A quelques jours du scrutin, le oui à l'indépendance du Monténégro est donné gagnant dans les sondages (2006)
2012-12-27

Le 30 avril dernier, l'ultimatum imposé par l'Union européenne à la Serbie pour livrer au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie de La Haye (TPIY) le général serbe Ratko Mladic, accusé de crimes de guerre (meurtre de 8 000 Musulmans à Srebrenica) et de génocide (ayant entraîné la mort de plus de 10 000 personnes à Sarajevo), a expiré sans que le pays ne soit parvenu à livrer l'homme recherché depuis sa fuite après son inculpation en 1995. Conséquence : l'Union européenne a décidé de suspendre ses négociations de rapprochement avec l'Etat de Serbie-et-Monténégro. Le Premier ministre Milo Djukanovic n'a pas hésité à utiliser cet événement dans sa campagne en faveur de l'indépendance de son pays en déclarant : « Le gouvernement serbe n'a pas voulu respecter ses engagements internationaux en refusant de collaborer avec le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie de La Haye. Et l'Etat de Serbie-et-Monténégro en a souffert dans la réalisation de ses objectifs européens. La conclusion logique est que le Monténégro, pour la seule raison qu'il appartient à cette entité, est en position d'otage et a subi les conséquences de quelque chose dont il n'était pas responsable ».

Le 21 mai prochain, 470 000 Monténégrins sont appelés à se prononcer sur l'avenir de leur Etat et devront répondre par « oui » ou par « non » à la question suivante : « Souhaitez-vous que la République du Monténégro devienne un Etat indépendant avec une pleine reconnaissance juridique et internationale ? ». La classe politique est divisée sur le sujet de l'indépendance. L'Union démocratique des socialistes (DPS) du Premier ministre Milo Djukanovic, le Parti social-démocrate (SDP) et l'Union démocratique albanaise (DUA) y sont favorables ; le Parti socialiste populaire (SNP) de Predrag Bulatovic, le Parti démocrate (DSS) de Ranko Kadic, le Parti populaire (SNS) d'Andrija Mandic et le Parti populaire (NS) de Predrag Popovic y sont opposées.

Selon la dernière enquête d'opinion, réalisée par le Center for monitoring opinion poll agency (CEDEM), 87 % des électeurs se disent prêts à se rendre aux urnes le 21 mai prochain. Une participation de 50 % des inscrits est nécessaire pour que le référendum soit déclaré valide. Une majorité (56,3%) se prononceraient en faveur de l'indépendance contre 43,7% qui s'y opposeraient. Pour être reconnue par la communauté internationale, l'indépendance devra impérativement avoir été approuvée par au moins 55 % des votants. Dans le cas où plus de la moitié des votants - mais moins de 55 % d'entre eux - se prononçaient en faveur de l'indépendance, le Monténégro resterait uni à la Serbie.

Le Premier ministre, Milo Djukanovic, continue à se montrer confiant dans le vote de se concitoyens et dans l'avenir d'un Monténégro indépendant. « Je suis convaincu que nous aurons une majorité claire et nette en faveur de l'indépendance et que cette majorité sera suffisante pour satisfaire aux normes prévues par la loi sur le référendum. Je suis également convaincu que cette indépendance retrouvée donnera au Monténégro une nouvelle dynamique pour aller vers ses objectifs européen et euroatlantique. Nous allons gagner les 55 % et je m'attends à une reconnaissance incontestable de tous les pays, nos voisins en premier » a t-il affirmé. « Le Monténégro a déjà beaucoup avancé sur la voie de l'adhésion à l'Union européenne. Et je suis certain qu'après l'indépendance, devenu responsable de son propre destin, mon petit pays, qui est doté d'un système flexible, sera capable de respecter très vite toutes ses obligations pour intégrer l'Union européenne. Ainsi, le Monténégro sera, après la Croatie, le premier des pays de la région à remplir les conditions pour devenir membre de l'Union européenne » a ajouté le Premier ministre.

De son côté, le Président de la République, Filip Vujanovic, met l'accent sur le fait que les relations actuelles du Monténégro avec la Serbie sont « complètement improductives » pour les deux pays. Il se dit certain de la victoire du « oui » au référendum considérant « qu'il est inconcevable que les citoyens d'un Etat votent contre leur propre indépendance » mais assure également qu'un Monténégro indépendant maintiendra des relations ouvertes et cordiales avec ses voisins serbes à travers des accords bilatéraux, des frontières ouvertes, la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes et la garantie de l'égalité des droits des citoyens des deux peuples. Enfin, le Président de la République a réaffirmé qu'il ne souhaitait pas, à l'inverse de son Premier ministre Milo Djukanovic, lier son avenir à la tête de l'Etat aux résultats du référendum. « J'ai été élu à la Présidence de la République par un vote populaire, ce qui m'oblige par respect de la volonté des citoyens du Monténégro. En outre, je ne souhaite pas faire de pronostic à partir de quelque chose (un résultat négatif du référendum) en quoi je ne crois pas » a t-il déclaré. Il a souligné le rôle positif de l'Union européenne dans l'organisation de la consultation populaire et se dit convaincu que l'opposition acceptera les résultats du référendum et l'indépendance. « Le 22 mai prochain, chacun se concentrera sur la construction d'un Monténégro prospère » a t-il déclaré. « Le jour d'après, il n'y aura ni vainqueur ni vaincu et le gouvernement fera tout pour aboutir à une synergie des forces » a affirmé le Premier ministre Milo Djukanovic. « Le 22 mai, les deux camps devront se serrer la main et accepter la volonté du peuple » lui a répondu le leader du Parti populaire, Andrija Mandic.

Enfin, l'actuel Président de l'Etat de Serbie et Monténégro, le Monténégrin Svetozar Marovic, a fait part de son intention de quitter ses fonctions au lendemain du référendum et ce quel qu'en soit le résultat. Les autorités monténégrines ont également décidé de retirer l'ensemble de leurs cadres des institutions de l'Etat.

« Le Monténégro est déjà indépendant sur le plan économique. Il n'y a plus une seule fonction économique commune au niveau fédéral » souligne le ministre de l'Economie, Petar Boskovic. « Le Monténégro a davantage de perspectives économiques seul qu'en communauté » affirme le vice-Premier ministre, Branimir Gvozdenovic. A l'inverse, les opposants à l'indépendance mettent en avant le fait que « la Serbie possède un capital politique et économique sur lequel le Monténégro peut compter » selon Andrija Mandic. Les partisans de l'union avec la Serbie accusent également le Premier ministre Milo Djukanovic de vouloir transformer le Monténégro en « un Etat dirigé par la pègre ».

La bataille des chiffres fait rage sans qu'aucun des deux camps n'en sorte vainqueur. Le Monténégro peut, en effet, afficher un taux d'inflation de 1,6 % tandis que la Serbie culmine à plus de 19%. De même, 80 % de ses entreprises sont privatisées, il possède une économie ouverte et l'industrie du tourisme est en pleine expansion. Les opposants à l'indépendance remarquent cependant que le taux de croissance est l'un des plus faibles des pays européens n'appartenant pas à l'Union et que le Monténégro n'a toujours pas éradiqué la pauvreté : 12 % de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Il n'est toutefois pas certain que les performances économiques du pays figurent parmi les premières motivations de vote des électeurs le 21 mai prochain.

Le 1er mai dernier, environ 15 000 personnes se sont rassemblées en faveur de l'indépendance du Monténégro. Mais la campagne électorale s'est récemment durcie dans les deux camps. Des graffitis nationalistes en faveur d'une grande Albanie ont été découverts dans plusieurs villes du pays. « Le Monténégro et l'Albanie seront un seul et même pays », « Vive la grande Albanie et l'Armée de libération du Kosovo (UCK) » pouvait-on lire sur les murs de certains bâtiments officiels. Miladin Joksimovic, député du Parti démocrate, a récemment qualifié les indépendantistes de « lèpre souverainiste », affirmant qu'ils ne se rendaient jamais aux mariages ou aux enterrements, deux choses inconcevables au Monténégro. Certains drapeaux ou autres symboles de l'Etat du Monténégro ont été détruits. Chaque camp accuse régulièrement l'autre de pratiques irrégulières et frauduleuses. « Les deux côtés essaient probablement d'acheter des votes même si cela reste impossible à prouver » estime l'analyste politique Srdjan Darmanovic.

Les opposants à l'indépendance comptent sur un vote sanction à l'égard du pouvoir en place. « Il ne faut pas s'attendre à ce que tous les partisans de l'Union démocratique des socialistes votent en faveur de l'indépendance parce que beaucoup d'entre eux ont été déçus par la politique à deux visages de leur parti » a déclaré le leader du Parti socialiste populaire, Predrag Bulatovic. « Notre principal objectif est que chaque opposant au régime du Premier ministre Milo Djukanovic prenne la peine d'aller voter pour le maintien de l'union avec la Serbie » souligne également Dobrilo Dedeic, porte-parole du Parti populaire.

Le Prince du Monténégro, Nicolas Petrovic Njegos, s'est déclaré en faveur de l'indépendance tout en critiquant la campagne électorale. « Personne ne parle des vrais enjeux, d'un projet pour l'avenir du pays. L'indépendance n'est pas un but en soi, c'est un pari qu'il faudra réussir dans la durée » souligne t-il.

Du côté des minorités ethniques vivant au Monténégro, le leader du Centre rom pour la stratégie, le développement et la démocratie, Vladan Stanojevic, a appelé les Roms à ne pas voter le 21 mai prochain de façon à rendre le référendum invalide. « Les Roms, comme toutes les autres minorités, ne doivent pas être des boucs émissaires. Nous ne nous prononcerons pour aucun des deux camps parce qu'aucun d'entre eux n'est soutenu par plus de 35 % des électeurs. Nous sommes pro-Yougoslaves et nous ne voulons pas que le référendum monténégrin ne devienne un marché sur lequel on achèterait les minorités » a t-il déclaré. Pour sa part, Rifat Fejzic, le Reis Ul Ulema, soit la plus haute autorité de l'islam dans le pays, a refusé de prendre part au débat électoral. « Autant que je sache, les autres communautés religieuses n'ont pas donné de consignes claires à leurs fidèles pour soutenir l'un et autre camp. La communauté religieuse islamique ne doit pas se préoccuper des affaires politiques mais de celles concernant l'affirmation de la vie religieuse. Mon opinion est que les communautés religieuses ne doivent pas interférer dans la vie politique de l'Etat » a t-il déclaré. Enfin, l'évêque orthodoxe du Monténégro, Amfilohija, s'est engagé en faveur du maintien de l'union avec la Serbie.

Si la Serbie souhaite le maintien de l'union et refuse toujours de parler des éventuelles futures relations qu'elle pourrait entretenir avec un Monténégro indépendant, les autorités du pays assurent qu'elles se montreront respectueuses du vote des Monténégrins le 21 mai prochain. « Cette évolution est importante : elle signifie que les risques de conflit ou de dérapage en cas de réponse positive au référendum sur l'indépendance au Monténégro son relativement limités » analyse Jacques Rupnik, directeur de recherche au Centre d'études et de recherches internationales (CERI). La population se prononce, dans les enquêtes d'opinion, en faveur du maintien de l'union entre la Serbie et le Monténégro. Cependant, 54% des Serbes anticipent un vote des Monténégrins en faveur de leur indépendance selon le dernier sondage réalisé par le Center for monitoring opinion poll agency.

Trente observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) sont actuellement présents au Monténégro. L'Assemblée parlementaire de l'organisation européenne a invité cinquante parlementaires de cinquante Etats différents à les y rejoindre le 21 mai prochain. Par ailleurs, le député européen Jelko Kacin (Parti libéral-démocrate de Slovénie, LDS) a été élu le 10 mai dernier à la tête du groupe des observateurs chargés par le Parlement européen de surveiller le scrutin. A une semaine du référendum, les jeux sont loin d'être faits. Les partisans de l'indépendance devront absolument rassembler au-delà de leur camp s'ils veulent avoir une chance de recueillir plus de 55 % des suffrages et de voir leur pays accéder à l'indépendance le 21 mai prochain.



Corinne Deloy/Fondation Schuman