Disparition : Ibrahim Rugova, président du Kosovo
2006-01-23

Décédé samedi 21 janvier d'un cancer du poumon, Ibrahim Rugova, président du Kosovo, chef et fondateur de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), était considéré comme le «Père de la Nation» des Albanais du Kosovo. Il devait conduire, mercredi prochain 25 janvier à Vienne, la délégation albanaise chargée de négocier avec les représentants serbes, sous l'égide de l'ONU, le statut futur du Kosovo. Sa disparition laisse un vide politique inquiétant alors qu'un nouveau statut du Kosovo, formellement province serbe, mais administré par l'ONU depuis 1999, doit être défini dans le courant de l'année. Ses obsèques sont prévues pour jeudi 26 janvier en présence de dirigeants internationaux. Il sera inhumé jeudi aux côtés des martyrs tombés durant les combats de 1998-1999, en signe d'unité entre Albanais de souche de la province. Le COLISEE, qui a rencontré à trois reprises le président Rugova, s'associe au deuil qui affecte les Albanais du Kosovo dans leur ensemble.



Biographie rapide



Ibrahim Rugova est né le 2 décembre 1944 au village de Cerrcë, municipalité d'Istog, au Kosovo.

Le 10 janvier 1945, les communistes yougoslaves exécutent sommairement son père Ukë et son grand-père, Rrustë.

Ibrahim Rugova termine sa scolarité secondaire à Peja en 1967. Il est diplômé de la Faculté de Philosophie - Département des Études Albanaises - à l'Université de Pristina en 1971.

Il passe une année académique en 1976-77 à Paris, à l'École Pratique des Hautes Études, sous la direction de Roland Barthes, en se spécialisant dans le domaine de la théorie littéraire.

Il obtient un doctorat en littérature en 1984 à l'Université de Pristina.

En 1996, Ibrahim Rugova est élu membre correspondant de l'Académie des Arts et des Sciences du Kosovo.

Auteur d'une dizaine d'ouvrages, il commence sa carrière professionnelle en tant que rédacteur du journal d'étudiants basé à Pristina Bota e re (Nouveau Monde) et du magazine Dituria (Savoir, 1971-72).

Il travaille ensuite pendant deux décennies à l'Institut des Études Albanaises de Pristina, d'abord comme chargé de cours, puis comme chercheur en littérature. Il assure un certain temps la fonction de rédacteur en chef du périodique de l'Institut, Gjurmime albanologjike, (Recherche albanaise).

Il est élu en 1988 président de l'Association des Écrivains du Kosovo, qui deviendra le noyau dur du mouvement montant d'opposition au pouvoir communiste serbo-yougoslave dans la province.

Le 23 mars 1989, Milosevic abolit unilatéralement l'autonomie dont jouissait le Kosovo à l'égal des autres composantes de la Fédération yougoslave comme la Croatie, la Bosnie, la Slovénie ou la Macédoine. La renommée d'intellectuel vaut à Ibrahim Rugova d'être élu, le 23 décembre suivant, président de la Ligue Démocratique du Kosovo (LDK), premier parti politique du Kosovo à défier directement le régime communiste au pouvoir. La LDK devient bientôt la force politique montante au Kosovo, suscitant un vaste rassemblement populaire, même si dans le même temps émergent d'autres partis ou mouvements politiques.

Des élections sont organisées clandestinement en mai 1992, en dépit du harcèlement de la police serbe et Ibrahim Rugova est élu président de la « République du Kosovo » le 24 mai (867.000 voix revendiquées sur environ deux millions d'habitants).

Milosevic frappe le Kosovo en mars 1998 avec une violence jamais encore atteinte depuis le début de la guerre en ex-Yougoslavie. 40.000 policiers serbes ratissent la province et font plus d'une centaine de victimes. Cette agression donne corps à l'UCK (Armée de Libération du Kosovo), qui devient un concurrent redoutable pour la LDK, considérée comme modérée.

Le 15 janvier 1999, le massacre de 45 musulmans dans le village de Raçak, dans des conditions troubles, scandalise l'opinion occidentale et entraîne l'ouverture de négociations à Rambouillet. Leur échec conduit l'OTAN à intervenir le 23 mars suivant. La province devient un protectorat de l'OTAN, tout en restant nominalement sous la souveraineté serbe. Des élections démocratiques sont organisées en octobre 2000 sous l'égide de la communauté internationale (Minuk/KFOR). La LDK obtient 58 % des suffrages et rafle la majorité des sièges au sein du parlement provincial. Le 2 mars 2002, Ibrahim Rugova est élu, cette fois-ci officiellement, président de la Province.

Un militant pacifiste, un croyant laïque



Ibrahim Rugova était une sorte de disciple de Gandhi. Il croyait aux vertus de la résistance passive. Bon nombre d'anciens combattants de l'UCK n'ont d'ailleurs jamais pardonné à Rugova d'avoir refusé d'apporter son plein soutien à la lutte armée pour l'indépendance, et d'avoir privilégié une attitude de résistance passive aux autorités serbes : « Nous sommes orientés vers le pacifisme, la non-violence à long terme pour résister, pour tenir nos gens, pour durer. (...) La politique est une guerre sans armes, la mauvaise politique finit par les armes", tel était son credo.

Sur le plan spirituel, il se définissait comme un "musulman symbolique". Nous reproduisons ci-après un extrait d'interview d'Ibrahim Rugova réalisé en 1995 par Chris Kutschera (paru dans Politique Internationale n° 62, 1995) :

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Q. Vous-même, vous êtes musulman ?


- Oui, je suis un musulman symbolique.

Q. Un musulman sociologique ?


- On peut dire... un musulman historique, un reste de l'histoire ottomane. Mon prénom est Ibrahim, et j'ai une éducation de tradition européenne et albanaise. Notre premier livre est un missel, du XVème siècle.

Q. Vous savez que certains redoutent une pénétration musulmane, fondamentaliste, au coeur de l'Europe. C'est une question importante. Etes-vous athée ? Agnostique ? Pouvez-vous expliquer ce que c'est qu'être musulman pour vous ?


- Je ne suis pas athée. Je suis... on peut dire laïque. Je ne pratique pas la religion, comme la plupart des intellectuels européens, mais je crois en Dieu. Je suis croyant, mais je ne pratique pas. Quand je dis musulman symbolique ou historique, c'est un reste de l'histoire, comme chez beaucoup d'Albanais. Je suis contre une pénétration islamique, fondamentaliste, parce que nous, les musulmans albanais, nous sommes complètement différents, nous ne sommes pas des musulmans de l'Est, des pays arabes ou du Proche-Orient, qui est le centre des musulmans. Être musulman avec une tradition européenne, je le dis dans ce sens..."

Hervé Collet/Colisée.