Géorgie : conférence au CERI de Nino Bourdjanadzé, présidente du Parlement (2006)
2013-12-08

Depuis la Révolution des Roses de novembre 2003, trois éléments stratégiques préoccupent les nouveaux pouvoirs publics géorgiens : le recouvrement de l'intégrité territoriale de leur pays, "l'imprévisibilité" de la Russie et l'adhésion pleine à l'OTAN.

Les commenter est par nature un exercice convenu. Pourtant Nino Bourdjanadzé, présidente du Parlement durant les ères Edouard Chevardnadzé et Mikheïl Saakachvili et présidente de la République par intérim durant deux mois, a su renouveler le genre en rappelant les fondements de la politique extérieure de son pays, lors d'une conférence qu'elle a donnée récemment au CERI (Centre d'études et de recherches Internationales - Fondation des Sciences politiques de Paris) à l'occasion d'un passage dans la capitale française.

La politique intérieure



Sans nier les différences d'analyse qui surgissent parfois entre elle et le Président Saakachvili (n'est-ce pas normal dans un régime démocratique ?), elle dit entretenir d'excellentes relations avec lui. Elle regrette profondément la mort accidentelle de Zourab Jvania, troisième pilier du trio de la Révolution des Roses : il avait un apport positif dans la conduite des affaires du pays. Quant au rôle du Parlement, il convient de le saluer, car il fait progresser le pays vers la démocratie par l'arsenal législatif qu'il met en place, en termes fiscaux notamment.

La Russie



La Présidente du Parlement géorgien estime que la Russie est "imprévisible" et que son rôle est négatif dans le processus de stabilisation du Caucase Sud. Son calcul en Abkhazie et en Ossétie du Sud est d'attiser les conflits afin d'empêcher les progrès de la démocratie et de compromettre une adhésion pleine de la Géorgie à l'OTAN.

La dépendance énergétique est un autre levier utilisé par la Russie. Le pétrole azerbaïdjanais est le bienvenu en Géorgie grâce à l'oléoduc Bakou - Tbilissi - Ceyhan. Le gaz iranien l'est devenu depuis peu. Le gaz de la mer Caspienne le deviendra bientôt grâce au gazoduc Bakou - Tbilissi - Erzeroum. Le pipeline transcaspien permettrait d'alimenter le Caucase et l'Europe à partir du Kazakhstan : il est en cours de négociation. Voilà comment la Géorgie échapperait au monopole énergétique de la Russie.

Les dernières déclarations du Président russe Vladimir Poutine laissent perplexe la présidente du Parlement géorgien : elles sont dangereuses pour la Russie. Estimer que le modèle du Kosovo s'applique à l'Abkhazie, n'est-ce pas ouvrir la voie aux Républiques autonomes nord-caucasiennes et les inciter au séparatisme vis-à-vis de la Russie ? À ses yeux, les spécificités du Kosovo et celles de l'Abkhazie empêchent tout paralléle sérieux.

L'Abkhazie et l'Ossétie du Sud



Nino Bourdjanadzé qualifie d'illégale l'attribution de la citoyenneté russe à plus de 90 % des populations abkhaze et ossète résidant sur un territoire reconnu internationalement comme géorgien. Elle différencie le cas des Ossètes qui n'auraient jamais connu de conflit ethnique avec les Géorgiens du cas des Abkhazes qui ont refoulé par la force 2 à 300 000 Géorgiens. Elle regrette que l'Abkhazie soit coupée du monde et n'entende que certains mass media russes véhiculant une image de la Géorgie "va-t-en-guerre", alors que les nouvelles autorités géorgiennes se sont engagées à régler pacifiquement le conflit.

L'Arménie, l'Azerbaïdjan, le GUAM, la mer Noire



Les relations avec l'Arménie et l'Azerbaïdjan sont qualifiées d'excellentes, à situer dans un contexte d'États souverains qui ont leurs propres problémes à résoudre. La présidente du Parlement géorgien y voit des développements positifs depuis deux ans, à vitesses différenciées.

Le GUAM était devenu une organisation passive : il pourrait évoluer dans le sens de la démarche régionale "Communauté de Choix Démocratique" lancée par le Président ukrainien Victor Iouchtchenko et le Président géorgien Mikheïl Saakachvili.

Le bassin de la mer Noire reste une zone dans laquelle la coopération entre Etats riverains est plus que jamais nécessaire. Il ouvre les portes de la Méditerranée, celles de l'Europe. Il assure leur sécurité, ou leur insécurité.

L'Europe



Avec une facilité que les Géorgiens ont souvent exploitée, à savoir appeler un ami lointain pour résoudre un problème de proximité (1), Nino Bourdjanadzé lance un appel à l'Union Européenne, et plus discrètement à la France. Cette dernière pourrait "raisonner" la Russie et faire avancer les affaires géorgiennes.

L'histoire montre que la Géorgie appartient à la famille européenne. Le mot "chrétienté" n'est pas prononcé, mais reste sous-jacent. La marche en avant de la Géorgie vers la démocratie consolide cette appartenance, même si parfois elle donne naissance à un paradoxe : l'État doit être à la fois fort et centralisé afin d'accélérer la mise en place des réformes, libéral et décentralisé afin de permettre aux énergies de s'exprimer.

Le message est clair, renouvelé à chaque opportunité : plus vite la Géorgie avancera sur la voie de la démocratisation à l'occidentale, plus vite elle pourra adhérer pleinement à l'OTAN, plus vite les relations se normaliseront avec la Russie, plus vite les questions abkhazes et ossètes seront résolues. La famille européenne, famille naturelle de la Géorgie, peut l'aider en ce sens.

Les mots "États-Unis d'Amérique" n'ont pas été prononcés durant la conférence, sauf en réponse à une question.

Mirian Méloua.


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Note



(1) En 1714, Soulkan Saba Orbéliani, ambassadeur du royaume chrétien de Géorgie, se rendit auprès de Louis XIV afin de chercher protection devant la menace d'un grand voisin musulman. Plus tard, l'avancée de Napoléon vers l'Est de l'Europe fit rêver certains nobles géorgiens à la fin de l'annexion russe. Au début de la Première Guerre Mondiale des nationalistes géorgiens fondèrent une légion étrangère au sein de l'armée ottomane : la défaite de l'armée russe de Nicolas II aurait permis de libérer la Géorgie. En 1918, après la proclamation de l'indépendance, le gouvernement de la jeune Ière République de Géorgie fit appel à l'Allemagne de l'Empereur Guillaume II afin de contenir l'avancée des armées ottomanes. Quelques mois plus tard, à la Conférence de la Paix de Paris, le Président du Parlement géorgien, Nicolas Cheïdzé, proposait en accord avec le Président du Gouvernement géorgien, Noé Jordania, qu'un protectorat sur la Géorgie soit exercé par la Grande-Bretagne ou par la France afin de la protéger de la Russie soviétique : Clémenceau, Lloyd George et Wilson n'acceptèrent pas. Durant la Seconde Guerre Mondiale, une légion géorgienne fut accueillie au sein de l'armée opposée à l'armée Rouge, l'armée allemande. La démarche de rapprochement avec l'OTAN, initiée par Edouard Chévardnadzé, relève d'une logique éprouvée, à savoir contenir un voisin envahissant en faisant appel à un ami lointain : elle s'est habillée de XXIème siècle en s'inscrivant dans un contexte multilatéral.

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