Les enjeux des élections législatives des 2 et 3 juin en République tchèque
2006-05-21

Les 2 et 3 juin prochains, un peu plus d'un mois après leurs voisins hongrois et deux semaines avant les Slovaques, les Tchèques sont appelés aux urnes pour renouveler les 200 membres de la Chambre des députés, Chambre basse de leur Parlement.

Le choix de la date des élections a fait l'objet d'une polémique, le Président de la République, Vaclav Klaus (Parti démocrate civique, ODS), ayant visiblement décidé seul d'organiser ce scrutin alors que la date des élections législatives est traditionnellement décidée conjointement par le Président de la République et le Premier ministre. Ce dernier, Jiri Paroubek (Parti social-démocrate, CSSD), avait proposé que le scrutin se déroule les 9 et 10 juin, dates jugées inadaptées en raison de la Coupe du monde de football qui débute en Allemagne le 9 juin.

26 formations politiques présenteront des candidats pour les élections législatives des 2 et 3 juin prochains, soit trois de moins que lors du précédent scrutin de 2002 qui avait établi un record. Dix-huit partis présenteront des candidats dans chacune des régions. La République tchèque a compté jusqu'à 200 formations politiques au début des années quatre-vingt-dix, juste après la Révolution de velours de 1989. 5 010 candidats ont été enregistrés pour le scrutin, soit 1 058 de moins que lors des élections législatives des 14 et 15 juin 2002.

Les Tchèques de l'étranger, qui pourront accomplir leur devoir civique dans cent six pays, sont invités pour ce scrutin législatif à choisir leurs députés sur les listes de Bohème du Sud. Il y a quatre ans, c'est la Moravie du Sud qui avait été la région désignée pour recevoir les votes des résidents de l'étranger.

La campagne électorale des deux principales formations



Depuis le début de la campagne électorale, les deux principales formations de la scène politique, le Parti social-démocrate et le Parti démocrate civique, rivalisent de promesses électorales, se gardant bien cependant de préciser la façon dont ils pensent les financer.

« Sécurité et prospérité », c'est sous ce slogan que le Parti social-démocrate a lancé sa campagne pour les élections législatives des 2 et 3 juin prochains. Le programme de la formation au pouvoir propose une réforme du système de santé sur le modèle allemand d'une plus grande participation des citoyens et une diminution de quatre points des impôts sur le revenu des entreprises (de 24 % à 20%). Les sociaux-démocrates s'engagent également à tripler le montant des allocations familiales ainsi qu'à augmenter le salaire moyen (que la formation entend porter à 26 500 couronnes, soit 932 euro, à l'horizon de 2010) et les pensions de retraite (de 25% de leur montant actuel). La hausse des investissements publics, en particulier pour la construction de nouvelles autoroutes, ainsi que la lutte contre la corruption et le chômage, notamment dans les régions qui sont les plus touchées, la Moravie et la Bohème du Nord, figurent également en bonne place dans le programme de la formation au pouvoir. Le Parti social-démocrate entend créer 150 000 nouveaux emplois et promet de faire descendre le taux de chômage, qui s'élève actuellement à 7,7 %, au-dessous des 6% de la population active. Il s'engage à porter les investissements en recherche et développement à 3 % du PIB. Enfin, au niveau institutionnel, les sociaux-démocrates souhaitent faire adopter des lois constitutionnelles sur la tenue de référendum et modifier le mode d'élection du Président de la République de façon à ce que celui-ci, actuellement désigné par le Parlement, soit élu au suffrage universel direct.

Premier ministre depuis le 25 avril 2005, Jiri Paroubek, 53 ans, peut afficher un bilan économique positif. La croissance du PIB s'est établie à 6 % en 2005, une croissance qui, en dépit de sa rapidité, n'a pas engendré d'inflation. Le taux de chômage est en recul, les exportations sont en forte hausse : alors que le commerce extérieur accusait il y a encore deux ans un déficit de 70 milliards de couronnes, il enregistre cette année un excédent de 50 milliards.

Malheureusement, les performances économiques nationales ne semblent pas, pour l'heure, constituer un élément déterminant du vote les 2 et 3 juin prochains.
Le Premier ministre tente donc d'effrayer les électeurs en prédisant l'avènement d'un chaos politique et économique dans le cas où le Parti démocrate civique reviendrait au pouvoir. « La politique du Parti démocrate civique entraînera la désintégration de l'Etat providence », affirme Jiri Paroubek ajoutant : « S'ils sont élus, la société fonctionnera bien pendant un ou deux ans mais à long terme, nos valeurs disparaîtront et nous assisterons à une catastrophe sociale ».

Alors que le gouvernement n'a pas hésité, quand besoin était, à s'appuyer sur le soutien des communistes au cours de ces quatre dernières années, le Parti social-démocrate répète qu'aucune alliance avec le KSCM n'est envisageable. Le CSSD semble plus intéressé par un rapprochement avec le Parti vert, formation en constante progression dans toutes les enquêtes d'opinion et, par là même, courtisée par les deux principales formations. « Je veux rappeler que les sociaux-démocrates n'ont jamais envisagé et n'envisageront jamais une quelconque coopération gouvernementale avec les communistes. Je peux imaginer la formation d'un gouvernement minoritaire avec le soutien des Verts par exemple sur des questions environnementales. Les Verts sont la formation politique la plus proche de nous » déclarait, fin mars, Jiri Paroubek au journal Pravo. « Les Verts devront cependant présenter leurs candidats aux postes ministériels car les Tchèques ne veulent pas se faire avoir et il est quasiment certain que les Verts entreront au Parlement », a précisé le Premier ministre.

Le Parti social-démocrate a dû faire face à une grande déconvenue avec la décision inattendue, en octobre dernier, du vice-Premier ministre chargé de l'Economie, Martin Jahn, trente-six ans, de quitter le gouvernement et de renoncer à toute fonction politique. Désigné comme tête de liste du parti au pouvoir à Prague, Martin Jahn, qui n'est membre d'aucune formation politique, a décidé de cesser toute activité politique et de rejoindre le secteur privé.

Pour remplacer Martin Jahn, Jiri Paroubek avait d'abord fait appel à Pavel Telicka, ancien vice-ministre des Affaires étrangères, négociateur pour l'adhésion de la République tchèque à l'Union européenne et ex-secrétaire d'État aux affaires européennes, personnalité qui n'appartient à aucune formation politique. Pavel Telicka, qui n'a pas oublié que le Parti social-démocrate n'avait pas hésité à le sacrifier pour offrir son poste de Commissaire européen à l'ancien Premier ministre (2002-2004), Vladimir Spidla, après sa défaite aux élections européennes de juin 2004, a toutefois refusé la proposition de Jiri Paroubek.

En dépit des mauvais résultats que sa formation a recueillis lors des élections européennes de juin 2004 - le Parti social-démocrate n'est pas parvenu à franchir la barre des 10 % des suffrages exprimés (8,78 %) et a obtenu seulement deux des vingt-quatre sièges dont dispose le pays - ainsi qu'aux élections sénatoriales et régionales des 5-6 et 12-13 novembre 2004 (perte de huit sièges au Sénat et 15,56% des suffrages au scrutin régional), le Premier ministre continue à se dire confiant dans la victoire : « Je suis convaincu que le Parti social-démocrate va remporter ces élections législatives. Nous obtiendrons environ 30 à 32 % des suffrages ».

« Le Parti démocrate civique fera tout pour être en mesure de former un gouvernement de droite. Nous établirons une coalition de centre-droit excluant les sociaux-démocrates et les communistes » déclarait le leader de la principale formation d'opposition, Mirek Topolanek, le 11 mars dernier. Si le Parti démocrate civique fait la course en tête dans les enquêtes d'opinion devançant de près de sept points le Parti social-démocrate, son leader, Mirek Topolanek, connaît cependant des difficultés pour s'imposer sur la scène politique. Ainsi, selon un sondage réalisé en avril dernier par l'institut SC&C pour le quotidien Mlada fronta Dnes, un quart des Tchèques déclarent que Jiri Paroubek ferait un bon Premier ministre (25 %, contre 21 % qui se prononcent en faveur de Mirek Topolanek). En revanche, le Président de la République Vaclav Klaus, fondateur et président d'honneur du Parti démocrate civique, bénéficie toujours, trois après son élection comme Chef de l'Etat (28 février 2003), d'un fort soutien populaire. En avril 2006, près des trois quarts des Tchèques (73 %) lui accordent leur confiance, contre 44 % qui disent soutenir le gouvernement de Jiri Paroubek.

Près de cinq personnes interrogées sur dix se disent également insatisfaites de la situation politique actuelle du pays. La popularité du Parlement est toujours faible en République tchèque (30 % d'opinions positives pour la Chambre des députés et 26 % pour le Sénat) mais le soutien aux autorités régionales et locales, récentes dans le pays, est en progression (respectivement 50 % et 62 % des personnes interrogées).

Le programme du Parti démocrate civique propose une baisse des impôts et l'établissement d'un impôt à taux unique de 15 % pour la TVA, l'impôt sur le revenu et l'impôt sur les sociétés. Les libéraux souhaitent également augmenter de 1 000couronnes, soit un peu plus de 35 euros, les pensions de retraite et renforcer la lutte contre la corruption. En tête de toutes les enquêtes d'opinion depuis des mois, le Parti démocrate civique doit parvenir à mobiliser ses partisans afin d'obtenir une victoire qui soit assez large pour lui permettre de former un gouvernement majoritaire.

Les « petites » formations et l'irruption du Parti vert sur la scène politique.
Mais le véritable événement de la campagne électorale est l'irruption et la progression constante depuis plusieurs semaines du Parti vert (SZ) sur la scène politique. « Soudain, un espoir de changement se fait jour », écrit le politologue Bohumil Dolezal. Créé en décembre 1989, le Parti vert, qui possède 1 200 adhérents, a en effet connu ces derniers mois une ascension fulgurante qui en fait la formation la plus courtisée par les deux principales formations. Si les écologistes s'envolent dans les enquêtes d'opinion, au point de figurer à un mois des élections législatives, avec 10 % des suffrages, à la quatrième place, le plus difficile reste cependant à faire, à savoir concrétiser ces intentions de vote en suffrages. Certains analystes politiques restent prudents, précisant que l'assise des écologistes reste faible ; ainsi, une importante proportion des électeurs se déclarant prêts à voter en leur faveur pourrait ne pas se rendre aux urnes les 2 et 3 juin prochains.

Partisan de l'indépendance des écologistes et opposé à la fusion de son parti avec d'autres formations libérales, Martin Bursik, élu à la tête du Parti vert à l'automne 2005, affirme : « Une proportion de plus en plus importante de la population s'intéresse à la qualité de la vie. Nous avons une idéologie forte. Les Verts sont ceux qui se préoccupent le plus des problèmes des droits de l'Homme, des minorités, des femmes, etc. Nous pouvons nous appuyer sur les Verts européens qui sont un gage de qualité. Nous sommes la seule formation écologiste qui a une véritable opportunité de jouer un rôle politique majeur parmi les nouveaux États membres de l'Union européenne et le seul courant qui fait défaut sur la scène tchèque et pour lequel il y a une place sur la scène politique». Âgé de quarante-six ans, le leader écologiste fût un temps membre de l'Union chrétienne-démocrate (KDU) et brièvement ministre de l'Environnement dans le gouvernement dirigé par Josef Tosovsky en 1997-1998. Le 16 avril dernier, Martin Bursik a fait un grand pas vers la gauche en déclarant, lors d'un débat télévisé qui l'opposait au Premier ministre Jiri Paroubek, qu'il ne voyait pas d'obstacle à une coopération de sa formation avec le Parti social-démocrate après les élections législatives. Il a affirmé que sur la majorité des enjeux de société tels que l'environnement ou les transports, les positions des Verts étaient plus proches de celles du Parti social-démocrate que de celles du Parti démocrate civique. En matière de choix économiques cependant, les Verts se sentent à égale distance des propositions des deux principales formations. « Le caractère spécifique des Verts peut avoir beaucoup d'influence sur le système partisan où le clientélisme et la corruption règnent en maître. Les Tchèques ont connu dernièrement les alliances électorales les plus improbables. L'influence des Verts sur un système partisan actuellement pétrifié ne peut être que positive », souligne le politologue Jiri Pehe.

En novembre dernier, Miroslav Kalousek a été réélu à la tête de l'Union chrétienne-démocrate-Parti du peuple (KDU-CSL) pour un mandat de quatre ans. « Pas d'influence des communistes sur le gouvernement, pas d'augmentation des impôts », tels sont les slogans électoraux de la formation centriste qui, en dépit de sa participation à un gouvernement dirigé par les sociaux-démocrates depuis quatre ans, s'est rapprochée du Parti civique démocrate avec lequel elle pourrait faire alliance après le scrutin.

De son côté, après avoir pensé un temps s'allier avec plusieurs formations extra-parlementaires telles que l'Alliance civique démocrate (ODA) ou l'Association des indépendants-Démocrates européens (SNK-ED), l'Union de la liberté-Union démocrate (US-DEU) a décidé de faire cavalier seul pour les élections législatives. « Nous ne permettrons plus que quiconque se serve de nous », a déclaré le président du groupe parlementaire de la formation, Ivo Ludvik. La formation vient également de changer d'appellation et s'appelle désormais la nouvelle Union de la liberté (NUS). Elle se présente comme un parti protestataire qui souhaite se battre pour la liberté et contre l'ordre existant.

Le 1er octobre 2005, Vojtech Filip, vice-président de la Chambre des députés, a succédé à Miroslav Grebenicek à la tête du Parti communiste de Bohème et Moravie. Partisan d'une ligne dure face à ses adversaires et notamment face au Parti social-démocrate, ce dernier a dirigé la formation communiste durant douze ans et a fait d'un parti, que beaucoup avaient cru appelé à disparaître rapidement après la Révolution de velours, un élément désormais jugé acceptable et incontournable sur la scène politique. Si une majorité de Tchèques (52%) se disent toujours opposés à la présence des communistes au gouvernement, ce chiffre ne cesse toutefois de reculer année après année. Elu par soixante-trois voix contre vingt à son rival, Vaclav Exner, Vojtech Filip devrait s'inscrire dans les pas de son prédécesseur. « Je pense qu'il existe plusieurs exemples à l'étranger de Partis communistes qui ont fait des compromis par rapport à leur programme, ce qui, à long terme, a causé leur perte » a-t-il déclaré. « Le rival pour nous est toujours la droite, le Parti démocrate civique. Le Parti communiste de Bohème et Moravie peut également considérer le Parti social-démocrate comme un concurrent face aux électeurs mais pas comme un rival parce que nos programmes ne sont pas tellement différents », a-t-il tenu à préciser. Le Parti communiste de Bohème et Moravie a d'ailleurs proposé au Parti social-démocrate son soutien pour la formation du futur gouvernement. De fait, Miroslav Grebenicek a reproché à Vojtech Filip de s'être trop rapproché des sociaux-démocrates et menacé de retirer sa candidature en tête de la liste du parti en Moravie du Sud. Vojtech Filip tente de rassurer les électeurs en affirmant qu'une victoire du Parti communiste de Bohème et Moravie aux élections législatives des 2 et 3 juin prochains ne déboucherait pas sur une « sanglante » lutte des classes ou sur une renationalisation des entreprises privatisées. Le programme de la formation comprend huit priorités dont la sécurité des travailleurs et le maintien de l'Etat providence. Les communistes promettent une augmentation des salaires de 40% d'ici à 2010 et un accroissement des dépenses de recherche et développement. La formation s'engage à construire 50 000 nouveaux appartements par an. Le Parti communiste de Bohème et Moravie demande enfin le retrait de la République tchèque de l'OTAN.

À l'extrême droite de l'échiquier politique, les Républicains de Miroslav Sladek ont décidé de fusionner pour les élections législatives avec quatre autres formations avec lesquelles ils ont formé un nouveau parti sous le nom de Narodni strana, (Front national). Arrêt de l'immigration, rétablissement de la peine de mort, opposition à l'Union européenne, tels sont les principaux points de la formation d'extrême droite dont le leader, Miroslav Sladek, est un fervent admirateur du français Jean-Marie Le Pen.

Selon les enquêtes d'opinion, seules cinq formations paraissent capables de recueillir les 5 % de suffrages requis pour être représentées à la Chambre des députés : le Parti démocrate civique obtiendrait environ 30 % des voix, le Parti social-démocrate environ 23 %, le Parti communiste de Bohème et Moravie 18%, l'Union chrétienne démocrate-Parti du peuple 12 % et, enfin, les Verts 10 %. 30 % des électeurs se déclarent toujours indécis.

Selon une enquête d'opinion, réalisée par les instituts Median et Ivan Gabal Consultants et diffusée par l'agence de presse CTK, 40 % des Tchèques anticipent une victoire des libéraux lors des prochaines élections législatives, contre 25 % qui voient les sociaux-démocrates se maintenir au pouvoir. Plus des deux tiers des Tchèques (68 %) affirment qu'ils se rendront aux urnes les 2 et 3 juin prochains.

Corinne Deloy/Fondation Schuman


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