L'Ukraine est plongée dans une crise politique profonde sur fond de "Révolution bleue" (avril 2007)
2011-10-12

Le président ukrainien Victor Iouchtchenko a signé lundi soir 2 avril un décret de dissolution du Parlement et fixé la date des élections législatives anticipées au 27 mai. Des milliers d'Ukrainiens avaient manifesté le samedi précédent 31 mars à Kiev dans deux rassemblements séparés, tandis que se creusait le fossé entre leur Premier ministre et leur président. Ce dernier avait alors menacé de dissoudre le Parlement et d'organiser de nouvelles élections

La genèse de la crise



Viktor Iouchtchenko accuse la coalition du Premier ministre Viktor Ianoukovitch de violer la Constitution en le privant de certaines prérogatives présidentielles. Les deux hommes sont ennemis jurés depuis l'élection présidentielle de 2004, lorsque la Cour suprême du pays, à la suite de plusieurs jours de manifestations populaires, a annulé la victoire du pro-russe Ianoukovitch, qui reposait sur une fraude massive. Le nouveau scrutin avait débouché sur l'élection de M. Iouchtchenko. Pendant deux ans, l'Ukraine a été gouvernée par des partisans de la « révolution orange », dont Mme Ioulia Timochenko, premier ministre pendant quelques mois, mais qui se trouvait en opposition quasi permanente avec le président. La situation politique s'est peu à peu dégradée. Aux élections législatives de 2006, la coalition de M. Ianoukovitch a remporté 238 des 450 sièges (186 pour le Parti des régions, 21 pour les Communistes et 31 pour les Socialistes), ce qui a contraint M. Iouchtchenko à nommer son adversaire à la tête du gouvernement de coalition, au mois d'août, après signature d'un pacte dit « d'unité nationale », entre le président « orange » et le premier ministre « bleu ».

En fait, ni le pacte ni l'unité n'ont fonctionné : les partisans de M. Ianoukovith ont consacré l'essentiel de leur temps à s'emparer des pouvoirs exécutif et législatif, tout en marginalisant aussi bien les partisans de M. Iouchtchenko que ceux de Mme Timochenko, passée dans l'opposition. Cette prise de pouvoir risquait de contraindre rapidement le parti du président « Notre Ukraine » à quitter la coalition et à entrer lui aussi dans l'opposition. Le 23 mars, sept parlementaires conduits par M. Anatoly Kinakh, ancien premier ministre sous Kouchma et leader du parti des Industriels et Entrepreneurs, ont quitté la coalition présidentielle « Notre Ukraine », et quatre autres la formation de Mme Ioulia Timochenko, pour rejoindre la coalition de M. Ianoukovitch, ce qui monte à 259 la majorité dont ce dernier dispose. La peur de nouvelles défections et la perspective de voir le gouvernement s'appuyer sur 300 parlementaires sur 450 - disposant ainsi de la majorité des deux tiers nécessaire pour modifier la Constitution - a poussé M. Iouchtchenko à dissoudre la Verkhovna Rada (Parlement). Le président s'appuie une loi récente qui oblige les parlementaires à rester dans le parti sous l'étiquette duquel ils ont été élus. La Constitution prévoit par ailleurs qu'une coalition ne peut être formée que par des « fractions » (des groupes parlementaires issus des partis politiques).

Une partie de bras de fer



Les parlementaires membres de la coalition de M. Ianoukovitch sont aussitôt montés au créneau. Le ton a été donné dès mardi 3 avril par le leader du Parti communiste d'Ukraine, M. Piotr Simonenko, ancien acteur de la Révolution orange, passé avec son collègue M. Alexandre Moroz, président du Parti socialiste, à la coalition « bleue ». Il a déclaré inconstitutionnelle la dissolution du parlement et a demandé que M. Viktor Iouchtchenko soit jugé pour cette raison. "Notre groupe parlementaire (« fraction ») estime que le président s'est livré à un acte anticonstitutionnel et qu'à l'issue de son mandat il devra être traduit en justice". Il a suggéré au gouvernement de poursuivre son travail et à la Rada d'en faire autant. "La Cour constitutionnelle doit se réunir et dire si la décision en question prise par le président est constitutionnelle ou non", a réclamé le leader communiste. À ses yeux, les élections législatives anticipées proposées par l'équipe présidentielle auront pour seul résultat "la dilapidation de plusieurs milliards pour leur tenue, ce qui se traduira pour les électeurs par une nouvelle escalade des prix et des tarifs, une nouvelle montée du chômage et une nouvelle baisse des revenus". M. Simonenko a dramatisé la crise en déclarant : "Ces mesures, prises par le président sous la pression de forces politiques déterminées, confirment que Viktor Iouchtchenko n'est pas en état de diriger le pays et que c'est là que réside le plus grand danger pour nous tous. En agissant ainsi, il nous conduit non seulement à un nouveau bras de fer, mais encore à ce qu'ils nous préparent. Lundi, le président a fait comprendre qu'il préparait une effusion de sang. Ils forment des commandos en vue de s'emparer du pouvoir".

Le Premier ministre s'est engouffré dans la brèche ainsi ouverte par son allié communiste. Intervenant mardi devant le Parlement, il a déclaré : "La tentative du président de dissoudre la Rada suprême est le prolongement conscient de l'expérience dangereuse de manipulation de la Constitution". Les parlementaires de la majorité ont emboîté le pas et ont adopté des dispositions pour bloquer tous crédits nécessaires à la tenue des élections.

Vers une "Révolution « bleue", symétrique de la "Révolution orange" ?



Le parc entourant le Parlement à Kiev est occupé depuis quelques jours par plusieurs milliers de manifestants opposés à la dissolution, venus de toutes les régions d'Ukraine et dont le nombre grandit de jour en jour.

Dans ce contexte de crise, le président Iouchtchenko a réuni les responsables des forces de l'ordre, de l'armée et des services secrets. Il les a exhortés à ne pas intervenir, expliquant que le conflit présente "un caractère politique". « Les structures de force de l'Ukraine doivent agir en accord avec la Constitution et la législation en vigueur », a indiqué le ministre ukrainien de la Défense, Anatoli Gritsenko, rapportant la position du président Victor Iouchtchenko sur cette question, sur fond de crise politique dans le pays.

"M. Iouchtchenko a signalé que les forces armées ukrainiennes et autres structures de force devaient agir en conformité avec la seule Constitution et ne suivre aucun autre mouvement", a déclaré M. Gritsenko mardi, à l'issue d'une réunion entre le président ukrainien et les chefs des structures de forces. Le ministre a également rappelé que conformément à la Constitution ukrainienne, le président est le commandant en chef suprême du pays. "Seuls ses ordres seront exécutés par les forces armées de l'Ukraine. Aucun autre fonctionnaire n'a le droit d'assigner une mission au ministre de la Défense ou au chef d'Etat-major, dans l'intention de faire usage des forces armées ukrainiennes. Et cela sera garanti", a affirmé M. Anatoli Gritsenko (propos rapportés par Ria Novosti).

le président reste déterminé



De nombreux entretiens ont eu lieu depuis lundi entre tous les acteurs de cette crise. Un début de dénouement aurait pu venir du geste accompli par le parti de M. Viktor Ianoukovitch, qui a annoncé vendredi 6 avril que la coalition parlementaire reviendra à son ancienne composition : "Nous venons de voter, lors d'une réunion de la coalition, en faveur d'un retour à l'ancienne composition". Mais il n'est pas sûr que cette mesure amène le président Iouchtchenko à revenir sur sa décision, car même si les députés incriminés retournent formellement dans leur groupe d'origine, ils restent maîtres de leur vote et ne sont plus d'aucune utilité pour la coalition pro-présidentielle. Ce premier « petit pas » lui permettrait de sortir provisoirement de cette impasse politique, sans perdre la face, car l'issue d'éventuelles élections anticipées est incertaine pour ses troupes. Mais le président persiste et signe : il a mis en application en fin de journée du 6 avril la décision du Conseil national de sécurité et de défense engageant le gouvernement à financer les élections parlementaires anticipées prévues pour le 27 mai. Les députés de la Rada suprême continuent à qualifier d'anticonstitutionnels les actes du chef de l'Etat. Le président (socialiste) du Parlement, Alexandre Moroz, s'est dit, our sa part, persuadé que les élections n'auraient pas lieu.

Hervé Collet, rédacteur en chef du site Internet du COLISEE.