Turkménistan : mort du président "à vie" Saparmourat Niazov (décembre 2006)
2010-02-02

Le président « à vie » du Turkménistan, Saparmourat Niazov, est décédé jeudi 21 décembre, à la suite d'un arrêt cardiaque. Il avait dirigé son pays pendant plus de 20 ans.

Ses obsèques ont eu lieu le 24. Une élection présidentielle se déroulera le 11 février prochain. Le Conseil du peuple turkmène a désigné le 26 décembre le président turkmène par intérim, Gourbangouly Berdymoukhammedov, vice-premier ministre, comme candidat au poste de chef de l'État, après avoir examiné onze autres candidatures. Les leaders de l'opposition turkmène ont adopté lundi 25 une déclaration spéciale appelant la communauté internationale à soutenir les processus démocratiques dans le pays, notamment la tenue d'une élection présidentielle démocratique.

Ces deux dernières années, le président Niazov "avait proposé à deux ou à trois reprises de modifier la Constitution pour permettre au vice-Premier ministre d'exercer les fonctions de président en cas d'urgence", a expliqué le premier secrétaire du conseil politique du parti démocratique turkmène, Onjik Moussaïev.
"Je propose la candidature de Gourbangouly Berdymoukhammedov au poste de président du pays au nom des associations publiques et de la société turkmène", a indiqué M. Moussaïev.

La disparition de l'autocrate Niazov, qui régnait d'une main de fer sur le pays en bafouant les droits de l'homme, mais qui assurait la livraison du gaz turkmène à de nombreux pays européens, dont l'Ukraine, inquiète les grandes puissances, qui redoutent une déstabilisation du pays.

L'opposition turkmène se met à espérer un changement de régime



Les représentants des forces politiques d'opposition du Turkménistan demandent aux hommes politiques et aux représentants de l'opinion publique de l'Ukraine de les aider à arriver au pouvoir après la mort du président Saparmourat Niazov.
"Ce n'est pas par hasard que nous sommes arrivés à Kiev, nous voulons déclarer que si l'opposition arrive au pouvoir, les faits révoltants observés sous le président Niazov dans les livraisons de gaz n'auront plus lieu", a déclaré samedi 23 décembre à RIA Novosti Nourmoukhammed Khanamov, ancien ambassadeur de Turkménie en Turquie, président du parti d'opposition "Turkménistan".
"Notre parti opte pour une voie démocratique de développement du pays, nous demandons au gouvernement ukrainien de nous apporter un concours", a-t-il souligné.

Selon lui, l'un des objectifs primordiaux des opposants est de revenir dans le pays et de participer activement aux "élections démocratiques ouvertes en présence des observateurs internationaux".

"Nous voulons travailler avec les organisations politiques et sociales de l'Ukraine pour faire connaître au peuple ukrainien que nous promettons de revoir en perspective les prix du gaz et de garantir les livraisons, et non pas un outrage au peuple ukrainien", a ajouté Nourmoukhammed Khanamov. "J'estime que nous bénéficierons du soutien des personnalités publiques et des hommes politiques de l'Ukraine", a souligné l'opposant.

Il n'exclut pas que le décès de Saparmourat Niazov puisse influer sur les ententes en vigueur sur le gaz, y compris non pas au profit de l'Ukraine.

L'ancien vice-premier ministre turkmène Khoudoïberdy Orazov a déclaré, pour sa part, que la république devait emprunter une voie démocratique de développement. "Le dictateur est mort, il faut rechercher une issue à l'impasse et à la crise que traverse le Turkménistan", a-t-il déclaré samedi à RIA Novosti.

"Nous étudions les possibilités de bénéficier du soutien, pour que le Turkménistan suive une voie démocratique de développement", a-t-il ajouté.

"Un arbitraire a régné dans le pays sous Saparmourat Niazov. A présent, il est nécessaire de suivre la voie constitutionnelle normale, pour que la société vive selon les lois".

KIEV, 23 décembre - RIA Novosti

L'opposition a désigné son candidat



L'opposition turkmène a désigné un candidat unique à la présidence, il s'agit de Khoudaïberdy Orazov, a fait savoir à RIA Novosti un représentant du mouvement socio-politique Vatan (La Patrie).

Khoudaïberdy Orazov, ancien vice-premier ministre et directeur de la Banque centrale du Turkménistan, réside actuellement en Suède. Il est leader du mouvement Vatan.

Selon le représentant du mouvement, M. Orazov est "un véritable patriote et citoyen, et il est très compétent pour exercer les hautes responsabilités de chef de l'Etat".

La décision de proposer la candidature d'Orazov à la présidence turkmène a été prise par le Parti républicain du Turkménistan et le mouvement Vatan.
"Toute l'activité professionnelle et publique de Khoudaïberdy Orazov, sa position civique et son intransigeance dans l'opposition au régime autoritaire au Turkménistan prouvent de façon éloquente la sincérité de ses actes et de ses intentions de faire du Turkménistan un Etat moderne démocratique et économiquement développé", lit-on dans la déclaration conjointe du Parti républicain et du mouvement Vatan.

Khoudaïberdy Orazov a indiqué lundi au cours d'une conférence de presse à Kiev que l'Union des forces démocratiques du Turkménistan, organisation d'opposition, avait l'intention d'agir en vue de l'établissement de la démocratie dans le pays par tous les moyens possibles. "Si ceux qui détiennent aujourd'hui le pouvoir ne réagissent pas à l'appel de la communauté mondiale et ne permettent pas au Turkménistan de se développer sur la voie de la démocratie, l'opposition redoublera naturellement d'activité, et nous renverserons ce régime", a-t-il affirmé.

A la question de savoir si l'opposition organiserait une révolution, M. Orazov a répondu: "On peut le dire de cette manière".

Le Parquet général du Turkménistan accuse M. Orazov "d'avoir abusé de ses fonctions administratives en vue de s'approprier les biens d'autrui en dépensant des devises qui lui avaient été confiées". Entre 1996 et 1997, il aurait causé à l'Etat un préjudice de plus de 56 millions de dollars, de 12 millions de DM et de 24.500 schillings autrichiens, selon le parquet. Khoudaïberdy Orazov est également accusé d'avoir illégalement traversé la frontière d'Etat du Turkménistan le 10 avril 2002 avec un groupe d'amis.

Ria Novosti/Moscou/26 décembre 2006


Le Turkménistan, sera-t-il une zone de tension ?



La mort de Saparmourat Niazov n'a pas affligé que ses proches, elle a désagréablement surpris les gouvernements des divers pays intéressés à la stabilité du régime turkmène. Le fait est que le président turkmène était le garant des contrats gaziers qu'il avait conclus avec les dirigeants d'autres Etats. Sous sa direction, le régime politique du pays, bien que totalitaire, était laïque, ce qui empêchait la propagation des formes radicales de l'islam. De toute évidence, la plupart des craintes suscitées par la disparition du président turkmène à vie sont dénuées de fondements.

Viktor Iouchtchenko est le plus préoccupé, car l'économie ukrainienne dépend traditionnellement du prix du gaz turkmène. Ce n'est pas par hasard que le leader de la démocratie ukrainienne a assisté aux obsèques du chef du régime totalitaire : c'était un prétexte pour établir des contacts avec les nouveaux dirigeants du pays et "sonder le terrain". Cependant, il est douteux que ces derniers revoient radicalement la politique du pays dans le domaine gazier, tout d'abord, parce qu'ils seront bientôt accaparés par le partage du pouvoir et parce qu'ils sont intéressés à maintenir la stabilité des recettes provenant du gaz.

Les Etats-Unis et l'Europe peuvent être inquiets, car la mort de Saparmourat Niazov pourrait provoquer une hausse des prix mondiaux du gaz, compte tenu de l'accroissement des risques découlant de la déstabilisation éventuelle de la situation politique dans l'un des principaux Etats producteurs de gaz. Cependant, cette variante est purement théorique : même si les nouveaux dirigeants turkmènes se lancent dans une lutte âpre pour le pouvoir, les batailles au sommet n'affecteront pas les contrats gaziers. Quant à une insurrection populaire capable d'interrompre les fournitures de gaz, elle est peu probable (bien entendu, c'est une prévision optimiste, parmi d'autres, pour l'Ukraine).

Pour l'Iran, il est important qu'un régime pro-occidental hostile à Téhéran ne s'installe pas au Turkménistan. Cette perspective semble peu réaliste. Les Etats-Unis ont échoué au Kirghizstan : en soutenant l'opposition au président Askar Akaïev, ils ont plongé le pays dans le chaos politique et n'ont pas spécialement favorisé la montée des états d'esprit pro-américains dans l'establishment kirghize (au contraire, la présence militaire des Etats-Unis provoque un mécontentement croissant). L'Amérique ne peut pas se permettre de se livrer en ce moment à des jeux risqués de grande envergure au Turkménistan : l'administration républicaine doit régler, avant les élections, les problèmes urgents en Irak. D'ailleurs, en perspective, les Etats-Unis peuvent essayer d'établir des rapports plus étroits avec les nouvelles autorités turkmènes, mais ils agiront avec prudence, car cela risque d'entraîner une concurrence aussi bien avec l'Iran qu'avec la Russie qui ne souhaitent pas le renforcement des positions des Etats-Unis dans un pays exportateur de gaz.

En principe, les autorités iraniennes voudraient accroître leur influence dans le pays voisin. Mais la situation politique en Iran est assez complexe pour ses autorités, car la politique socio-économique de Mahmoud Ahmadinejad est de plus en plus critiquée. Ses représentants ont échoué aux récentes municipales. Ajoutons-y la confrontation qui se poursuit entre l'Iran et l'Occident. Dans ce contexte, le règlement des problèmes politiques intérieurs doit être prioritaire pour les dirigeants iraniens afin de renforcer la base sociale ébranlée du régime.

Pour la Russie, le maintien du caractère laïc du pouvoir au Turkménistan, dont le garant était Saparmourat Niazov jusqu'à sa mort, a une importance de principe pour la Russie. Il existe le problème des ressortissants russes qui résident dans ce pays : ils n'avaient pas la vie facile sous Turkmenbachi (père de tous les Turkmènes), lorsque les autorités turkmènes ont interdit unilatéralement la double citoyenneté. Les deux problèmes peuvent être réglés. Ainsi, la perspective de l'"islamisation" prochaine du Turkménistan est contestable, car, dans ce pays peuplé il y a cent ans par les tribus nomades, l'islam est mêlé de traditions nationales remontant aux époques préislamiques. Par conséquent, les idées du fondamentalisme prévoyant de débarrasser la religion de ces traditions ne peuvent s'implanter dans le pays qu'après un long travail méthodique au sein de la population qu'aucun régime laïque n'admettra. Ce n'est pas par hasard que Saparmourat Niazov misait, dans son idéologie, sur le nationalisme turkmène, souvent sous des formes absurdes et grotesques, en créant le culte de sa personnalité qui ne lui survivra certainement pas longtemps.

Une certaine libéralisation de la vie politique du pays est possible après la mort de Saparmourat Niazov : le régime totalitaire a une chance d'évoluer vers un autoritarisme modéré. Il est peu probable que les représentants de l'opposition accèdent prochainement à la direction du pays, mais des gestes "symboliques" sont possibles : par exemple, la libération ne serait-ce que d'une partie des détenus politiques. Rappelons le plus célèbre d'entre eux, l'ancien ministre des Affaires étrangères Boris Chikhmouradov condamné à la réclusion à vie pour complot contre Turkmenbachi. Selon de nombreux observateurs, cette condamnation était une provocation évidente des autorités. Toute libéralisation dans le contexte du régime laïque profitera certainement aux ressortissants russes.

Bref, en principe, l'évolution des événements au Turkménistan fera l'affaire de toutes les parties intéressées.

Alexeï Makarkine (Centre de technologies politiques) pour RIA Novosti - 26/12/06