Les Juifs de Lituanie : un travail de mémoire
2007-02-18

Selon le recensement de 1989, 12.300 personnes vivant en Lituanie (dont quelque 7000 à Vilnius), se déclaraient de "nationalité juive".

Les communautés (Vilnius, Kaunas, Siauliai surtout) vivaient paisiblement et les activités communautaires se déroulaient au grand jour. Une véritable vie juive reprenait ainsi forme.

Après l'indépendance, V. Landsbergis, Président du Sajudis, soutient cette renaissance et, brisant un tabou, évoque la participation de Lituaniens à la Shoah. Les initiatives "civiles" se multiplient, changement du nom de rues, mise en place d'un département judaïque au sein de la Bibliothèque Nationale Mazvidas, création de sections locales de la Wizo, d'un club (Har) de la jeunesse, du Bétar même et finalement restauration de la communauté juive d'avant-guerre sous la présidence de l'écrivain Grigory Kanovitch.

Au plan politique, si les "révolutions chantantes" baltiques exaltent le sentiment national, celui-ci se confond alors avec la quête de démocratie. D'ailleurs, lors d'une cérémonie commémorative du 40ème anniversaire de la création de l'Etat d'Israël, le 8 mai 1990, le Soviet Suprême de Lituanie adopta une déclaration sur le génocide du peuple juif pendant l'occupation nazie.

Avec le retour du pays à l'indépendance, les Juifs se sont trouvés confrontés à une situation radicalement nouvelle. Tous les dossiers en instance, concernant des créations d'organisations ont été débloqués et des subventions - modestes il est vrai - ont été accordées. L'atmosphère est alors à l'optimisme. La renaissance d'une société civile pacifiée parait à portée de main.

Mais, bien vite, ce mur de consensus se fissure et les sensibilités occultées, s'affichent. Avec l'ouverture des frontières, un certain nombre de résidents décident - en dépit du fait qu'ils ne sont pas sionistes - de tenter l'alya. La majorité décide de rester, mais, au fil des mois - face à la dureté des temps - elle adopte une attitude de plus en plus critique vis-à-vis des nouvelles autorités lituaniennes. Formés dans une perspective internationaliste, nombre de Juifs se sentent à l'étroit dans le nouvel Etat-nation lituanien.

Par ailleurs l'anti-sémitisme refoulé pendant des années, ressort au grand jour. Au fil des mois, déballages et accusations (1) se succèdent et l'aigreur remplace l'euphorie. Sans le dire, nombre de Lituaniens ont tendance à considérer les Juifs comme les profiteurs du communisme. Ayant été coupés du monde extérieur pendant deux générations, la plupart des Lituaniens ignorent tout de la participation de certains de leurs pères à la Shoah. Les informations qui circulent à ce sujet sont dans un premier temps (1993) reçues avec scepticisme et prises pour de la propagande soviétique. Entre Juifs et communistes, on ne fait pas toujours la différence.

Dans ces conditions, les départs sont nombreux et, dans les années 1992-1993, on dit qu'un avion d'émigrants juifs décolle de Vilnius chaque semaine pour Tel-Aviv. Ceci étant, ceux qui restent sont bien décidés à maintenir la flamme et à reconstruire une vie juive sur cette terre. Pour les Lituaniens, le milieu des années 1990 a représenté à cet égard un réveil brutal. Ils se sont subitement découvert un passé inavouable. De victimes, ils devenaient aussi bourreaux.

Pourtant, la situation finit par se détendre et récemment, au prix d'un gros travail d'information et de mémoire, certaines évolutions positives se sont fait jour. Dans le domaine sensible du traitement des dossiers des criminels de guerre lituaniens, quelques progrès ont notamment été réalisés. Ainsi, en novembre 1997, le bureau du Procureur de la République, Kazys Pednycia a annoncé qu'il allait enfin rouvrir le dossier du massacre du garage Lietukio à Kaunas en juin 1941 (2). Malheureusement, peu de résultats concrets paraissent avoir été atteints dans cette affaire depuis cette date. Plus positif, en février 2001, Kazys Gimzauskas (93 ans), ancien numéro 2 des bataillons de sécurité (Sauguma) pendant la Seconde Guerre mondiale, a été condamné par un tribunal de Vilnius. Cependant Aleksandras Lileikis (âgé de 90 ans), son ex-chef, expulsé par les États-Unis et rentré au pays le 18 juin 1996, est mort sans avoir pu être jugé. Une procédure était néanmoins engagée.

Dans la vie quotidienne, quelques évolutions sont aussi à noter. On peut ainsi citer l'introduction dans les écoles secondaires lituaniennes d'un enseignement sur la Shoah. Dans le même ordre d'idée, on note la traduction en lituanien de l'ouvrage majeur de l'historien britannique de la Shoah Martin Gilbert Never again, la publication d'une quarantaine de livres sur les Juifs de Lituanie et la guerre, etc.

On note de même la création et la remarquable animation par un groupe de jeunes non-juifs, d'une Maison de la mémoire - Atminties Namai (de la Shoah), la mise en place d'une Commission présidentielle sur les crimes liés à la Shoah et la commémoration annuelle d'un jour de la Shoah (23 septembre). Par ailleurs, les historiens lituaniens ont considérablement avancé dans la découverte de la vérité.

Ces diverses initiatives paraissent bienvenues si l'on en juge par la tendance à chercher des boucs émissaires à la dureté des temps.

NOTES


- (1) Notamment l'affaire de la réhabilitation en bloc de 50.000 condamnés lituaniens par l'URSS dont, aux yeux d'Efraim Zuroff du Centre Simon Wiesenthal, un certain nombre de criminels de guerre. Au terme d'un réexamen de la question, 1.000 réhabilitations ont été annulées en 1954, mais le mal était fait.
- (2) Ce dossier, concernant le massacre de nombreux Juifs par des "volontaires" lituaniens avant l'arrivée des Allemands dans la ville avait été classée sans suite, faute de témoins en 1994.

Yves Plasseraud, président du Groupement des Minorités (GDM) et professeur à l'Université de Vilnius