économique évoluer selon ses espérances. Les critiques adressées au pouvoir central de Tbilissi sont réelles, elles rejoignent celles des Géorgiens de toutes les régions et de la capitale : pourquoi n'avons-nous pas encore touché les dividendes de la Révolution des Roses ? Le mythe de l'argent facile en économie libérale a encore de beaux jours devant lui.

Mirian Méloua.



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