Kirghistan : Le président Bakiev contesté par ses anciens co-révolutionnaires (novembre 2006)
2010-04-08

La soi-disant « Révolution des Tulipes » n'aura pas fait long feu. Dix-huit mois après son accession au pouvoir, Kourmanbek Bakiev, l'homme fort du changement kirghiz, est à son tour mis sur la sellette par un important mouvement de contestation.

Bakiev et son premier ministre Félix Koulov, tous deux anciens premiers ministres de l'ère Akaiev, avaient réussi à incarner le changement en 2005, lors d'un mouvement populaire bien vite assimilé à une « révolution colorée ». Les slogans d'alors réclamaient plus d'honnêteté de la part de la classe politique, moins de corruption, et une réforme constitutionnelle d'ampleur. Autant de promesses qui n'ont pas été respectées, scandent aujourd'hui les manifestants de novembre 2006.

La nouvelle opposition, réunie au sein d'une coalition « Pour les réformes », regroupe anciens proches d'Akaiev et déçus de Bakiev. Elle a réussi, malgré son caractère hétéroclite et l'absence de véritable leader populaire en ses rangs, à organiser plusieurs manifestations cette année. Avec comme point d'orgue annoncé, la grande manifestation de jeudi dernier.

A Bishkek, depuis quelques jours déjà, la tension montait autour de cette date du 2 novembre, largement alimentée par les rumeurs et les inimitiés entre citadins et villageois : des hordes de provinciaux du sud se seraient massées au portes de la ville, prêtes à déstabiliser le pouvoir et à piller la capitale… Les mauvais souvenirs des débordements du 24 mars 2005 ont laissé des traces.

Au matin du 2 novembre, les commerçants du centre-ville avaient donc pris des précautions : plus un seul vêtement griffé aux portants des boutiques, des cybercafés vides d'ordinateurs, et des banques fermées jusqu'à nouvel ordre. La manifestation s'est pourtant déroulée dans le calme, sur la place Ala-Too, à proximité du Palais présidentiel. On y a vu les différents groupes composant la coalition converger en début d'après-midi, pour former une foule d'une dizaine de milliers de manifestants. A la tribune improvisée, devant la statue Erkindik de la liberté, les discours se succèdent et se radicalisent : après les dernières déclarations du président Bakiev le matin même devant le Parlement, les opposants n'envisagent plus de compromis. A présent, les réformes constitutionnelles ne pèsent plus lourd dans les discours face à ce mot d'ordre unique : « Bakiev, dégage ! »

Des tentes sur la place Ala-Too



Dans la foule, difficile de comprendre les véritables motivations des manifestants. « Je veux que les lois de notre pays s'appliquent, que notre président soit plus honnête. Et je veux du travail », explique simplement Bakyt, 18 ans. Galea, la cinquantaine, voudrait que « le fils de Bakiev et ses amis millionnaires payent leurs impôts comme les autres ». Les multiples affaires de corruption, de clientélisme et de meurtres commandités qui entourent les proches du président depuis un an ressurgissent.

Au soir, les organisateurs font installer une centaine de tentes sur la place centrale de Bishkek, et ravitaillent les manifestants en riz et en pain. La stratégie adoptée est d'occuper le terrain et de maintenir la pression jusqu'à obtenir gain de cause. « Il n'y a qu'une seule solution à présent. Tôt ou tard, Bakiev et Koulov devront démissionner, et nous resterons là aussi longtemps qu'il le faudra », présume Edil Baïsalov, député d'opposition et responsable d'une importante coalition d'ONG.
Mais la manifestation a d'ores et déjà perdu en intensité après 24 heures de mobilisation. Les renforts attendus vendredi des régions n'arrivent pas, et sur la place Ala-Too, tout au plus 3000 personnes se relaient face à la tribune. La musique pop a remplacé les grands discours, et les déclarations des deux camps s'enveniment. « Bakiev est en train de chercher le moyen de mettre les députés de l'opposition en prison », rapporte Omurbek Abdrakhmanov, coordinateur de la coalition « Pour les réformes ». Tandis que son influent camarade Omurbek Tekebayev montre aux journalistes une lettre signée de Koulov, la preuve selon lui que « le premier ministre a mis sur écoutes téléphoniques les députés de l'opposition jeudi soir ».

Ignorant une énième promesse de Bakiev de soumettre au vote du Parlement un projet de réforme constitutionnelle lundi prochain, les opposants boycottent désormais l'hémicycle kirghize, et préparent une nouvelle grande manifestation le même jour. Ils devront compter sur la mobilisation de la population, notamment des régions, pour rester crédible dans la durée. Un défi loin d'être gagné sachant le scepticisme résigné de la grande majorité des kirghizes quant à la sincérité des leaders de l'opposition. « Si Bakiev s'en va, un autre Bakiev prendra sa place », prophétisait jeudi un manifestant…

Camille Magnard et Mathilde Goanec, correspondants du COLISEE à Bishkek.





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