Où en est la chute du Mur en matière de circulation des artistes et des œuvres d'Europe de l'Est ? (2006)
2012-12-11

1er mai 2004 : l'Europe - ou plutôt l'Union européenne - s'élargit en acceptant
dans ses rangs dix nouveaux membres dont huit pays de l'ancien Bloc de
l'Est. « Un nouveau mur vient de tomber » pouvait-on s'exclamer après
la marginalisation de cette partie du continent durant plus de soixante ans - quarante cinq ans environ dûs a l'occupation soviétique, quinze ans dûs au
refus de voir « l'Autre ». La « Nouvelle Europe » rejoint la « Vieille
Europe » pour ne faire qu'une seule et même unité, véritable mosaique
multiculturelle : l'Europe, pouvait-on penser.

Si les paroles, les discours, les gages et les actions développés par les
Institutions de part et d'autre [de l'ancienne ligne d'Oder-Neisse]
témoignent d'une volonté commune et univoque de bâtir ensemble un édifice
aussi important qu'est et que doit etre l'Union européenne, c'est oublier
les réalités du terrain, et nier la portée des traumatismes postsoviétiques
est-européens ainsi que la continuité de la ligne de conduite
ouest-européenne d'avant 1989 à l'encontre de son « autre moitié ». En
effet, pensez l'élargissement de 2004 comme une réponse en soi, un élément
pouvant absorber plus de soixante ans d'oubli et d'indifférence, c'était
surestimé les effets de l'élargissement comme sous-estimé le poids du
traumatisme postsoviétique.

Si l'économie a échappé a cette déchirure, l'art comme la culture en subit
encore les conséquences, en se voyant immobilisé derrière ces anciens
retranchements. Etat et réalité que l'on vérifie à travers la circulation
des artistes et des œuvres est-européennes en Europe (et/ou en Occident).

Prenant le temps d'observer ce type de flux, de mouvements dans sa
globalité, il apparaît aisé de discerner aussitôt l'hétérogénéité ainsi que
les différences, et les inégalités auquel il est soumis. Il nous est permis
de distinguer, à cet égard, deux grandes régions, deux formes majeures de
circulation, assujetties chacune à des éléments et des paramètres
différents. Deux types de circulation et deux parties mettant en relief «
l'Ancien Rideau de Fer » comme « l'Europe bipolaire d'avant 89 ».

Deux types de circulation nous invoquant le concept « de géographie
artistique » de la philosophe et curator roumaine Magda Carneci, nourri ici
par la transparence médiatique et économique des artistes est-européens en
Europe, ainsi que par les moyens et les possibilités développés en « Europe
Occidentale », à savoir les aides, les subventions, les financements, les
prix, les résidences et les programmes… Loin d'en critiquer l'existence -
ceux-ci étant nécessaires pour la vitalité et le développement des
scènes artistiques (quelles qu'elles soient) - les moyens affichés
exhibent l'existence de deux espaces-temps, deux mondes que sont l'Ouest et
l'Est Européen. Ils montrent la face ouest comme une terre promise tout en
présentant les carences et les importantes difficultés que doivent surmonter
la plupart des scènes artistiques de « l'Autre » face (pour ne citer
qu'elle). Des scènes vouées à deux issues aussi pénibles l'une
que l'autre, à savoir l'émigration ou la confrontation.

Bien que l'émigration soit une solution, elle demeure néanmoins un risque
important pour l'artiste, ce dernier s'exposant aux dangers du « quitte ou
double ». Pouvant paraître intéressante avant 89 pour un grand nombre de
raisons - qu'elles soient politiques, idéologiques, économiques, ou
juridiques - et d'exemples comme Ilya Kabakov, Magdalena Abakanowicz,
Vitaly Komar & Alexander Melamid, Roman Opalka, Krzysztof Wodiczko, ou Braco
Dimitrijevic…, elle augure aujourd'hui un horizon et des perspectives plus
que mitigés selon les pays, les contextes et les individualités - les
effets idéologiques d'avant 89 n'étant plus. L'exotisme et l'intérêt
auxquels l'émigration pouvait prétendre ne semblent pas être au rendez-vous.
Malgré la réalisation et la détermination de nombreuses initiatives et
actions d'associations, d'organisations, d'institutions, de collectivités et
de galeries, la situation reste plus que préoccupante, bien que changée
depuis la chute du Mur, comme le souligne, à juste titre, la curator Dunja
Blazevic dans son essai West-East side story.

Une situation où la circulation des artistes et des œuvres
est-européens bute, depuis plus de quinze ans, maintenant sur l'ancien
Rideau de fer devenu « Rideau d'argent et de papier ». Face à un tel
Obstacle - s'il est entendu qu'il n'existe pas de remèdes miracles ou de
potions ésotériques faisant disparaître d'un coup de baguette magique ces
murs infranchissables - il subsiste cependant un panel de solutions et
d'alternatives (Union européenne, mécénat privé, associations, ONG…),
qui, conjuguées, pourraient créer une dynamique, une synergie
associée à un pragmatisme irrévocable, capable de faire tomber, à court ou
moyen terme, ce « Mur de la Honte ».

Si cette réflexion, si utopique soit-elle, peut laisser perplexe, comme le
nous rappellent, à juste titre, l'Histoire et de nombreux acteurs et
professionnels de l'art (est-européen comme ouest-européen), quant à sa
faisabilité, sa réalité, voyons dans l'une des pensées de Raymond Ruyer («
L'Utopie est presque toujours une erreur, elle est rarement un mensonge »
),
l'idée non pas de l'échec, mais du possible. Essayons de faire
confiance, une fois de plus, à cet appel du large résonnant dans la nuit
constellée de nos rêves.

Olivier Vargin, spécialiste en art contemporain est-européen