Les forces nationalistes enregistrent un recul aux élections présidentielles et législatives de Bosnie-Herzégovine (2006)
2013-01-15

Le 1er octobre, 2,7 millions d'électeurs bosniaques étaient appelés à élire les trois membres de la Présidence collégiale de la République de Bosnie-Herzégovine (un Croate, un Serbe et un Musulman) et les 42 députés de leur Chambre des Représentants, Chambre basse du Parlement central (14 sont élus en République serbe et 28 dans la Fédération de Bosnie-Herzégovine. Les habitants de la Fédération de Bosnie-Herzégovine ont également renouvelé les 98 membres de leur Chambre des Représentants et les 289 délégués de leurs dix assemblées cantonales ; les habitants de la République serbe ont élu les 83 membres de leur Assemblée nationale ainsi que leur Président de la République et leurs vice-Présidents.

Le leader du Parti pour la Bosnie-Herzégovine (SB-H), ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Haris Silajdzic, a gagné son pari en remportant le scrutin de la Présidence collégiale de la République de Bosnie-Herzégovine avec 62,10 % des suffrages au sein du collège musulman. Démissionnaire en septembre 2001 de ses fonctions de leader du SB-H, Haris Silajdzic avait été réélu à ce poste le 20 mai dernier pour préserver l'intégrité de la Bosnie-Herzégovine et lutter contre le concept d'une division du pays. Il a bénéficié durant sa campagne électorale du soutien des sympathisants du Parti social-démocrate (SDP), qui ne présentait pas de candidat, et des autorités musulmanes, notamment du raïs Mustafa Ceric, leader de la communauté islamique du pays, opposé à Sulejman Tihic (Parti d'action démocratique, SDA), Président sortant de la République de Bosnie-Herzégovine et adversaire principal d'Haris Silajdzic lors de cette élection. « Je ferai tout pour améliorer les conditions de vie de nos citoyens », a déclaré le nouveau Président à l'annonce de son élection.

Nebojsa Radmanovic (Parti des sociaux-démocrates indépendants, SNSD) avec 54,80 % des voix est l'élu du collège serbe, tandis que Zeljko Komsic (Parti social-démocrate, SDP) avec 40,80 % des suffrages remporte l'élection au sein du collège croate, devançant de peu Ivo Miro Jovic (Communauté démocratique croate HDZ 1990). « J'espère que nous serons plus intelligents que nos prédécesseurs », a déclaré Zeljko Komsic à l'annonce des résultats. En revanche, Miso Relota, porte-parole de la Communauté démocratique croate (BZH-BH) a qualifié ce résultat de « tragédie pour le peuple croate de la Bosnie-Herzégovine ».

Haris Silajdzic, Zeljko Komsic et Nebojsa Radmanovic sont donc les trois nouveaux membres de la Présidence collégiale de la République de Bosnie-Herzégovine. Les deux premiers sont des partisans d'une Bosnie-Herzégovine unitaire tandis que la formation de Nebojsa Radmanovic est favorable à un référendum sur la sécession des territoires serbes.

La participation s'est élevée à 53 %, soit un taux légèrement inférieur à celui enregistré aux précédentes élections du 5 octobre 2002 (- 1,98 point).
Dans la Fédération de Bosnie-Herzégovine, le Parti d'action démocratique arrive en tête des élections législatives, recueillant 21,7 % des suffrages mais n'est pas à lui seul capable de former une majorité.

En République serbe, le Parti des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), formation du Premier ministre Milorad Dodik, devance les forces nationalistes traditionnelles, le Parti démocratique (SDS) du Président sortant de la République serbe, Dragan Cavic, et le Parti radical (SRS). Longtemps considéré comme un « modéré », le leader du SNSD a cependant fait campagne en agitant la menace de l'organisation d'un référendum sur l'indépendance de la République serbe.
Milan Jelic (SNSD) remporte l'élection présidentielle de l'entité serbe et le SNSD s'impose aux élections de l'Assemblée nationale, Chambre unique du Parlement serbe, en recueillant plus de 40% des suffrages. Cette formation arrive également en tête aux élections de la Chambre des Représentants, Chambre basse du Parlement central de la République de Bosnie-Herzégovine.

A l'issue de ces scrutins présidentiels et législatifs, Milorad Dodik voit donc son rôle conforté au sein de l'entité serbe comme au sein de République de Bosnie-Herzégovine. « Nous considérons la République serbe comme une entité permanente et nous entendons promouvoir ce choix », a déclaré, dans la capitale de la partie serbe Banja Luka, le Premier ministre à l'issue de l'annonce des résultats.
?Ces élections présidentielles et législatives étaient de la plus haute importance pour la Bosnie-Herzégovine après la décision des 22 et 23 juin du Conseil de mise en œuvre des accords de Dayton de mettre un terme à la fonction de Haut Représentant de la communauté internationale le 3 juin 2007. A partir de cette date en effet, les Bosniaques dirigeront leur pays sans tutelle internationale. Le Haut représentant, poste occupé depuis le 14 décembre 2005 par Christian Schwarz-Schilling, a le pouvoir de sanctionner et limoger les élus et d'imposer des lois. « La communauté internationale devrait rester en Bosnie-Herzégovine. J'espère qu'après le départ du Haut représentant, sa place sera prise par une forte mission de l'Union européenne », a déclaré Haris Silajdzic en glissant son bulletin dans l'urne.
Si la campagne électorale a été marquée par une forte rhétorique nationaliste, l'ensemble des partis les plus modérés n'ayant pas hésité à faire appel à un discours ethnique, les formations nationalistes que sont le Parti d'action démocratique, le Parti démocratique serbe dirigé par le Président sortant de la République serbe, Dragan Cavic, et la Communauté démocratique croate de Bosnie-Herzégovine ont néanmoins enregistré un recul lors de ces élections. Ces partis ont été devancés par des formations de création plus récente et supposées plus modérées.

Les prochains mois devraient donc voir s'affronter Haris Silajdzic et Milorad Dodik au sujet de leur vision de l'avenir du pays. Le leader du Parti pour la Bosnie-Herzégovine milite en faveur d'une Bosnie-Herzégovine unifiée tandis que le chef du Parti des sociaux-démocrates refuse la constitution d'une fédération qui rassemblerait deux Etats. Dans ces conditions, il sera certainement difficile pour le pays de renforcer ses institutions centrales et d'entreprendre les réformes pourtant indispensables à son rapprochement avec l'Union européenne. La Bosnie-Herzégovine négocie actuellement un Accord de stabilisation et d'association avec la Commission européenne, première étape sur le long chemin vers une éventuelle adhésion.

« Ces résultats donnent une image claire de la radicalisation de la situation politique en Bosnie-Herzégovine. Si la communauté internationale décide de la fermeture du bureau de son Haut-représentant, ces résultats vont nous conduire dans une période très instable et dangereuse pour la paix en Bosnie-Herzégovine » a estimé l'analyste politique Senad Pecanin. Toutefois, un autre politologue, Emir Habul, considère que « certains éléments permettent d'espérer que les politiciens assouplissent leurs positions si les partis « modérés » contrôlent vraiment les principales institutions du pays ». L'analyste Tanja Topic, préfère attendre pour se prononcer : « Nous saurons bientôt si les discours étaient une simple rhétorique électorale ou bien des objectifs réels des formations (qui sont arrivées en tête) » a t-elle affirmé.


Corinne Deloy/Fondation Robert Schuman