Le conflit entre les Eglises orthodoxes mine la vie religieuse et politique de la République de Macédoine
2009-03-10

Bref historique



Au XIIe siècle, l'opposition entre l'Eglise de Tarnovo en Bulgarie et une autre Eglise bulgare à Ohrid
dominée par les byzantins est le point du départ de la scission entre Bulgares et Macédoniens.

Pendant le XIIIe siècle, la reconnaissance par Nicée de l'Eglise bulgare, en octroyant le titre
patriarcal à l'archevêque de Tarnovo, limitera l'influence de son grand rival d'Ohrid aux territoires
de l'Epire et de la Macédoine. Au XIVe siècle, le Synode de Skopje transforme en patriarcat
l'archevêché serbe, en disposant ainsi du patriarche indispensable pour oindre un empereur légitime.
L'archevêché d'Ohrid reste sans diocèse et les prélats Grecs sont remplacés par des Serbes. La
situation reste figée pour des siècles.

Les conflits du XIXe siècle voient apparaître la réclamation de la restauration de l'archevêché
d'Ohrid aux Bulgares et en 1867, lors de la crise soulevée par la révolte crétoise, le pouvoir ottoman
tranche le conflit en instaurant l'exarchat bulgare. Cet exarchat comprenait de nombreux diocèses
appartenant jadis à Pec (au Kosovo actuel) et à Ohrid, mais il n'établissait pas de frontières précises.
La décision stipulait que l'exarchat pouvait comprendre les diocèses où plus des deux tiers de la
population se prononçaient favorablement. Ici se trouve l'origine de la déchirure sanglante en
Macédoine où chaque "Eglise" essaya par tous les moyens de grossir le nombre de "patriarchiques"
ou "exarchiques".

À la suite du Congrès de Berlin (1878) le patriarcat de Constantinople reconnaissait l'autocéphalie
de l'Eglise de Belgrade une fois reconnue l'indépendance serbe, les Roumains autocéphales dès
1864 voyaient la leur reconnue en 1885. L'exarchat bulgare après 1878 fut amputé des diocèses de
Skopje et Ohrid et les différends entre les Etats et les Eglises au sujet de la Macédoine, si convoitée,
ne seront pas tranchés avant les guerres balkaniques (1912, 1913 et 1914-18).

Toutefois le germe des problèmes subsiste jusqu'aux lendemains de la guerre 1939-45. A l'occasion
de la formation de la Fédération de Républiques en Yougoslavie, la Macédoine réclame
l'autocéphalie faisant référence au précédent historique de l'archevêché d'Ohrid. L'Eglise de Skopje
se proclame autocéphale en 1967 face au refus du patriarche de Belgrade et l'hostilité de celui
d'Athènes. Le nouveau chapitre de la "question macédonienne" va de pair avec le binôme habituel
Etat indépendant-Eglise indépendante.

L'appartenance grecque de la Macédoine s'avère pour la Grèce plus religieuse encore que
linguistique. La revendication grecque persistera jusqu'aujourd'hui sous la forme de la mise en
question du nom officiel du pays. L'essor du mouvement national en Bulgarie est, de son côté,
soutenu par la Russie au XIXe siècle et porte notamment sur le désir d'annexion du territoire actuel
de la Macédoine. La Russie y voit une occasion d'affaiblir les Ottomans pour réaliser ses ambitions
de contrôle des Détroits entre la mer Noire et la mer Méditerranée. La Serbie considère la
Macédoine comme faisant partie de la première depuis des temps immémoriaux.

Aucune autre Eglise orthodoxe ne la reconnaissant encore, l'Eglise orthodoxe macédonienne avec
trois diocèses s'est séparée de l'Eglise orthodoxe serbe en 1967 pour devenir autocéphale. Elle fut
ainsi considérée comme schismatique de l'Eglise orthodoxe serbe alors qu'elle visait à (r)établir,
par l'invention de repères religieux propres à la Macédoine, une entité nationale. C'était une de ces
initiatives de Tito qui avait pour but d'affaiblir la prétendue prédominance serbe en Yougoslavie et
qui bénéficie actuellement du soutien actif des autorités du pays. Cette Eglise se considère comme
le seul défenseur authentique de la nation macédonienne et des fidèles orthodoxes de la Macédoine.
Elle dénie à l'Eglise orthodoxe serbe le droit de désigner les administrateurs des éparchies dans le
pays.

Deux hiérarchies subsistent actuellement dans le pays. Devenue indépendante, la Macédoine
comme entité politique encourage évidemment l'Eglise qui, de souche macédoine, s'est déclarée
autocéphale. Cette Eglise revendique 1,2 million de fidèles. L'enjeu ecclésiologique n'en est pas
négligeable et nous devons y voir un peu plus clair.

De la symphonie à l'autocéphalie, en passant par le phylétisme



Par rapport à ces débats, il convient d'évoquer brièvement le problème de la "symphonie" et la
question délicate de l'autocéphalie dans la tradition orthodoxe, y compris celle de phylétisme.
En ce qui concerne la "symphonie", cette question réside dans la tradition des Eglises d'Orient à
propos des relations harmonieuses entre foi et pouvoir. Certes, Byzance connaît un césaropapisme
"utilitaire" mais jamais doctrinal. Devant la résistance passive de l'Eglise orthodoxe, notamment
dans les monastères, les empereurs renoncent en principe à régenter l'Eglise et distinguent le
"Sacerdoce consacré au service des choses divines" et l' "Empire consacré au bon ordre des choses
humaines"
. Pendant certaines périodes comme celles des tsars russes ou des Soviétiques, la
résistance de l'Eglise orthodoxe devient active, "confessante - non par la révolte -, mais par le
martyre"
.

Toutefois, un certain messianisme national deviendra l'un des principaux péchés historiques de la
chrétienté orthodoxe et correspond au problème de "phylétisme". Il est analogique à celui de
l'Eglise catholique polonaise quant à l'identification à la cause nationale et à la conviction d'être "la
meilleure de la classe"
. La nostalgie de la symphonie de jadis rend par ailleurs difficile aujourd'hui
à l'épiscopat orthodoxe de repenser sa relation avec l'Etat. Par ailleurs, la symphonie conçue en tant
qu'harmonie sans tension paraît, politiquement parlant, comme illusoire et donc analysable comme
telle.
Et, en même temps, l'autocéphalie donne à l'Orthodoxie une structure peu autoritaire et surtout
synodale, jusqu'à un certain point démocratique. Signifiant l'autonomie canonique de la vie de
l'Eglise à l'échelon national, l'autocéphalie d'une Eglise orthodoxe est, réciproquement, reconnue
par les autres Eglises dès qu'une nation où vivent des orthodoxes, est constituée ou devient
indépendante. Le terme nation est conçu comme désignant une communauté et non pas comme une
ethnie ou un territoire au sens du nationalisme du XIXe siècle. C'est dans ce sens qu'on arguera de
règle canonique de l'alignement des circonscriptions ecclésiastiques sur les circonscriptions civiles.

Mais, comme pour le cas macédonien ou bélarussien, l'Ukraine pourrait être considérée soit comme
une nation indépendante, soit comme une terre d'une autre nation. D'où le conflit de reconnaissance
ou l'hésitation en la matière.
De fait, les Eglises d'Orient sont aussi de nature synodale. Le Synode est composé de laïcs, de
théologiens, de prêtres et d'évêques, et constitue l'assemblée d'Eglise dans un contexte à la fois
local et paroissial, régional, national ou oecuménique. Pour l'organisation régionale des Eglises
orthodoxes, l'Orthodoxie utilise le système métropolitain. L'autocéphalie est ainsi le nom donné à
une Eglise qui ne dépend pas d'une autre et a à sa tête un patriarche ou un métropolite local élu par
ses pairs évêques. Il en résulte qu'une Eglise autocéphale est un ensemble d'Eglises locales
représentées par des évêques ou d'un synode qui reçoit le droit d'élire son primat avec le
consentement de l'Eglise-Mère de Constantinople.

Il ne saurait être question que les autocéphalies proclament simplement leurs droits ou leurs
franchises propres en se fondant sur un nationalisme plus ou moins explicite et en commettant ainsi
le péché du phylétisme. Chaque Eglise est responsable des autres et en reçoit la reconnaissance.
Pour proclamer l'autocéphalie d'une Eglise, le consensus panorthodoxe est nécessaire. Il doit se
manifester sur l'initiative consacrée du patriarcat oecuménique. Bien entendu, la seule autorité
d'une Eglise n'y suffit pas.

Désaccords persistants



Le désaccord est persistant entre Belgrade et Skopje, entre Eglises serbe et macédonienne.
Rappelons donc que l'Eglise orthodoxe serbe ne reconnaît pas sa consœur de Macédoine, qui a
proclamé sa propre indépendance en 1967, durant la période socialiste, c'est-à-dire quand les
Eglises devaient nécessairement faire profil bas. Dans les années 1990, les autorités ecclésiastiques
orthodoxes serbes n'ont même pas laissé une délégation gouvernementale de la Macédoine entrer
dans un de leurs monastères en Serbie, en dépit du fait que le chef de l'Eglise orthodoxe serbe, le
patriarche Pavel y était favorable et avait donné l'autorisation nécessaire. En octobre 1998, l'Eglise
orthodoxe de Grèce engage une médiation entre les deux Eglises en conflit dans le but de restaurer
l'unité et la communion canonique entre elles dans le respect des principes de l'ecclésiologie
orthodoxe. Cette initiative n'est pas couronnée de succès.

Dans l'affaire la plus récente, impliquant un prêtre macédonien, les dissensions entre les Eglises
orthodoxes serbe et macédonienne ont conduit à une détérioration des relations entre les deux pays.
Il y a trois ans, un évêque macédonien Jovan (Vraniskovski) s'est rebellé contre l'Eglise
macédonienne et a adhéré à l'église serbe. Les réactions de l'opinion publique ont été violentes, et
l'affaire est devenue politique. Les portes de la prison se sont même ouvertes pour le prêtre. En
2002, l'évêque Jovan, à la suite des négociations entre les deux Eglises visant à chercher une
réconciliation, mais qui n'ont pas abouti, a invité l'institution macédonienne à revenir dans le giron
de l'église serbe, en renonçant à sa propre indépendance. Il est immédiatement devenu l'objet
d'âpres critiques et il a été expulsé de l'Eglise macédonienne. Il est parti, et un groupe de fidèles l'a
suivi. Malgré son expulsion, le père Jovan a néanmoins poursuivi son bras de fer avec l'Eglise
macédonienne, en continuant à utiliser des édifices religieux et à célébrer la liturgie.
Les autorités de l'Etat sont intervenues, sous la pression de l'opinion publique et de l'Eglise
macédonienne : le père Jovan a reçu un ordre d'arrestation pour incitation à la haine religieuse,
appropriation indue de bâtiments et abus d'autorité. Tandis que l'Eglise orthodoxe macédonienne
l'expulsait, l'Eglise serbe l'accueillait à bras ouverts, en le déclarant archevêque serbe d'Ohrid et
métropolite de Skopje en Macédoine. Le père Jovan a immédiatement constitué un archidiocèse
d'Ohrid et a créé une Eglise orthodoxe serbe en exarchat en Macédoine, tout de suite reconnue par
l'Eglise serbe. Fin juillet 2005, la sentence est cependant tombée : cinq ans de prison. Le père Jovan
s'est retrouvé derrière les barreaux.

Ce qui était jusqu'alors une affaire interne à la Macédoine a commencé à présenter des
conséquences internationales. Le Premier ministre serbe Vojislav Kostunica a tenu à préciser qu'il
était particulièrement proche des positions de l'Eglise orthodoxe serbe et des demandes de
libération du père Jovan. Selon lui, « la seule solution est une libération immédiate ». A défaut,
comprend-on, les relations entre les deux pays risqueraient de se détériorer rapidement.
Les médias serbes ont donné beaucoup de place aux questions liées à l'Eglise, et il est devenu
habituel que les principaux dirigeants du pays soient présents quand le patriarche de l'Eglise
orthodoxe s'adresse à l'opinion. La même situation prévalait en Macédoine quand le parti
nationaliste VMRO2 était au pouvoir. En 2004, la ministre serbe de l'Education a dû démissionner
sous la pression de l'opinion publique, parce qu'elle avait banni des manuels scolaires la théorie de
Darwin sur l'évolution. Selon des sources bien informées, la ministre estimait que la théorie selon
laquelle « Dieu a créé l'homme » était plus valable.


Action macédonienne et reconstitution de l'O.R.I.M., parti nationaliste



Le Président de la Serbie Boris Tadic défend en revanche des positions plus modérées. Estimant que
l'affaire ne doit pas peser sur les relations entre les deux pays, il a demandé que l'on n'intervienne
pas dans les affaires intérieures de la Macédoine, et s'est entretenu à plusieurs reprises avec son
homologue macédonien Branko Crvenkovski. Les deux Présidents se sont engagés à calmer les
tensions. En Macédoine, tous les acteurs de la scène politique adoptent un profil bas et se contentent
de demander que l'on n'intervienne pas dans les affaires intérieures du pays, encore que le président
ou le premier ministre macédonien rencontre plus ou moins régulièrement l'archevêque macédonien
Stefan (Veljnovski), chef de l'Eglise orthodoxe macédonienne.
« Quand on parle de Vraniskovski (le nom de famille civile de l'évêque Jovan), on parle d'un
citoyen macédonien, qui d'ailleurs n'appartient pas à la minorité nationale de Macédoine, d'une
personne qui a constitué une organisation dont le but n'est pas de développer des sentiments
religieux au sein de la communauté serbe de Macédoine »
, a souligné le Président Crvenkovski. « Il
n'y a donc aucune raison pour amener qui que ce soit en Serbie à intervenir, parce que cela
reviendrait à intervenir dans les affaires intérieures de la Macédoine »
. Selon le Premier ministre
Vlado Buckovski, le gouvernement de la Macédoine ne peut rien faire par rapport à
l'emprisonnement de l'évêque, parce qu'il s'agit d'une décision de justice, et « Monsieur
Kostunica, étant professeur de droit, devrait bien le savoir »
. Le Président macédonien a cependant
le pouvoir d'accorder sa grâce à des détenus.

Certains estiment que la détérioration des relations entre la Serbie et la Macédoine pourrait être liée
à l'imminence des négociations sur le statut final du Kosovo en automne 2005. Pour la Serbie, il
serait préférable d'aborder ces négociations avec une Macédoine instable et fragile. Il est cependant
clair, sans prendre en considération les enjeux régionaux, que la Macédoine a aussi sa part de
responsabilités dans la détérioration des relations. Le premier à réagir à l'incarcération de l'évêque
Jovan a été le Comité Helsinki pour les droits de l'homme en Macédoine, qui a déclaré que le
tribunal avait brutalement violé les droits civils de l'ecclésiastique.

L'OSCE a rendu public un rapport présenté dans le passé au gouvernement macédonien. Ce rapport
reprend les observations effectuées par le Comité Helsinki qui mettent en doute l'intégrité et la
qualité du système judiciaire. Le gouvernement s'attend, cet automne, à des réactions de la
Commission européenne, en lien avec un rapport sur le futur statut de pays candidat à l'UE auquel
prétend la Macédoine. Des sources diplomatiques suggèrent que les exigences européennes
concerneront la question de l'évêque rebelle et celle du respect des droits de l'homme dans le pays.
Les observateurs font état de harcèlements divers contre cet évêque.

Fin mai 2005, le gouvernement macédonien a demandé au patriarcat de Constantinople de bien
vouloir arbitrer le conflit ecclésial. Cette demande est survenue après que l'Eglise serbe vienne
d'accorder l'autonomie sous forme d'exarchat à l'archevêché d'Ohrid sous sa juridiction et, à la tête
de ce dernier, de désigner le père Jovan comme archevêque. Au début d'août 2005, le père Jovan est
arrêté après sa condamnation à deux ans et demi de prison pour "excitation de la population et
atteinte au sentiment religieux"
. Le fondement de cette mesure serait fourni par une loi en vigueur
de 1997, selon laquelle chaque dénomination religieuse ne peut être représentée que par une seule
Eglise.


Extrait d'une étude publiée sur Internet par Pax Christi Wallonie-Bruxelles, titrée
« Conflit balkanique : la situation religieuse
en Macédoine »
, sous la signature de Nicolas Bárdos-Féltoronyi, membre de la Commission « Europe : cultures et élargissement » de Pax Christi Wallonie-Bruxelles et professeur émérite de l'Université catholique de Louvain


Lire l'intégralité de l'étude sur le site :
- [URL : www.paxchristiwb.be/2005/queproposonsnous/ documents/PCWB-Conflitbalkanique_000.pdf]