Les conflits en Bosnie-Herzégovine (1992-1995) : leur origine, le rôle de la communauté internationale et la situation après Dayton
2013-12-02

« Je voudrais évoquer quelques faits et sujets de débat concernant la Bosnie-Herzégovine, et notamment l'origine de l'agression contre la Bosnie-Herzégovine, le rôle de la communauté internationale et la situation post-daytonienne.

1. La Bosnie-Herzégovine fut attaquée



Les conflits en Bosnie-Herzégovine, à partir d'avril 1992, se sont poursuivis à la suite d'une agression effectuée par l'ancienne armée yougoslave (JNA) et relayée par les différentes milices et unités paramilitaires de Serbie et de Bosnie-Herzégovine. La JNA, autrefois multinationale, s'est transformée, à la suite de limogeages sommaires et radicaux de tous les cadres non serbes, en armée serbe mise au pas par le régime de Belgrade. Sous la férule de Milosevic, l'armée devait assurer la réalisation du projet grand-serbe d'élargissement des territoires, ce qui supposait le déplacement massif des populations non-serbes, le nettoyage ethnique et les massacres massifs. La propagande grand-serbe ne cessait de répéter que les communautés nationales et religieuses en ex-Yougoslavie ne pouvaient plus vivre ensemble, que les "haines ancestrales" animaient depuis toujours les "tribus belliqueuses" dont les conflits et les massacres mutuels font partie de la logique de l'Histoire.

Or, dans les villes assiégées, et notamment à Sarajevo, privées d'eau, de nourriture, de médicaments, d'électricité, la tragédie commune a encore davantage rapproché les hommes de différentes origines, frappés par le même destin. La stratégie des as-
saillants de Sarajevo n'était pas de conquérir la ville mais bien plutôt d'y créer un climat d'hostilité et de terreur qui aboutirait à des conflits fratricides entre les communautés. Il n'en fut rien cependant. Tadeusz Mazowiecki est l'un des rares à avoir compris que le "nettoyage ethnique" n'est pas la conséquence de la
guerre mais son objectif (Le Monde, 30 octobre 1992). Dans son rapport, préparé pour l'ONU, il a bien précisé que la haine est la conséquence des conflits et non pas leur cause. L'autre point de la stratégie conquérante, qui se réclame du fameux
Mémorandum de l'Académie des sciences de Belgrade, porte sur la revendication des droits historiques sur les territoires (là où les Serbes ne sont pas majoritaires) tout en évoquant le principe majoritaire. Les populations non serbes n'avaient donc aucune chance de défendre leurs droits sur les territoires ethniquement arrondis et découpés à la baïonnette.

2. La Bosnie-Herzégovine fut abandonnée par la communauté internationale



A partir du moment où la Bosnie-Herzégovine fut reconnue comme un État souverain par l'Union européenne le 6-7 avril 1992 et admise aux Nations Unies le 22 mai 1992, l'ONU, suivant les dispositions de sa Charte, devait se charger de la défendre ou du moins préserver les zones protégées des massacres massifs. Malheureusement c'est dans ces zones que les crimes de guerre les plus atroces ont été perpétrés. Les échecs politiques et militaires de la communauté internationale, ainsi que de la mission aussi paradoxale qu'impossible de la FORPRONU, sont dus au manque de stratégie globale à l'égard des conflits en ex-Yougoslavie. Soucieuse avant tout de conserver la cohésion des Etats membres et des alliances établies, la Communauté internationale ne cesse d'appliquer, encore aujourd'hui, un schéma trop simpliste pour résoudre la crise : le partage des
territoires et le regroupement ethnique. Or la partition ethnique n'est pas viable dans un pays multinational où les composantes culturelles, disposées en mosaïque, constituent un tout organique et indivisible. Avant l'agression, il n'y avait que 5 % de territoires ethniquement homogènes mais les populations parlant la même langue et ayant la même origine slave, ont prouvé, tout au long de l'Histoire, qu'elles pouvaient vivre ensemble, témoignant d'un brassage perpétuel d'influences réciproques, vécues dans la réciprocité et dans la générosité.

Les mesures militaires se sont soldées par de nombreux échecs : les Occidentaux ont réagi en suivant les intérêts immédiats de leurs gouvernements et n'ont pas conçu de stratégie globale à long terme. Des mesures palliatives (l'embargo sur les armes, les sanctions économiques, le déploiement des services d'observation et de surveillance, quelques opérations aériennes plutôt symboliques) n'ont en rien diminué le nombre des victimes ni permis aucune négociation sérieuse. La FORPRONU a donc débuté en Bosnie-Herzégovine par une mission impossible :au lieu de faire la paix (peace making), elle devait maintenir la paix (peace keeping) alors que les combats faisaient rage sur l'ensemble des territoires bosniaques.

Pourtant le problème de l'intervention armée ne se posait pas en termes militaires, mais bien en termes politiques. Le manque de volonté politique des responsables occidentaux a entraîné l'utilisation de moyens militaires "de façon inepte, en violation
de tous les principes de la stratégie et de la tactique"
explique le général (c. r.) Jean Salvan dans Le Monde du 9 juin 1995. D'autres militaires, également experts en la matière et ayant une longue expérience de commandement des Casques Bleus, ont aussi souligné que les "difficultés d'une intervention armée en Bosnie ne résultent que de la seule mauvaise volonté des dirigeants occidentaux" (Amiral c. r. Antoine Sanguinetti). Le général Jean Cot, commandant des casques Bleus en ex-Yougoslavie de 1993 à 1994, résume son expérience en ces termes : "On aurait pu éviter le "processus munichois" de la crise bosniaque si on avait pris le temps, dès le début, de définir des objectifs politiques réalistes". "On voit bien aujourd'hui ce qu'il aurait fallu faire dès le début de cette guerre, lors de l'attaque sauvage de Vukovar ou du bombardement de Dubrovnik, par exemple : frapper avec des avions et des bateaux de guerre" (Le Monde du 14 décembre 1994).

3. Enfin, Dayton



Les accords de Dayton, signés à Paris (21 novembre-14 décembre 1995), furent accueillis comme le résultat d'un pragmatisme politique, à savoir qu'il vaut mieux accepter une mauvaise paix que risquer une bonne guerre. Or deux des signataires de taille du côté des belligérants (Izebegovic et Tudjman) ne sont plus parmi les vivants ; le troisième (Milosevic) est accusé par le Tribunal Pénal International de La Haye. Il serait difficile de suivre la logique des arguments avancés à l'époque et, en outre, leurs positions sont figées par le destin ; la génération d'aujourd'hui doit proposer la formule qui correspondrait à la nouvelle donne historique et politique. Les accords de Dayton stipulent le partage de l'Etat en deux entités, tout en admettant la souveraineté de la Bosnie-Herzégovine et son unité territoriale dans les frontières internationalement reconnues. Ambiguë et contradictoire, cette formule n'en ratifie pas moins l'existence de frontières intérieures, des armées et polices ethniques, de deux systèmes de douanes et de communication, de deux gouvernements et parlements et ce n'est pas tout. Bref, sans remettre en cause l'existence et la continuité juridique de la Bosnie-Herzégovine, la "paix américaine" ne garantit pas pour autant l'indivisibilité de l'État ni sa souveraineté de fait. Si Dayton a fait arrêter les conflits, il y a dix ans, ce qui est son mérite incontestable, il fait apparaître des défauts majeurs et devient obstacle au progrès du pays et à ses efforts pour rejoindre l'Europe à part entière.

Aujourd'hui tout porte à croire que Dayton n'a pas atténué les antagonismes ethniques ni ouvert la voie à une paix stable et juste, la voie qui mène à l'intégration européenne. Toute réflexion politique sur la situation en Bosnie-Herzégovine, où il n'y a ni vainqueurs ni vaincus, se heurte aux dispositions de Dayton qui entérinent les conquêtes territoriales et reconnaissent par là les crimes du nettoyage ethnique, renvoyant dos à dos l'agresseur et la victime.

Où en sommes-nous dix ans après ?



Comment lire Dayton ? Faut-il le soumettre à une nouvelle grille de lecture historique et politique, c'est-à-dire l'interpréter comme un acte évolutif et non pas comme un acte normatif, comme un document qui fait face aux changements de la situation politique actuelle et qui observe les tendances d'intégration européenne ? Il faudra commencer par supprimer les frontières en Bosnie-Herzégovine au lieu d'en créer de nouvelles.
Car, tant que persistera la partition des territoires sur la base ethnique, la Bosnie-Herzégovine n'existera pas en tant qu'État. »

Nikola Kovac, ancien ambassadeur de Bosnie-Herzégovine en France. Intervention lors du colloque organisé par la Fondation Robert Schuman sur le thème « L'Europe et les balkans occidentaux » à Paris (Sénat), le 14 mars 2005. Extrait des Actes du colloque, publiés par la Fondation Robert Schuman et disponibles sur son site Internet www.robert-schuman.org

Cf. [URL : http://www.robert-schuman.org/actualite/actes_balkans.pdf]