Ouzbékistan : les rouages du système Karimov
2007-02-04

En ce début d'année électorale pour l'Ouzbékistan, rencontre avec Sureyya Yigit, politologue à l'université américaine d'Asie centrale à Bichkek.

Q.

Les opposants ouzbeks estiment que depuis le 22 janvier, date officielle de la fin de mandat d'Islam Karimov, le président est inéligible. Le fait que les élections ouzbèkes se tiennent finalement le 23 décembre 2007 ne prouve-t-il pas que Karimov veut repousser au maximum ces élections ?



R. Vous avez raison sur le fait qu'il essaye de repousser au maximum l'échéance. Mais le plus important, c'est que le 23 décembre a été choisi bien évidemment en rapport avec le calendrier occidental, soit deux jours avant Noël. C'est la période par excellence durant laquelle la politique étrangère n'est pas prioritaire à l'agenda des pays occidentaux. … Et si vous regardez les dernières élections présidentielles au Kazakhstan, le président Nazarbaev a lui aussi organisé ce scrutin a la fin du mois de décembre. Si des critiques se font jour, ces plaintes n'arriveront que la veille ou le jour de Noël et n'auront pas le moindre impact sur les medias du Monde.


Q.

Cela montre bien qu'Islam Karimov n'est pas à l'aise avec la perspective de ces élections qui devraient être les dernières pour lui…



R. Bien sûr, si vous regardez la situation en terme de légitimité politique, Karimov a perdu cette légitimité politique. Mais il ne l'a pas perdu ce 22 janvier, il l'a déjà perdue lors des précédentes élections. La dernière fois déjà, il n'était pas sensé pouvoir se maintenir au pouvoir, mais il a fait des changements dans la constitution qui lui ont permis d'être candidat en 2002. Si vous regardez l'Asie centrale, actuellement nous avons deux leaders qui sont toujours en charge de la république soviétique qu'ils dirigeaient à l'époque. Le premier est Islam Karimov, l'autre est Noursoultan Nazarbayev, son voisin. Ce deux « gentlemen » étaient déjà les premiers secrétaires des partis communistes de leurs républiques socialistes respectives.


Q.

La question de l'avenir de l'Ouzbékistan prend un éclairage différent avec la mort de Saparmourat Niazov au Turkménistan et les questions qui entourent la succession d'un tel dictateur… Quid de l'après Karimov ?



R. Qui Karimov prépare-t-il pour sa succession ? Un temps, on a pensé que c'était sa fille Gulnara, mais il semble actuellement qu'elle se consacre plus a ses talents musicaux qu'à sa carrière politique [[Femme d'affaire, conseillère diplomatique, elle s'est récemment illustrée sur la scène ouzbèke avec un clip intitulé "Ne m'oublie pas" ]]... Il semble qu'il n'y ait pas de successeur clairement pressenti dans le sillage de Karimov. Si vous regardez toutes les nominations de hauts fonctionnaires ces dernières années, vous voyez que Karimov a systématiquement changé de postes ses akyns, les gouverneurs régionaux -la plupart du temps après deux ans- qu'ils aient obtenu de bons ou de mauvais résultats dans leur région.


Q.

Pourquoi une telle rotation des effectifs ?



R. Pour être sur qu'aucun des gouverneurs ne soit en mesure de gagner un ancrage populaire local. Cela conduit également a un système très corrompu, dans la mesure ou le bon travail n'est pas récompensé. En gros, « puisque je ne serais pas récompensé, autant en retirer un maximum pour moi et ma famille »…
Tout cela n'entraîne pas une gestion efficace de l'État, et surtout empêche quiconque de particulièrement brillant et efficace de se faire remarquer et d'acquérir une expérience au sommet de l'État. Et si l'on regarde la Constitution, le Président a le droit de veto sur toutes les nominations de hauts fonctionnaires. Cela signifie qu'il est en mesure de bloquer l'avancement de quiconque pourrait sembler s'affirmer comme un concurrent potentiel.


Q.

Trouve-t-on le même type de gestion autoritaire dans le domaine économique ?



R. L'État a la mainmise sur les entreprises. Et en conséquence sur la politique des cadres, ce qui conduit à un très important népotisme et à une corruption endémique. Dans le milieu universitaire par exemple existe une corruption endémique. En 2002, quand j'enseignais à Samarcande, le salaire que je recevais était de 15 $. Sachant que la location d'un appartement coûte au minimum 100 $ par mois. Même si l'on a son propre logement, comment subvenir aux dépenses de nourriture, de transports, et tout le reste, avec 50 cents par jour ? C'est à ce moment-là que la corruption apparaît.

Autre chose : quand je demandais à mes élèves le métier qu'ils rêvaient d'exercer, la réponse qui arrivait en tête était douanier ! Puis policier, un métier qui est déjà mieux payé que la moyenne nationale, et pour lequel on bénéficie du pouvoir de l'Etat pour soutirer des pots-de-vin. C'est un phénomène grave pour le futur du pays, car cela signifie que toute une génération est en train de grandir avec l'idée omniprésente d'user et d'abuser du pouvoir de l'Etat. Cela signifie aussi qu'on ne peut en attendre aucune velléité de changement de régime et de mentalité.


Q.

Qui profite des importantes ressources naturelles du pays ?



R. La grande majorité des ressources du pays sont exportées, et la part de la consommation nationale n'est pas très importante. En effet, le pays est connu notamment pour avoir des réserves de gaz naturelles très importantes. Et l'infrastructure soviétique est toujours en bon état. Pourquoi alors la plupart des villes de province sont privées de chauffage pendant des jours, voire des semaines chaque hiver ? C'est une réalité difficile à concilier avec l'image d'un pays qui a de si importantes ressources en gaz… L'ex-ambassadeur britannique Craig Murray [[Limogé de son poste pour avoir denoncé le régime de Karimov et la complaisance de la Grande-Bretagne, il a publié "Murder in Samarkand"]] mentionnait que le président prenait une commission de 10 % sur tous les profits tirés de l'extraction d'or dan le pays, commission qui partait dans un compte bancaire secret a l'extérieur du pays. On ne sait pas ce qu'il en est pour l'extraction du gaz, mais pour l'or, c'est avéré.

Et il en va de même pour toute l'économie du pays : des accords ont été établis entre le pouvoir politique et les principaux entrepreneurs pour que ceux-ci bénéficient d'une liberté économique en échange de la promesse qu'ils ne tentent pas de renverser le régime. Mais bien sûr, une fois que la hiérarchie politique a été bien établie, elle a commencé à menacer l'élite économique et à prendre sa place. C'est la situation actuelle


Q.

Nous parlons là d'un dirigeant très autoritaire et d'un régime fortement corrompu. Il est pourtant difficile de saisir l'essence et le poids de la dictature ouzbek, parce qu'elle n'est pas aussi spectaculaire, aussi évidente qu'au Turkménistan par exemple…



R. En Ouzbékistan, il n'y a pas de grand décorum dictatorial, pas de statue en or de Karimov… Mais ne vous laissez pas duper. Derrière cette apparence, il y a une très forte pression idéologique qui s'exerce pour présenter Karimov comme le créateur et le sauveur de l'Ouzbékistan. Dans les petits villages du pays, on voit invariablement au bord de rues d'immenses posters représentant le président avec le drapeau en arrière-plan, et un slogan du style « Le futur de l'Ouzbékistan sera radieux ! ». A Tachkent, il n'est pas rare de voir de grands panneaux de deux ou trois étages de hauteur adossés aux bâtiments, citant des phrases du président. Le système est entièrement tourné vers un endoctrinement de la population. Quand vous entrez dans une librairie, vous ne voyez presque que des livres écrits par Karimov, à tel point que l'on se demande comment un chef d'Etat trouve le temps d'écrire de sa main une vingtaine d'ouvrages, tous de niveau universitaire. Des ouvrages qui sont d'ailleurs considérés comme les seuls qui doivent être consultés et sur lesquels vous êtes évalués…


Q.

Quel est actuellement le poids et l'état de l'opposition en Ouzbékistan ?



R. L'élection présidentielle à venir va être cruciale, mais pour être honnête, je pense que le résultat, on le connaît déjà. Les leaders de l'opposition qui après l'indépendance étaient en position de concurrencer Karimov sont tous exilés depuis trop longtemps. La configuration que l'on peut envisager à l'heure actuelle, c'est celle d'un conglomérat de leaders d'opposition qui uniraient leurs forces. Est-ce que cela pourra prendre la forme d'un front uni d'opposition sur le modèle ukrainien ?

Il existe bien aujourd'hui la coalition de « l'arc-en-ciel » (Rainbow coalition), celle du « soleil » (Sunshine coalition), mais le leader de la seconde a été emprisonné l'an passé et est toujours derrière les barreaux. Ces coalitions prônent le dialogue pour des réformes pacifiques et non un violent changement de régime. Et malgré cela, leurs militants ont été poursuivis et emprisonnés. Enfin, il faut tenir compte des évènements d'Andijan en mai 2005 . Ces évènements ont été la preuve éclatante qu'à la moindre contestation du régime [[En l'occurrence des manifestations de soutien à des businessmen locaux emprisonnés, et pour dénoncer le fait qu'une partie toujours plus grande des profits de l'économie locale était spoliée. Cette question est très sensible dans la région de la vallée du Ferghana qui est plus riche, et où les populations semblent faire preuve d'un plus grand esprit d'entreprise et d'autonomie.]], on n'hésite pas à envoyer l'armée et à tirer sur la foule… Karimov est un homme qui n'a pas peur de faire couler le sang de ses concitoyens pour consolider son pouvoir politique personnel. Et sans mettre en avant d'autre grande visée nationale ou idéologique.

Je ne veux pas être mélodramatique, mais la seule chose qui fera quitter leur poste à ce genre d'homme d'État, c'est sa mort naturelle : le changement ne viendra ni de l'intérieur ni de l'extérieur du pays, mais il viendra d'un « acte divin » ! Exactement ce qui s'est passé avec Saparmourat Nyazov au Turkménistan. L'autre hypothèse, ce serait une « révolution de palais », menée par un proche collaborateur du président soutenu par une influence extérieure. C'est une option de changement mais je ne crois pas qu'elle soit très viable ni souhaitable, car qui sait si la prise du pouvoir par le ministre de l'Intérieur ou le chef de la police secrète ne risquerait pas d'être pire que le régime actuel de Karimov…


Q.

Pensez-vous que Karimov puisse jouer encore longtemps de ses ressources énergétiques, notamment du gaz, pour s'attirer l'indulgence de la communauté internationale ?



R. Bien sûr que l'enjeu du gaz est l'un des facteurs de la tranquillité de Karimov face à la communauté internationale. Mais ce n'est certainement pas le seul. L'un des facteurs qu'il faut garder à l'esprit est la disposition géographique de l'Ouzbékistan. L'Ouzbékistan est la seule république d'Asie centrale qui a une frontière avec toutes les autres.

Deuxième aspect, la démographie : la population ouzbek représente à elle seule a moitié de la population totale d'Asie centrale. Il y a donc un capital humain qui peut se développer, des infrastructures encore performantes et une disposition géographique avantageuse.

Troisièmement, il faut parler de la gestion de la politique extérieure du pays depuis son indépendance : la politique étrangère de Karimov est, je dirais, la plus « erratique » de toutes celles des pays d'Asie Centrale. Selon les périodes, l'Ouzbékistan a été fortement pro-russe, puis très anti-russe et pro-américain, puis il y a eu des phases pro-turques et anti-turques. Karimov se reproche beaucoup de l'Iran puis s'en éloigne avec autant de virulence… Et plus récemment nous sommes entrés dans une phase où il est redevenu très proche de la Russie…


Q.

Des sanctions ont été prises après les évènements d'Andijan. Islam Karimov pourrait-il être poussé dehors par l'Occident ?



R. Regardez ce qui s'est passé au Kazakhstan l'an dernier: la réélection de Nazarbayev a été clairement truquée. Il suffit pour s'en convaincre de lire le rapport de l'OSCE sur ce scrutin pour savoir qu'il a été injuste et anti-démocratique. Mais malgré cela, le monde entier continue à considérer Nazarbayev comme un président légitime. On critique, les médias dénoncent la dictature, cela dure une semaine et puis le business reprend ses droits. Il s'est passé la même chose avec les élections présidentielles russes il y a deux ans, et c'est la même chose qui va se passer avec Karimov.

Quant à l'Union européenne, elle joue un double-jeu : elle tient de grands discours sur les Droits de l'Homme, la protection des minorités, le respect des lois… Dans le même temps, l'Allemagne, membre éminent de l'union, conserve une base militaire en Ouzbékistan, la seule base étrangère depuis le départ des américains en 2005 ! Donc l'Europe est face à un dilemme moral : ou bien elle rengaine ses beaux discours, ou bien elle fait fermer la base allemande en Ouzbékistan.

Autre paradoxe de l'Occident, le très important niveau d'investissements étrangers dans le pays. Craig Murray, l'ancien ambassadeur britannique l'a bien montré : la plus grande partie de cette somme va directement dans les poches du Président et de ses proches. Ces investissements ne devraient-ils pas être reconsidérés ?


Q.

En conclusion, les enjeux économiques et stratégiques sont toujours les meilleures armes des dictateurs…



R. Bien sûr, il est toujours plus facile de maintenir son pouvoir si l'on est assis sur d'importantes ressources naturelles… Et avant tout parce qu'il y a tellement plus de richesses à voler ! Autant d'argent que vous pouvez réinvestir dans vos infrastructures de sécurité et de renseignement. En Ouzbékistan, assez peu est fait pour l'armée, mais beaucoup pour les services de répression politique interne : services secrets, police secrète, tout ce qui entretient l'arme de la peur, de la menace. La peur n'est pas quelque chose que vous pouvez sentir, toucher. C'est quelque chose, d'invisible, d'insaisissable. Je l'ai ressentie dans les années que j'ai passé dans le pays, et l'on la ressent facilement lorsqu'on se promène dans le pays.
Cela doit changer. Et je ne suis pas optimiste sur ce changement, je ne pense pas qu'il arrive bientôt. J'espère juste qu'il arrivera de manière pacifique plutôt que violente. Et j'espère vraiment que les organisations internationales comme l'Union européenne pourront jouer un rôle positif dans ce changement, plutôt que de continuer à défendre la dictature avec comme seul objectif de permettre à leurs multinationales de faire toujours plus de profits en Ouzbékistan.


Propos recueillis à Bishkek par Camille MAGNARD et Mathilde GOANEC. Retrouvez photos, articles et reportages radio sur [URL : www.reporters-asiecentrale.net].