L'Islam de Macédoine vit une situation troublée
2007-01-03

Il semble que des divisions profondes minent la Communauté islamique de Macédoine qui en
principe se réfère au sunnisme. Depuis le début des années 1990, la confrérie bektashi, depuis
toujours présente dans le pays se fait fort remarquer par son association à l'identité nationale
albanaise. Il s'y ajoute l'implantation plus récente des mouvements comme les fethullaci venus de
Turquie (courant moderniste depuis le XVIIIe siècle) et proches des dirigeants actuels de cette
dernière, ainsi que différents courants salafistes (des charismatiques dans le langage chrétien).

Une aile radicale guidée par l'ancien mufti de Skopje cherche à prendre le pouvoir. Mais d'autres
imams résistent à la dérive extrémiste que représenterait cette prise de pouvoir. Depuis le début de
2004, la Communauté islamique de Macédoine est lacérée de divisions internes. L'organisation, qui
représente les croyants musulmans du pays, a même connu au cours des derniers mois des
affrontements de plus en plus violents : passages à tabac, enlèvements, menaces, autant de signaux
perçus comme alarmants et préoccupants par les autorités locales et les services de renseignement
occidentaux.

Il est difficile de se faire une idée précise des événements, ainsi que des personnes impliquées. Tout
porte à croire qu'une aile radicale, guidée par le controversé Zenun Berisha, ancien mufti de Skopje,
cherche à prendre la tête de la Communauté sans se préoccuper des moyens qu'elle déploie pour
atteindre cet objectif. Zenun Berisha a été élu mufti de Skopje il y a plusieurs années, lors
d'élections dans lesquelles beaucoup ont perçu de la manipulation, mais qui ont néanmoins été
reconnues par le Reis-ul-Ulema Arif Emini, principal représentant de la communauté musulmane
du pays. Berisha a ensuite été accusé d'avoir géré sa charge en autocrate. En 2003, par exemple, il a
bloqué le salaire des imams pour ne pas avoir reçu leur soutien à l'une de ses propositions.
Berisha a préféré travailler avec un cercle fermé de personnes qui lui sont fidèles. La persistance de
cette situation a conduit la communauté des imams à demander au Reis Emini la révocation de
Berisha. En octobre 2005, 150 religieux ont signé une pétition allant dans ce sens. Sans résultat. Les
imams « dissidents » ont poursuivi leur action en élisant celui qui devait être le successeur de
Berisha, Taxhedin Beslimi. Mais ce dernier n'est jamais entré en fonction. Berisha a refusé de lui
céder son poste. De son côté, le Reis Emini a adopté une position en retrait et n'a, de fait, jamais
levé d'obstacles contre Berisha. Il s'est réfugié derrière des raisons de santé (ce que, selon les
imams, il fait souvent quand la situation est difficile) et a évité les journalistes. Beaucoup estiment
que le Reis Emini s'est comporté ainsi afin de protéger sa vie.

En septembre 2004, selon un article publié dans la presse macédonienne, des hommes armés liés à
Berisha auraient fait irruption dans les bureaux de la Communauté islamique et auraient menacé
Emini avec des armes pour le pousser à engager des étrangers proches de l'univers du
fondamentalisme islamique. Cette information n'a jamais connu de confirmation officielle. Mais le
choc médiatique est venu de la publication par plusieurs quotidiens nationaux d'un entretien où il
est question d'une madrasa (école islamique) du village de Kondovo (près de Skopje), financée par
des pays arabes. Selon plusieurs services de renseignement européens, Berisha joue le jeu des
Saoudiens, comme d'autres personnes en Europe orientale et occidentale, en favorisant l'apparition
d'un Islam wahhabite (ce que l'on appellerait une orientation fondamentaliste chez les chrétiens).
Suite à cette information, le ministre macédonien de l'Intérieur s'est contenté de confirmer qu'il y
avait des craintes liées à l'implantation d'un Islam radical en Macédoine.

De nouvelles élections ont été programmées à la mi-juin 2005 dans la madrasa de Kondovo pour
désigner le nouveau mufti de Skopje. Mais le scrutin a été interrompu par des hommes armés qui
auraient tiré en l'air, ainsi que menacé et frappé Arif Emini. Quelques jours plus tard, le Président
de l'assemblée de la Communauté islamique, Metin Izeti, a démissionné en avançant «
l'impossibilité de remplir sa fonction. » La semaine suivante, le Reis Emini a pris la même décision,
pour les mêmes raisons mais aussi pour des problèmes de santé. La Communauté islamique est
donc à présent dépourvue de guide. Les imams qui avaient entrepris la résistance contre Berisha ont
formé un groupe dont le but est de maintenir une présence stable dans les bureaux de la
Communauté en la surveillant jour et nuit.

Au cours des jours suivants, les représentants de la Communauté islamique ont élu comme
président ad interim Ruzhdi Ljata, un imam de Debar. Sa fonction aurait été de guider la
Communauté jusqu'aux élections prévues pour la fin du mois de juillet 2005. Mais dix jours après
sa nomination, Ljata a donné sa démission en expliquant avoir reçu des menaces de mort et avoir
été suivi régulièrement par des inconnus.

Récemment, Ali Ahmeti, le leader du BDI (Union Démocratique pour l'Intégration, qui représente
la communauté albanaise dans la coalition gouvernementale), a rencontré Fatos Nano, le leader du
parti socialiste albanais à Korca, en Albanie. Les deux hommes se sont dits préoccupés par
l'apparition de « musulmans radicaux » à Kondovo.

Après plus d'un an de turbulences, les affrontements au sein de la Communauté islamique de
Macédoine semblent encore éloignés de toute solution. Une escalade est même toujours possible.
Jusqu'à présent, le gouvernement et la communauté internationale se sont contentés d'observer le
cours des événements. Cela est dû en partie à la tendance de la Communauté islamique à résoudre
ses problèmes à huis clos. Mais les autorités gouvernementales ne semblent pas parvenir à se
décider sur une position à assumer dans ce débat interne à une communauté religieuse.


Extrait d'une étude publiée sur Internet par Pax Christi Wallonie-Bruxelles, titrée
« Conflit balkanique : la situation religieuse
en Macédoine »
, sous la signature de Nicolas Bárdos-Féltoronyi, membre de la Commission « Europe : cultures et élargissement » de Pax Christi Wallonie-Bruxelles et professeur émérite de l'Université catholique de Louvain




Lire l'intégralité de l'étude sur le site :
- [URL : www.paxchristiwb.be/2005/queproposonsnous/ documents/PCWB-Conflitbalkanique_000.pdf]