La situation problématique de la minorité russophone d'Estonie
2007-02-10

L'Estonie est la moins peuplée des trois Républiques baltes. Elle compte 1,3 million d'habitants dont 67,9 % d'Estoniens, 25,6 % de Russes (environ 400.000 personnes), 2,1% d'Ukrainiens et 1,3 % de Biélorusses (chiffres recensement 2000).

Juste après l'indépendance, la nationalité estonienne a été attribuée automatiquement à toutes les personnes qui résidaient en Estonie avant 1940, ainsi qu'à leurs descendants. Un permis de séjour de trois ans a été octroyé aux autres citoyens qui ont été contraints de passer un examen linguistique et de faire allégeance à la République d'Estonie pour obtenir, à leur tour, la nationalité du pays.

En juin 1993, les relations entre Estoniens et Russes se sont dégradées à la suite de l'adoption d'une loi obligeant les personnes ne bénéficiant pas de la nationalité estonienne de choisir entre son acquisition ou son rejet, impliquant de rester à jamais étrangers dans le pays où ils résident. En 1995, le Riigikogu a adopté une nouvelle loi sur la citoyenneté, plus exigeante que la précédente pour les personnes souhaitant acquérir la nationalité estonienne. Celles-ci devaient être âgées d'au moins 16 ans et avoir vécu en Estonie au minimum durant les cinq années précédant leur demande et encore une année supplémentaire après celle-ci. Ils devaient également connaître la Constitution et la loi sur la citoyenneté, percevoir un revenu légal et suffisant pour subvenir à leurs besoins et à ceux des personnes à leur charge et enfin prêter serment en déclarant : « Je jure fidélité au système constitutionnel de l'Estonie ».

Mais l'exigence la plus contraignante pour les étrangers était et reste linguistique, la loi de 1995 ayant en effet maintenu l'examen obligatoire d'aptitude à l'estonien (article 8 de la Loi sur la citoyenneté). L'Estonie a pris des mesures draconiennes pour protéger sa langue et sa culture asservies durant des dizaines d'années sous le joug soviétique. La connaissance de l'estonien est ainsi obligatoire pour exercer certaines fonctions, notamment dans le secteur public (article 5 de la Loi sur la langue). Nombre d'étrangers considèrent que la loi sur la citoyenneté est un obstacle à la naturalisation, les conditions exigées étant trop sévères, les cours de langue trop onéreux et les professeurs trop peu nombreux.

L'Union européenne a beaucoup oeuvré pour que soient assouplis les critères linguistiques requis pour la naturalisation des étrangers ou pour faciliter l'accès de ceux-ci à certaines fonctions. L'estonien est parlé par la grande majorité des citoyens (83,4 %), tandis que 15,3 % s'expriment en russe. 170.000 personnes ayant perdu la nationalité russe, mais n'étant pas considérées comme citoyens estoniens (et donc apatrides), vivent en Estonie, principalement dans les zones urbaines et industrielles du Nord-Ouest du pays.

Le rapport d'Amnesty International



Le 7 décembre dernier, Amnesty International a publié un rapport sur la situation des minorités dans la République balte intitulé Linguistic Minorities in Estonia : Discrimination Must End. Si des efforts ont été accomplis pour intégrer la minorité russophone, elle dénonce le coût élevé des cours de langue estonienne et préconise leur gratuité (ils ne sont actuellement remboursés qu'à ceux qui réussissent l'examen).

Amnesty International propose de modifier les lois obligeant les employés à parler un certain niveau d'estonien, y compris dans les régions russophones. Cette mesure accroît le chômage d'une partie de la population (13 % de chômeurs parmi les membres des minorités, contre 5 % parmi les Estoniens en 2005).

L'organisation souligne que les critères d'embauche concernant la citoyenneté et la langue, tant dans le secteur public que privé, limitent l'accès à l'emploi des russophones. En effet, des russophones n'ont pas accès à certains postes, y compris dans le secteur privé, parce qu'ils ne maîtrisent pas suffisamment l'estonien dans des zones où la vaste majorité des clients avec lesquels leur profession les mettrait en contact sont russophones (par exemple à Narva où 93 % de la population est russophone).

Enfin, Amnesty International demande à l'Estonie de réexaminer en profondeur la structure et les méthodes de travail des services chargés d'évaluer les compétences linguistiques, ainsi que de revoir sa décision de ne pas reconnaître sa minorité russophone comme une minorité linguistique. En effet, aux termes de la loi sur l'autonomie culturelle des minorités nationales, seuls les citoyens peuvent être considérés comme membres d'une minorité nationale. Cela a pour conséquence de priver près de 15 % de la population estonienne, bien qu'appartenant à la minorité russophone, des droits reconnus expressément aux minorités ethniques dans la Constitution et dans la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales (ratifiée par l'Estonie en 1996). Toutefois, les personnes n'ayant pas la nationalité estonienne peuvent jouir des droits et libertés fondamentaux que la Constitution accorde à tout individu, y compris certains droits propres aux minorités ethniques (article 51 : droit pour toute personne de recevoir des réponses de l'administration publique dans une langue minoritaire).

L'affaire du monument en souvenir des soldats de l'Armée rouge envenime la situation



Depuis quelques mois, la classe politique se déchire à propos d'un monument érigé en 1947 en souvenir des soldats de l'Armée rouge tombés au cours de la Seconde Guerre mondiale. Située dans le square de Tõnismägi au centre de la capitale, la statue appelée Monument des libérateurs de Tallinn ou, plus communément, Soldat de bronze est l'objet d'une discorde entre les nationalistes estoniens et la minorité russophone.

La situation s'est particulièrement aggravée depuis, il y a un an et demi, qu'un monument dédié aux combattants de la liberté de l'Estonie indépendante et représentant un soldat en uniforme SS, érigé à l'initiative des responsables de la commune de Lihula sur son territoire, a été démantelée par décision du Premier ministre d'alors, Juhan Parts (Res). À partir de là, plusieurs actes de vandalisme ont été commis sur des monuments aux morts de la Seconde Guerre mondiale, dont celui de Tõnismägi à deux reprises en mai 2005.

Le 9 mai de chaque année, des vétérans de l'Armée rouge, vivant en Estonie, se retrouvent devant cette statue qui abriterait les restes de soldats soviétiques et qu'ils considèrent comme un symbole de la résistance au nazisme et un hommage à ses victimes.

Pour tenter de résoudre le problème, le Premier ministre Andrus Ansip a demandé le démantèlement et le déplacement du Soldat de bronze gardé jour et nuit par des policiers depuis les évènements de mai 2005 dans un cimetière hors de la ville. La loi sur la protection des sépultures de guerre adoptée par le Riigikogu le 10 janvier dernier et ratifiée le lendemain par le Président de la République Toomas Hendrik Ilves, autorise dorénavant le gouvernement à procéder à des fouilles à l'endroit où se trouve le Soldat de bronze pour, si tel est le cas, récupérer les dépouilles de soldats de l'Armée rouge et les inhumer dans un cimetière et pouvoir ainsi démanteler ladite statue.

Si le Parti de la réforme est favorable au déplacement du monument, le Parti du centre y est opposé tout comme la majorité des russophones et le Parti de la Constitution (KP), anciennement Parti du peuple estonien uni (EÜRP) et principale formation politique russophone dirigée par Andrej Zarenkov. « Pourquoi ne pas raser aussi tous les bâtiments construits par les Soviétiques après la guerre ? », interroge Dmitri Klenski, candidat du Parti de la Constitution.

Nochnoi Dozor (Veille de nuit), mouvement majoritairement constitué de jeunes russophones, s'est engagé le 15 janvier dernier à protéger la statue du square de Tõnismägi. « Nous, notre mémoire et nos monuments sont inséparables de l'histoire et de la culture estoniennes », peut-on lire dans leur communiqué. « Ce monument a un caractère sacré car c'est une tombe, même si l'on n'est pas sûr que des gens sont enterrés sous la statue. Mais puisqu'il symbolise l'occupation soviétique, il doit être enlevé », a souligné Mart Laar.

De son côté, l'ancien Premier ministre (1995-1997) Tiit Vähi, qui a affirmé avoir voté pour le Parti de la réforme lors des élections législatives de 2003, a déclaré qu'il donnerait sa voix au Parti du centre lors du prochain scrutin. « Quand on doit exhumer quelqu'un et l'enterrer de nouveau pour trouver des suffrages, on ne s'intéresse plus à l'Estonie », a-t-il déclaré faisant référence à l'actuelle polémique autour du monument de Tõnismägi.

Corinne Deloy et Rodolphe Laffranque/Fondation Robert Schuman