Impressions de voyage en Biélorussie : l'ordre règne à Minsk… (avril 2006)
2012-02-27

Gilles Dutertre vient de passer un week-end à Minsk, et est rentré le lundi 10 avril avec des sentiments mitigés après ce qu'il a observé en Biélorussie. Voici quelques {flashes} symptomatiques de son séjour.

"Tout d'abord, la mise dans l'ambiance commence dès la frontière, à 30 km de Vilnius. Il nous a fallu 1 h 45 pour entrer en Biélorussie samedi (dont, il faut le reconnaître, 1/2 heure due aux Lituaniens qui trouvaient notre voiture de location un peu trop neuve pour être honnête) et 40 mn lundi matin pour en sortir. Tout d'abord, impossible de remplir toute la paperasse demandée si on ne parle - ni, surtout, si on n'écrit pas - le russe. Sans mon ami lituanien Almis, je ne passais même pas la première barrière ! Car c'est à un festival de bureaucratie à la soviétique auquel nous avons participé, baladés de comptoir en comptoir, avec une pile de papiers grossissant à vue d'œil. Avec une logique ubuesque ou kafkaïenne : on se présente d'abord au guichet 1 - normal - puis au 2 - logique - mais après c'est le 7, etc. Le sommet a été atteint ce lundi matin quand, pour sortir de la Biélorussie, on nous a demandé les attestations spéciales d'assurance santé, nécessaires pour pouvoir entrer !

Notre hôtel, l'hôtel Belarus , est le deuxième meilleur de Minsk et nous avions des chambres dites rénovées. Je n'ose pas penser à ce qu'étaient les chambres non rénovées. Disons, pour faire court, que c'était l'hôtel soviétique dans toute sa splendeur, comme on en a tous connu, avant. Avec un personnel pléthorique, 24 h sur 24, contribution à un chômage zéro - dont des gardiennes à chaque étage, comme au « bon vieux temps » de l'Union Soviétique. Le seul avantage était que notre chambre était au 16ème étage et offrait une vue superbe sur Minsk.

Minsk, justement, est une grande ville (2,5 millions d'habitants), avec de grandes avenues hyper propres et des réalisations modernes de prestige, comme la bibliothèque, le complexe sportif, la gare de chemin de fer ou l'aéroport Minsk I. Toutefois, en ce qui concerne les boutiques, j'ai été frappé par le fait qu'il n'y a jamais rien en vitrine, juste des affiches, et qu'à l'intérieur, là encore, tout rappelle l'U.R.S.S. Au passage, les prix ne sont pas inferieurs à ceux de Vilnius.

Le moment fort a été le samedi après-midi. Nous nous sommes heurtés en centre ville aux barrages, policiers et gros bras en civil, qui sécurisaient la place d'Octobre où avait lieu la cérémonie d'intronisation du 3ème mandat de Loukachenko. On a d'abord été frappés (heureusement au figuré) par le nombre de ces gros bras, un tous les cinq mètres, voire, sur certains carrefours stratégiques, un par mètre ! Le but était d'empêcher quiconque n'était pas autorisé à s'approcher de moins de 400 mètres du lieu de la cérémonie, et bien sûr d'empêcher toute velléité de début de protestation (je n'ose pas dire de manifestation !). Après la cérémonie, nous avons vu passer la limousine présidentielle. C'était assez hallucinant. Il faut imaginer une très longue Mercedes noire, aux vitres teintées, passant à vive allure, encadrée de motards, dans un silence assourdissant. Pour un leader qui se dit populaire, prétendument réélu avec 83 % des voix, on ne peut pas dire que Loukachenko, caché derrière ses vitres teintées, ait déclenché l'enthousiasme…

Peu de temps après, sur le carrefour où nous étions, j'ai été frappé (encore !) par l'attitude des gens qui se trouvaient là, alors que plus rien ne se passait : le regard dans le vide, comme prostrés, sans doute résignés par ce qui se passait. Car si Minsk est sûre et propre, si chacun a un travail, il manque manifestement quelque chose pour que les Biélorusses soient heureux au paradis communiste. À certains endroits, la peur était palpable et, même nous, nous avons changé de lieu d'observation car le nervi qui était devant nous commençait à s'intéresser un peu trop à ces deux olibrii qui parlaient un langage subversif (l'anglais).

En résumé, pour quelqu'un qui aime voir la réalité des faits, j'ai été servi. Certes, la Biélorussie n'a rien à voir, ni avec l'Iran, ni avec la Corée du Nord, n'en déplaise aux Américains qui l'ont classée dans les rogue States. Mais on est très loin des standards habituels de la démocratie.

NB : le triomphe de Loukachenko a dû être un peu assombri par deux décisions prises ce même week-end :
- L'une, de l'Union Européenne, lui interdit, ainsi qu'à 30 autres dignitaires, de venir dans l'UE. Comme il n'y venait déjà pas, la sanction est modeste……..
- L'autre est plus inquiétante pour lui : c'est la décision prise par Gazprom, donc par le Kremlin, d'aligner les prix de vente du gaz en Biélorussie sur ceux du marché. Ce relèvement du prix du gaz pourrait être fatal au « miracle économique biélorusse ». Mais au Kremlin, on annonce déjà que le seul moyen d'obtenir du gaz facturé au prix russe serait pour la Biélorussie de devenir une partie de la Russie. Et pour Poutine de se débarrasser d'un partenaire - un des rares qui lui restent - finalement assez peu présentable. "


Gilles Dutertre, correspondant du COLISEE à Vilnius/11 avril 2006