Bulgarie : les enjeux croisés de l'adhésion à l'Union européenne et de l'élection présidentielle (2006)
2012-02-07

D'une manière que l'on peut considérer comme indirecte - contrainte du calendrier oblige - l'Union européenne s'est s'invitée au débat de la future campagne présidentielle bulgare.

Qu'on le veuille ou pas, en effet, les décisions qui vont être prises dans les mois qui viennent concernant la Bulgarie auront des répercussions directes sur la vie politique intérieure et sur l'appréciation que l'opinion va se faire de la décision prise par l'UE, mais également de la position que les candidats adopteront à son égard. On peut craindre pour la sérénité du débat démocratique, dans la mesure où les intérêts à court terme des candidats peuvent contredire les intérêts à long terme du pays.

Dans quelques semaines, le 16 mai, l'UE doit rendre un rapport sur l'état de préparation du pays à la veille de son entrée prévue le 1er janvier 2007. Ce rapport peut aboutir à trois scénarios principaux :
- 1) L'UE constate que le pays remplit dès à présent toutes les conditions requises et recommande son entrée au 1er janvier 2007. C'est le scénario qui semble le plus optimiste.
- 2) L'UE constate que le pays doit encore faire quelques efforts concrets de réforme dans certains secteurs et indique qu'elle prendra une décision définitive à l'automne sur son entrée le 1er janvier 2007. C'est un rapport qui émet des « réserves », certes, mais le scénario reste encore favorable à l'ambition légitime de la Bulgarie de rentrer, comme cela était prévu lors de la signature du traité d'adhésion.
- 3) L'UE constate que la Bulgarie n'a pas suffisamment remédié aux carences constatées dans les précédents rapports la concernant et suggère que son adhésion soit repoussée d'un an, c'est-à-dire au 1er janvier 2008. La décision devra être prise à l'unanimité des membres de l'UE. C'est le scénario pessimiste qui constituerait un véritable camouflet politique pour l'actuel gouvernement de coalition tripartite mais, indirectement aussi, pour le travail tout à fait méritoire de la précédente législature et donc l'action du gouvernement dirigé par Siméon II entre 2001 et 2005 dans le domaine de l'intégration européenne.

Les répercussions de ce rapport de l'UE en matière de politique intérieure peuvent être perçues comme étant à plusieurs niveaux. Les effets de ricochet n'étant pas les moins importants dans un contexte électoral.

Dans le cas du scénario le plus optimiste, le Premier ministre socialiste de l'actuel gouvernement de coalition pourra se targuer d'une réussite politique manifeste, de l'efficacité de sa démarche réformatrice, entamée il y a à peine quelques mois, et du bien-fondé d'un projet politique global qui - le hasard fait bien les choses - est justement celui que propose l'actuel président de la République et candidat du parti socialiste aux élections présidentielles. G. Parvanov retirera évidemment un profit politique de ce succès de politique étrangère car, si la Bulgarie a atteint ce résultat, c'est que l'action présidentielle aura été déterminante au cours des cinq dernières années. L'argumentation électorale de la campagne socialiste deviendrait dès lors très simple. Si, comme en sport, « on ne change pas une équipe qui gagne », alors l'actuel président doit continuer à œuvrer à son poste et faire encore bénéficier la Bulgarie de son expérience.

Si la proposition de l'UE de faire adhérer la Bulgarie sans condition au 1er janvier 2007 est prise le 16 mai 2006, des esprits retors pourraient imaginer qu'elle constitue un signal indirect de « lever le pied » dans les prochains mois et - ce serait de bonne guerre car leurs prédécesseurs ont fait plus ou moins la même chose - elle pourrait faciliter éventuellement le déblocage de quelques fonds budgétaires au cours des prochains mois pour soulager la situation très difficile de quelques catégories sociales parmi les plus défavorisées. Pour paraphraser un slogan qui a fait florès, l'argumentation du président sortant pourrait être : avec moi, c'est l'Europe plus une approche sociale de l'économie de marché. Dans la mesure où ce premier scénario - c'est une constatation - est favorable au président sortant, il pourrait être considéré comme défavorable à ses concurrents. Ceux-ci pourraient alors essayer de dénigrer l'Europe et les nouvelles contraintes qu'elle va faire peser dans les années à venir sur la population en général. Ces candidats pourront alors aller piocher dans les argumentaires existants de différents partis populistes et anti européens de plusieurs pays d'Europe centrale. Ils transféreront quelques exemples choisis au cas bulgare. Souvent, les campagnes électorales ne cherchent malheureusement pas à informer, mais à exploiter des peurs latentes qui existent au sein de l'électorat. On peut se demander si ce premier scénario - qualifié d'optimiste et a priori le plus favorable pour la Bulgarie - n'est pas en fait un scénario néfaste.

Dans l'optique du deuxième scénario - dès aujourd'hui le plus probable selon plusieurs responsables politiques bulgares réalistes - l'UE continuera à mettre l'actuelle coalition gouvernementale « sous pression » pour plusieurs mois. Sa prise de décision définitive, sous réserve évidemment de l'accomplissement de ce qui est demandé, serait reportée à l'automne. L'UE forcera l'actuel gouvernement à poursuivre ses efforts dans les domaines où la Commission estime que la Bulgarie n'a pas encore atteint le niveau de normes européennes requises pour sa bonne intégration. Elle pourra également empêcher un éventuel « relâchement » en matière budgétaire. Ce scénario est politiquement « impartial », dans la mesure où il n'accorde un avantage déterminant à aucun candidat au cours de la campagne des élections présidentielles. Au contraire, il permet de focaliser le débat politique de la campagne présidentielle sur les vrais problèmes concrets du moment et leur solution.

Le troisième scénario - le report au 1er janvier 2008 - serait profondément injuste pour la Bulgarie. Quels que soient les aléas de sa vie politique depuis quinze ans - et les critiques que l'on peut émettre à l'égard de ses dirigeants successifs - les Bulgares, eux, ont fourni un effort considérable, difficile et souvent douloureux, qui mérite que l'on ne s'arrête pas à une vision purement technocratique et comptable de la capacité du pays à rejoindre l'espace de paix et de prospérité auquel il aspire.

Une telle décision serait, de plus, parfaitement contre-productive pour l'Europe et les idéaux qu'elle propose à tous ses habitants. Ses adversaires en Bulgarie - les plus radicaux et les plus extrémistes - seraient même largement avantagés par une décision de report d'un an, en pouvant avoir recours à l'argumentaire qu'ils ont commencé à utiliser sur l'égoïsme et l'ingratitude des Occidentaux, le mépris dans lequel les Européens tiennent les peuples des Balkans en général et le peuple bulgare en particulier, etc., etc., …

Comme l'on a essayé de le montrer au travers de ces quelques pages, la future élection présidentielle bulgare de l'automne 2006 est loin d'être jouée d'avance. Toute élection d'ailleurs, quand elle est démocratique, réserve quelques surprises et la certitude apparente des sondages masque souvent des situations complexes. La Bulgarie ne fait pas exception à cette règle, elle l'illustre au contraire.

La décision que l'Union européenne va prendre à l'égard de la Bulgarie doit être la plus neutre vis-à-vis des partis politiques qui vont entrer en campagne et la plus favorable vis-à-vis de la population bulgare. La pire des solutions serait qu'elle apparaisse comme politiquement sectaire et humainement injuste.

François Frison-Roche , chargé de recherche au CNRS (CERSA - Université Paris 2)/29 mars 2006.


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