Archives Albanie : Une interview de l'ex-président Sali Berisha (octobre 1998)
2012-12-27

Question. Monsieur le Président, un certain nombre de mes interlocuteurs vous présentent comme une sorte de chef d'orchestre d'une Grande Albanie...



Réponse. (Il commence par rire) La grande Albanie est une conception qui, pour le moment, est très irréelle, et qui pourrait occasionner un grand malheur, à la fois aux Albanais et à l'ensemble de la région des Balkans. Pour demain, c'est autre chose : on ne peut pas exclure que l'ensemble des partenaires concernés veuillent la mettre en oeuvre si les circonstances s'y prêtent.

Depuis cinq ans, je milite pour qu'une solution politique soit trouvée au problème du Kosovo. Au sommet d'Helsinki en septembre 1992, j'ai réussi à faire mettre la clause selon laquelle cette question doit être réglée par un dialogue entre le Kosovo et la Serbie en présence d'un tiers.

En tout cas, la guerre est la pire des choses et elle doit être évitée autant que possible. Je suis le premier à avoir reconnu la Macédoine dans la région. J'ai pratiqué une politique de coopération très étroite avec ce pays.

Q. Quels sont vos rapports avec l'UCK ?



R. Pendant cinq ans, j'ai dit à tous ceux que j'ai rencontrés : je suis pour une solution politique au Kosovo. Mais Milosevic s'est comporté dans ce pays comme en Bosnie. Dès lors, je n'ai pas délivré d'autre message que "Résistez à tout prix. Ne quittez pas vos maisons. N'acceptez pas la purification ethnique." Quand Milosevic a attaqué, j'ai d'abord conseillé de consacrer toutes les énergies à une solution pacifique. Mais quand il a commencé à détruire tous les biens des albanais, je me suis trouvé dans le camp de ceux qui se battent pour leurs droits.

Q. On dit que votre maison de Tropojë est un véritable arsenal et que vous approvisionnez l'UCK en armes...



R. Je rectifie tout de suite : il s'agit de mon ex maison. La vérité, je vais vous la dire : de ma part, l'UCK n'a reçu aucune cartouche. Je suis homme politique. Je n'accepterai jamais de m'occuper de ce qui ne m'appartient pas. Mes cousins l'ont fait, ils ont honoré leurs traditions.

L'UCK est formée de marxistes-léninistes qui travaillent plus pour Milosevic que pour leur propre cause. Ils ont obéi à une tactique prévue par Milosevic. Ce faisant, ils ont bloqué une solution politique du problème du Kosovo.

Par contre, le gouvernement Nano a aidé l'UCK : il y a eu collaboration entre marxistes. C'est Nano qui a accordé à la filière marxiste toutes facilités, au dépens de la filière nationaliste, qui a été bloquée. C'est lui qui est à l'origine de toute cette sale affaire (ie : le déclenchement de la guerre en février). L'UCK a commis une erreur en s'engageant dans une opération frontale, alors qu'en principe, ce devait être une guérilla. Cela a donné Malishevö, Junik, mais surtout Deçani. L'UCK n'a pas réussi à avoir un commandement unique. Les marxistes sont discrédités.

Q. Comment jugez-vous la situation au Kosovo, actuellement, avec l'intervention de l'OTAN ?



R. L'OTAN a pris une décision historique. Le Kosovo doit devenir (pour le moment) un protectorat de l'Occident. Il s'agit d'un moment très important. On entrevoit la possibilité d'une solution provisoire.

Q. Quelle est votre analyse des événements du 14 septembre ?



R. Il faut remonter à la journée du 12 septembre. A 20 h 10, Azem Hadjari a été tué. A travers lui, c'est un héros qui a été exécuté. C'était le chef des étudiants lors du changement de régime.

Q. Qui l'a tué ?



R. Ce sont les hommes de Nano, sous la conduite d'un colonel, chef de police. Le 13, le gouvernement a répandu la nouvelle que Sali Berisha était mort. Le 14 (jour de l'enterrement), le Parti démocratique a demandé aux Albanais d'observer le deuil. Un grand défilé s'est mis en route. Mon projet était de faire du "sit-in" après l'enterrement. Des tirs se sont produits depuis la terrasse du premier ministre. C'est le gouvernement qui a donné l'ordre de tirer sur les familles. Dans le même temps, l'ordre a été donné aux autorités publiques de quitter toutes les institutions. Le plus étrange, c'est que cet ordre a été transmis par la radio. Or aucune troupe ne cernait ces institutions. On a demandé au président de la République de fuir. On a même essayé de me faire quitter le pays pour faire croire à ma culpabilité dans cette affaire. Or, de mon côté, j'ai tout fait pour protéger les institutions. Plusieurs personnes m'ont appelé. Je leur ai dit de rester à leur poste : "Nous sommes les garants de la continuïté". On a voulu faire croire à un coup d'État de la part de l'opposition.

Q. Et maintenant, que comptez-vous faire ?



R. On va continuer à se défendre d'une manière non violente. Jamais je ne prendrai le pouvoir par la force. Nous combattrons les coups de bluff du pouvoir en place, qui ne convainquent personne. Il n'existe aucun ordre public, aucune sécurité en Albanie.

Q. On dit que vous bloquez la vie politique...



R. C'est faux. Pour faire sortir le pays de la crise, il est vital d'avoir un dialogue entre le pouvoir en place et l'opposition. 15 fois en 18 mois, j'ai proposé au gouvernement de s'asseoir ensemble pour discuter. Jamais je n'ai été invité. Le parti au pouvoir adopte une stratégie de conflit. Par exemple, en ce qui concerne le Conseil de l'Europe, j'avais proposé de prendre comme base de dialogue le document établi par la Gauche Européenne. Ils ont refusé.

(Interview recueillie le 14 octobre 1998, par Hervé COLLET, rédacteur en chef de la Lettre du COLISEE, au siège du Parti Démocratique, à Tirana)