Boïko Borisov, leader du GERB : « général proche des citoyens », maire de Sofia ... et futur Premier ministre de Bulgarie ? (2007)
2012-02-07

Aux élections européennes du 20 mai 2007 en Bulgarie, Boïko Borisov et son parti, « les Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie » (GERB), sont arrivés en tête des suffrages. Une victoire qui inquiète le reste de la classe politique bulgare. Une question deumeure : qui est vraiment Boïko Borisov ? Une enquête et un entretien réalisés par François Frison-Roche.

Depuis plusieurs années déjà, l'actuel maire de Sofia et ancien Secrétaire général du ministère de l'Intérieur, le général Boïko Borisov, est très populaire dans les sondages. Malgré quelques fluctuations, son indice de confiance dans l'opinion publique avoisine les 70, voire les 80 %. Il fait jeu égal avec l'actuel président de la République, tout juste réélu fin 2006 pour un second mandat.

La création de son mouvement, le GERB [1] (Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie), enregistré en février 2007 comme parti politique, inquiète les différents acteurs de la scène politique bulgare - à droite comme à gauche - qui n'aiment pas la concurrence. B. Borisov a des adversaires - ils sont nombreux - qui le qualifient volontiers, surtout devant un observateur étranger, de « populiste ». Cette condamnation est estimée suffisamment définitive à leurs yeux pour se dispenser souvent d'autres explications.

La victoire de son mouvement lors des élections européennes du 20 mai 2007 - il rassemble légèrement plus de suffrages que le parti socialiste et obtient autant de députés [2]- semble préfigurer une modification du paysage politique bulgare.

Une situation politique globalement instable



Malgré un calme apparent depuis plusieurs années, la situation politique de la Bulgarie peut être globalement qualifiée d'instable. Après la grande crise politique, économique et sociale de l'hiver 1996-97, occasionnée par le parti socialiste au pouvoir à l'époque, deux gouvernements d'inspiration libérale (I. Kostov de 1997 à 2001 et S. de Saxe-Cobourg de 2001 à 2005) ont su lentement rétablir la confiance internationale et promouvoir un certain dynamisme économique. L'actuel gouvernement de coalition (centre gauche), dirigé par le jeune socialiste S. Stanichev, a poursuivi la même politique économique, qui se manifeste par exemple, pour la deuxième année consécutive, par un taux de croissance de plus de 6 %. Les multiples efforts fournis par les acteurs politiques pour faire adhérer le pays à l'OTAN (2004) puis à l'Union européenne (signature du traité en avril 2005 et adhésion le 1er janvier 2007) ont désormais abouti aux résultats espérés : l'ancrage au monde occidental.

Pour une majorité de la population, cette orientation nouvelle, certainement nécessaire, laisse pourtant un goût amer. Si le chômage et l'inflation sont désormais maîtrisés, si la croissance est là (5 milliards de $ d'investissements directs étrangers (IDE) en 2006 !), les revenus demeurent peu élevés et les conditions de vie restent souvent très difficiles. Surtout, malgré quelques améliorations, le système judiciaire reste toujours globalement déficient, l'impunité de certains responsables politiques (anciens et actuels) exaspère de plus en plus la population, la criminalité et la corruption gangrènent trop la vie politique.

Depuis deux ans environ, un parti extrémiste et « anti tout », Ataka, a d'ailleurs vu le jour et capitalise ces mécontentements divers au fil des élections. Son leader charismatique, V. Siderov, est parvenu à se hisser au second tour des élections présidentielles de l'automne 2006 - éliminant ainsi le candidat d'une « droite » décrédibilisée - et vient de faire élire trois représentants au Parlement européen.

C'est dans ce contexte particulier que le général Borisov s'est positionné dans le paysage politique bulgare.

Une « carrière politique » fulgurante



Qui aurait pu imaginer, il y a environ une dizaine d'années, qu'un certain Boïko Borisov jouerait un jour en politique « dans la cour des grands » ? Ses origines modestes, sa formation intellectuelle - plutôt technique - et ses débuts de carrière professionnelle ne le destinaient pas à jouer les premiers rôles. Comme d'autres figures en politique, notamment dans cette Europe post-communiste en mutation depuis dix-sept ans, il a vu se profiler des opportunités. Il a su les saisir et les exploiter avec une habileté manifeste.

Boïko Metodiev Borisov est né le 13 juin 1959 à Bankia, dans la périphérie de Sofia. Ses parents ont divorcé et, avec sa sœur aînée, il a été élevé par sa mère, institutrice. Il est diplômé de l'Ecole supérieure du ministère de l'Intérieur en 1982 avec la spécialité « Prévention et lutte contre les incendies » [3] . De 1985 à 1990, il poursuit ses études dans la même structure, devenue l'Académie de Police, dans laquelle il soutient un mémoire sur « l'entraînement psychologique et physique au sein du commandement opérationnel ». Il est ensuite Chef de département dans cette Académie. En 1990, quelques mois après la chute du régime communiste, il quitte le ministère avec le grade de Major (Commandant).

Avec condescendance, ses ennemis politiques le qualifient de « pompier ». Le maire de Sofia n'est peut-être pas diplômé d'une université bulgare, voire comme certains de ses adversaires d'une « prestigieuse » université soviétique et/ou occidentale. Comme le dit quelqu'un qui le connaît bien, c'est plutôt un homme d'action que de réflexion. Il est 5e dan de karaté et a participé à de nombreux tournois sportif dès 1978. Il a même été entraîneur de l'équipe nationale de cette spécialité. À défaut d'entrer en politique grâce au sésame d'une « compétence universitaire noble », dûment estampillée et reconnue par les circuits politiques locaux, B. Borisov a su faire preuve, en revanche, de flair politique, une matière qui ne s'apprend pas dans les livres, au grand désespoir souvent de ceux qui, en Bulgarie ou ailleurs, prétendent vouloir gouverner les autres au nom de leurs « compétences intellectuelles ».

En 1991, il crée une société de sécurité et de gardiennage Ipon 1. C'est à ce titre qu'il sera en charge de la sécurité de l'ancien dictateur communiste, Todor Jivkov, en résidence surveillée après son éviction du pouvoir par ses « amis » devenus en mai 1990, du jour au lendemain, « socialistes ».

D'une manière générale, on l'aura compris, Boïko Borisov n'est pas aimé par l'intelligentsia bulgare. C'est un fait. D'abord méprisante à l'égard de ce pompier de formation et donc - sous entendu - de ses capacités intellectuelles limitées, la critique se fait ensuite plus perfide quand on aborde sa « carrière ». À tout le moins, l'homme serait suspect. Selon la rumeur, il aurait été mêlé au début des années 1990 à quelques affaires douteuses et certaines personnes dans son entourage « sentiraient le souffre ».

Sa compagne, Tsvetelina [5], est devenue la principale actionnaire d'une banque d'investissement économique, la CI-Bank (autrefois dirigée par Slavtcho Christov, proche de l'ancien Premier ministre, I. Kostov). Elle est également Consul honoraire d'Islande. Comment et pourquoi, interrogent les détracteurs du maire, a-t-elle obtenu cette fonction de banquière et ce titre honorifique ?

Sa percée politique, Boïko Borisov la doit à Siméon de Saxe-Cobourg, l'ancien roi de Bulgarie (1943-46), qui a gagné les élections législatives de 2001 et est alors devenu dans la foulée Premier ministre. Il est d'abord chargé de sa sécurité à son retour en Bulgarie. Sur de nombreuses photos de l'époque, on le voit derrière lui, à côté de lui ou devant lui pour lui ouvrir la porte de sa voiture lors de son retour triomphal au pays. L'ancien monarque apprécie ses capacités d'organisation et son dévouement. Nommé par le Parlement à la tête du gouvernement, Siméon cherche une personne de confiance pour gérer un ministère sensible, l'Intérieur, dans une période sensible. B. Borisov réunit la double qualité d'être à la fois « de la maison » sans être vraiment, au sens propre comme au sens figuré, un « ancien ».

Il est donc nommé en 2001 secrétaire général du ministère de l'Intérieur avec le grade de « général ». Pour l'ancien diplômé de l'Académie de police, c'est l'apothéose : il devient le chef de la police bulgare. Pendant quatre ans, il remplira sa tâche avec fidélité. Il devient d'ailleurs très vite populaire dans l'opinion, notamment pour ses prises de position, souvent à l'emporte-pièce, contre les malfrats que la police arrêtent et que les juges relâchent. Même si la formule est démagogique, elle fait mouche dans le contexte actuel de la Bulgarie !

À ce poste stratégique, on peut penser qu'il a eu connaissance de beaucoup de choses sur ces fameuses « élites prédatrices » qui gravitent autour des « élites politiques » quand elles ne sont pas en osmose directe. Il est manifestement apprécié par ses homologues étrangers pour son efficacité dans le traitement d'affaires de blanchiment d'argent, de trafic d'êtres humains ou de drogues.

Lors des élections législatives de 2005, bien que ne faisant pas partie de l'état-major du parti et encore moins de l'entourage de l'ancien monarque, le Mouvement national Siméon II (NDSV), le propulse tête de liste dans deux régions électorales. Sa notoriété est telle qu'il est assuré d'être élu député et même de faire élire au moins un ou deux de ses suivants de liste. Pour avoir contribué au démantèlement d'un trafic de drogue, la presse se fait l'écho qu'il ferait l'objet d'un « contrat » d'un groupe mafieux d'un pays voisin. Bien qu'il n'apparaisse plus en public de toute la campagne électorale, il contribue largement à la demi-victoire du NDSV [5] et il est personnellement élu triomphalement.

Il démissionne pourtant de son mandat et ses liens se distendent rapidement avec le parti de l'ancien roi. Selon un observateur politique, ce dernier n'aurait pas soutenu sa candidature comme ministre de l'Intérieur lors des tractations politiques pour la formation de l'actuel gouvernement de coalition socialo-centriste. B. Borisov ferait-il peur à certains ?

Sa loyauté à l'égard du roi a des limites. Il a senti qu'une place au Parlement est un piège pour quelqu'un comme lui. Il sera vite étouffé dans cette institution, voire discrédité. Depuis dix-sept ans, l'institution parlementaire n'a pas bonne presse en Bulgarie. Les députés sont considérés, au mieux comme des bavards, au pire comme des profiteurs. Bien que déçu, il décide alors de rebondir politiquement et de prouver qu'il ne doit plus rien à personne. Il se lance, comme candidat indépendant, à la conquête de la capitale, dont le maire de l'époque, dans l'obligation de respecter la règle du non cumul des mandats, préfère conserver le siège qu'il vient d'obtenir au Parlement.

S'il a peut-être souffert à une époque de ce rejet par l'élite politique qui essaye de le tenir à distance ou de le diaboliser, il semble qu'il s'en accommode désormais et qu'il en joue même avec une certaine délectation. Il a su retourner l'arme de ses adversaires politiques à son profit. Leur ostracisme à son égard le sert dans l'opinion. Celle-ci considère majoritairement que, depuis les débuts de la transition, ces « élites diplômées », qui ont investi la sphère politique, ont failli à leur mission de rendre la vie meilleure à la plus grande partie de la population. Elles se sont même souvent enrichies frauduleusement à ses dépens.

B. Borisov est ce que l'on pourrait appeler familièrement « une grande gueule ». Sa taille, sa démarche et sa carrure en imposent. Avec ses cheveux coupés ras, sa mâchoire carrée et sa barbe « à la Gainsbourg », il détonne dans le paysage politique, dans la mesure où il ne respecte pas les codes du politicien compassé en costume-cravate. Il parle d'une voix de stentor, tout en fumant souvent un gros cigare. Un faux look « mauvais garçon » pour masquer le vrai côté « flic » ? Il plait aux femmes. Il y a quelques temps, un journal féminin l'a même élu « l'homme le plus sexy de l'année »...

Si le général Borisov fait peur à certains en politique, le pompier Boïko rassure manifestement une bonne partie de l'électorat, qui voit en lui un « bon bulgare moyen », têtu et un peu bourru certes, mais un homme au grand cœur, honnête, qui travaille dur et qui exprime directement ce qu'il pense. Jusqu'à présent, l'homme a su être en phase avec une bonne partie de l'opinion.

Vers un « destin national » ?



Peu de temps après avoir conquis la mairie de la capitale, Boïko Borisov a lancé un mouvement politique. Curieusement (pour un observateur étranger), il n'en est que le « leader informel » dans la mesure où il a laissé la direction officielle à l'un de ses jeunes adjoints - au ministère de l'Intérieur d'abord, puis ensuite à la mairie - Tsvetan Tsvetanov.

Depuis sa création, et sans discontinuer, les sondages créditent ce mouvement politique d'excellents scores dans l'opinion. Un moment, on a même cru que le nouveau maire de Sofia briguerait la présidence de la République contre le président socialiste sortant. Il n'en fut rien, mais la presse n'a cessé de supputer pendant plusieurs mois sur la stratégie politique du général, en lui faisant une large publicité. De ce fait, l'image de sa stature d'Homme d'État potentiel s'est renforcée auprès de l'opinion. En vrai politique, B. Borisov sait utiliser les médias, même quand ceux-ci sont ouvertement contre lui !

Il manquait à son mouvement la consécration du suffrage universel. Elle est arrivée le 20 mai 2007 avec les premières élections des représentants de la Bulgarie au parlement européen. Alors que les sondages plaçaient systématiquement le GERB de B. Borisov derrière le parti socialiste, parti pivot de la vie politique bulgare, les électeurs ont inversé la tendance. Le Mouvement des citoyens pour le développement européen de la Bulgarie est arrivé en tête, de quelques milliers de voix seulement, il est vrai, mais le choc a été rude pour les socialistes habitués être les premiers. Avec ce score, il remporte une victoire psychologique importante dans l'opinion en devenant la première force politique du pays. Une nouvelle dynamique du succès semble s'être amorcée pour B. Borisov. Jusqu'où peut-elle aller ?

Au lendemain de ces élections, évidemment, le « leader informel » du GERB a demandé que des élections législatives anticipées soient organisées à l'automne en même temps (pour faire des économies !) que les élections locales. Au moment où ces lignes sont écrites, on conçoit mal que la coalition gouvernementale actuelle, formée du parti socialiste (BSP), du Mouvement national Siméon II (NDSV) et du Mouvement des droits et des libertés (DPS) qui rassemble essentiellement les bulgares d'origine turque, se saborde politiquement. Une majorité existe au Parlement et les échéances législatives normales sont prévues pour 2009.

Malgré l'usure du pouvoir qui se fait globalement sentir à mi-mandat et les rumeurs - de plus en plus insistantes et précises - de « scandales politico-financiers » qui toucheraient quelques figures parmi les plus importantes du BSP (et du DPS), l'actuel Premier ministre socialiste devrait tout au plus remanier son gouvernement en espérant que son action dans les mois qui viennent restaure la confiance perdue. Les « affaires » de corruption ou de prévarication dénoncées - si elles s'avèrent exactes - risquent de porter un coup fatal au parti socialiste dont une bonne partie de l'électorat vient de lui faire défaut. Qu'en sera-t-il aux élections de l'automne ?

Le maire de Sofia se contente de « mettre la pression » sur le gouvernement en appuyant là où ça fait mal. C'est de bonne guerre. Il n'a apparemment rien à craindre de la vox populi et il attend avec sérénité le verdict des urnes lors des élections locales de l'automne (selon toute vraisemblance, il devrait lui-même se représenter au poste de maire de la capitale).

Aujourd'hui, le temps semble travailler pour lui. Aujourd'hui, certains indicateurs politiques montrent qu'il pourrait bien avoir un jour un destin national et devenir alors Premier ministre. Aujourd'hui, peut-être, mais dans quelques mois ? Pour faire quoi ? Et avec qui ? Dans l'entretien qui suit, Boïko Borisov apporte ses réponses à l'ensemble de ces questions.

Entretien



(Cet entretien avec Boïko Borisov s'est déroulé fin février à Sofia)

François Frison-Roche. Depuis plusieurs années déjà, vous êtes l'un des hommes les plus populaire de Bulgarie, vous êtes maire de Sofia depuis 2005, vous êtes l'ancien secrétaire général du ministère de l'Intérieur avec le grade de général, vous êtes également le leader d'un nouveau parti qui est devenu, d'après les sondages, la seconde force politique du pays... Comment souhaiteriez-vous être présenté à l'étranger ?



Boïko Borisov.

Les gens m'identifient ici comme un général proche des citoyens !

F.F-R.

Pour quelles raisons avez-vous appelé votre parti « Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie », qui donne en bulgare l'acronyme G.E.R.B. (blason) ?

B.B.

Nous y avons évidemment beaucoup réfléchi. Il était très important que nous manifestions notre attachement à l'Europe. C'est également un mouvement de citoyens qui veulent promouvoir une certaine orientation de la prospérité et du développement de la Bulgarie. Quant aux initiales, G.E.R.B., il s'agit de notre blason, ce doit être le porte-drapeau de la Bulgarie. Bien sûr que cela a une signification !

F. F-R : Comment situeriez-vous votre parti sur l'axe Gauche - Droite ?



B.B.

C'est un parti qui se situe plutôt à droite de l'échiquier politique par son programme et par les gens qui y adhèrent. Je dirais que c'est plutôt un parti de centre droit. Nous nous positionnons dans l'espace couvert par le groupe PPE au Parlement européen.

F. F-R : Quelles sont les ambitions du GERB sur le plan national ?



B.B. Nous avons en Bulgarie une opposition qui gesticule beaucoup mais qui n'a aucune chance d'arriver au pouvoir. Elle est très utile à la coalition tripartite actuellement au pouvoir. C'est nous qui sommes en fait la vraie opposition à cette coalition mais ce n'est pas nous qui avons créé cette situation, c'est un fait. C'est la direction du parti communiste (sic) qui nous a désigné comme un adversaire principal.

F. F-R. Si votre mouvement obtenait un succès important aux prochaines élections législatives, avec qui seriez-vous prêts à gouverner et avec qui refuseriez-vous de gouverner ?



B.

Nos partenaires naturels de gouvernement sont les autres partis du centre droit auxquels nous sommes évidemment ouverts ainsi qu'avec tous les partis qui partagent les valeurs du PPE. Ceux avec qui nous ne pouvons pas gouverner, ce sont, d'une part, le BSP [parti socialiste] et, d'autre part, Ataka [6]. En ce qui concerne le parti socialiste, je parle ici des dirigeants actuels du parti, aucun dialogue n'est possible.

F. F-R. : Et avec un parti comme le Mouvement des droits et des libertés (DPS)

[7] ?

B.B.

Je vous ferais la même réponse, en ce qui concerne les leaders de ce parti, que celle que je viens de vous faire au sujet des leaders du parti socialiste ! Les Bulgares de confession musulmane ou les Bulgares d'origine turque sont les bienvenus au GERB. Nous allons défendre leurs intérêts au même titre que ceux des catholiques, des juifs, des arméniens ou des orthodoxes. Il y a actuellement en Bulgarie une espèce de nomenklatura qui tient les réseaux économiques. C'est la raison pour laquelle, comme je l'ai dit au sujet du parti socialiste, la même chose est valable pour le DPS. Ce sont leurs leaders qui sont coupables. Par exemple, Monsieur Ovtcharov, du Parti socialiste [8]... Je suis persuadé que de nombreux sympathisants socialistes vont nous soutenir parce qu'ils n'acceptent plus ce que fait ce parti dans les régions et ils n'acceptent plus la corruption du BSP.

Il ne faut pas mettre dans le même panier les adhérents ou les sympathisants de ces partis et les responsables de ces partis politiques !

F. F-R. Comment expliquez-vous le succès d'un mouvement comme Ataka ?



B.B.

Ataka dispose d'un leader très intelligent, ancien journaliste, l'un des meilleurs, qui sait parler aux gens. Au début des années 1990, il était le rédacteur en chef du journal de l'opposition démocratique Demokratsia. Ataka n'a jamais participé au pillage de notre pays ! Il est efficace quand il parle de sujets comme la corruption ou comme l'action de l'actuel gouvernement. Ce parti utilise des moyens de communication politique extrêmes que nous ne voulons pas utiliser parce qu'ils ne sont pas dans notre style. De plus, il bénéficie de financements importants, du soutien d'une télévision et d'un journal, par exemple. Cela crée une situation qui ne joue pas en notre faveur. Leur message parvient donc à un nombre très important de personnes. Si l'on ajoute à cela la gouvernance sans scrupule de la coalition tripartite actuelle, représentée par un roi, un turc ethnique, et le fils d'un ancien membre du Bureau politique du parti communiste, il n'est pas très difficile de parler alors comme le fait Ataka. La seule chose qui fait tenir cette coalition au pouvoir, ce sont leurs intérêts financiers et économiques communs.

F. F-R.

Pensez-vous que l'électorat de l'ancien Premier ministre, Siméon de Saxe Cobourg, et de son parti, le NDSV, puisse se rapprocher de votre parti ?

B.B. : C'est naturel et normal, pourquoi ? Ces électeurs-là ne pouvaient pas imaginer que l'ancien roi gouvernerait en 2005 en coalition avec les communistes ! Ceux-là même qui, environ cinquante ans plus tôt, l'ont chassé de son pays et ont fait fusiller son oncle, l'un des trois régents à l'époque. Les électeurs du NDSV ne comprennent pas cette alliance contre nature qui heurte leur conception de la justice historique.

Je soutiens la thèse que chaque homme à droit à une nouvelle chance dans la vie. Cela doit être accordé à tous ceux qui n'ont jamais participé au pillage de la Bulgarie. Il y a six ans, le roi représentait évidemment un immense espoir dans ce pays. Un million de personnes l'ont accueilli à Sofia. Nous ne pouvions pas savoir ce qu'il pensait à cette époque là et ses électeurs ne sont pas responsables.

J'ai participé comme membre de la majorité de l'époque, en qualité de secrétaire général du ministère de l'Intérieur, j'étais proche du roi et de son parti politique. Pendant cinq ans, j'ai toujours obtenu une cote de popularité très favorable alors que la sienne et celle de son parti ont chuté dramatiquement. Si l'on cherche à analyser les raisons de cette situation vous verrez que, pendant tout ce temps, j'ai beaucoup travaillé selon mes principes à moi. Bien sûr, j'aurai pu rester tranquillement au sein de la coalition actuelle. En 2005, je me suis fait élire triomphalement au parlement [9]. J'ai démissionné pour me présenter au poste de maire de la ville la plus compliquée de Bulgarie [10], une ville bourrée de problèmes.

J'ai beaucoup de gratitude à l'égard du roi. Il a reconnu mes compétences, il m'a choisi pour me confier une lourde responsabilité comme chef de la Police. Je n'ai pas déçu sa confiance. J'ai accompli ma tâche le mieux possible en travaillant beaucoup. Je respecte le roi des Bulgares qui restera toujours un roi. C'est la raison pour laquelle vous ne m'entendrez jamais dire du mal de lui. J'ajoute que sur le plan international, pendant son mandat de Premier ministre, la Bulgarie a adhéré à l'OTAN et a signé le traité d'adhésion à l'Union européenne. Ce sont là deux événements qu'on lui doit et qui resteront dans l'histoire de la Bulgarie.

F. F-R. Pourquoi votre style plaît-il tant aux Bulgares ?



B.B.

Je ne pense pas qu'il s'agisse de « style ». Les gens attendent de vous que vous travailliez. Celui qui travaille commet évidemment des erreurs. Je n'ai jamais fait d'école pour être maire ou apprendre à faire de la politique. Personne n'a jamais tracé les lignes de ce que je dois faire ou ce que je dois dire. Je ne participe pas à des matchs préparés ou négociés à l'avance. Quand je me trompe, je reconnais mes erreurs, je m'excuse et j'essaye de mieux faire !

L'impression que mon travail de maire est correctement accompli (ou, auparavant, mon travail de Secrétaire général du ministère de l'Intérieur), c'est l'opinion publique elle-même qui se forge ce sentiment ! C'est aussi pour cela que je ne plais pas à certains.

F. F-R. Vous voulez faire du GERB le premier parti anti-corruption en Bulgarie. Comment comptez-vous vous y prendre ?



B.B

. Il n'y a qu'une seule façon. Quand on découvre un cas de corruption, on sanctionne immédiatement. C'est ce que j'appelle la prévention. Si on découvre un cas de corruption au sein du GERB, par exemple, cela pourrait arriver, on punira le coupable. Là, l'opinion verra que l'on peut compter sur nous.

F. F-R. Si vous étiez au pouvoir, les sanctions que vous préconisez concerneraient des responsables politiques actuels ? Dans son dernier rapport, l'Union européenne attend des résultats concrets en matière de sanction de ce qu'elle appelle, par euphémisme, la « grande corruption ».



B.B.

Pour ces gens là, je ne veux rien dire actuellement. Beaucoup reconnaissent publiquement avoir des liens avec des sociétés commerciales et, en Bulgarie, c'est compliqué parce que celles-ci financent les partis politiques. Parce que nous refusons l'aide de ces entreprises, notre parti n'a pas encore de local. Nous n'avons pas de télévision, pas de radio, pas de journal.

Beaucoup de gens nous proposent leur aide pourtant... Je suis très reconnaissant à la fondation Hans Seidel, notre partenaire de la CSU allemande, qui nous apporte une aide logistique importante. Les réunions du GERB que nous organisons dans le pays ou le financement des déplacements du président du parti à l'étranger se font largement grâce à leur soutien. C'est ce soutien qui nous permet d'être indépendant.

F. F-R. Je reviens à ma question. Admettons que votre mouvement remporte les prochaines élections législatives ? Quelles sont les mesures immédiates que vous prendriez contre la corruption ?



B.B.

Si j'étais Premier ministre aujourd'hui, la première mesure à prendre serait de faire poursuivre le ministre de l'Economie et de l'Energie, Plamen Ovtcharov... Mais comme dit le proverbe bulgare « il ne faut pas préparer la poêle tant que le poisson est dans la mer ». C'est la raison pour laquelle je ne veux pas parler de l'avenir. Il n'y a que Dieu qui sait ce qu'il va se passer.

F. F-R. Vous ambitionnez un jour de devenir Premier ministre ?



B.B.

J'avais un objectif personnel dans ma vie : devenir le patron de la police bulgare. Pendant cinq ans, j'ai eu cette chance d'être à la tête de la police bulgare. J'ai réalisé ce rêve ! À partir de maintenant, mes objectifs personnels sont entièrement liés à la prospérité de notre pays pour que nous ne soyons plus l'arrière cour de l'Union européenne.

F. F-R. Donc, si cela devait passer par cette position, vous accepteriez ?



B.B

. : Laissons cette éventualité pour une discussion ultérieure. Ce que je souhaite avant tout c'est que le GERB gouverne le pays, que les Bulgares choisissent notre orientation. Le fait que j'ai laissé la direction du GERB à mon collaborateur direct, Tsvetan Tsvetanov, montre que mon ambition n'est pas personnelle.

F. F-R. Si je vous suis bien, vous pourriez parfaitement demander à quelqu'un d'autre au sein de votre mouvement d'exercer cette fonction ?



B.B.

J'ai appris qu'il faut choisir les meilleurs profils pour les postes à pourvoir. Si j'estime, dans une situation donnée, qu'il y a quelqu'un de meilleur que moi, je le proposerai immédiatement. Ce qui est important, c'est que la personne en question et son parti assument la responsabilité de ce qui se passera. C'est la raison pour laquelle je suis opposé aux larges coalitions, parce que, dans ce cas là, il y a une dilution de la responsabilité.

F. F-R. Une fois au pouvoir, comment feriez-vous pour éviter, comme on a pu le voir dans le passé, la déception de l'opinion ?



B.B.

Ce genre de chose arrive lorsque l'on oublie les raisons pour lesquelles on a été porté au pouvoir !

F. F-R. Des observateurs de la vie politique bulgare m'ont dit : « Boïko Borisov, c'est un populiste. Il promet beaucoup de choses »...



B.B.

: Je n'ai jamais fait de promesses ! La seule promesse que j'ai faite, c'est que j'allais combattre la criminalité et la corruption. Je l'ai fait quand j'étais au ministère de l'Intérieur quand je faisais mettre des criminels en prison.

F. F-R : Vous avez critiqué le système judiciaire bulgare. Que pensez-vous de la récente réforme constitutionnelle et que proposriez-vous comme solution ?



B.B.

: Il n'y a pas eu de réforme sérieuse du système judiciaire en Bulgarie. Cette nouvelle réforme ne servira à rien [11]. Qu'est ce que je propose : demander à l'Union européenne d'envoyer en Bulgarie quinze procureurs et quinze juges européens pour surveiller les affaires importantes de criminalité et de corruption. Il ne s'agirait évidemment pas pour eux de menerlesenquêtesou de juger les personnes mais de suivre les principaux dossiers sensibles et de faire part de leurs réflexions et de leurs commentaires.

J'ai mené une expérience similaire quand j'étais au ministère de l'Intérieur. On a envoyé des officiers de liaison dans les pays européens ou aux États-Unis et on reçu l'aide des polices européennes et du FBI. Plusieurs policiers français, par exemple, sont venus en Bulgarie - c'est de là que date mon amitié avec Nicolas Sarkozy ou avec le préfet Gaudin - et l'expérience a été très positive dans les secteurs concernés. Ils ont envoyé des officiers de liaison, ici, en Bulgarie. Nous avions ensemble des réunions de travail. Pourquoi ne ferions nous pas la même chose en matière judiciaire ?

Notre candidat « tête de liste » aux prochaines élections européennes, dans deux mois environ, est une magistrate. Sa place sur la liste et sa qualité de juge est symbolique de l'engagement du GERB pour l'amélioration du système judiciaire en Bulgarie.

F. F-R. Quelle est votre position sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ?



B.B

. Je préfèrerais évidemment que la Bulgarie ne soit pas une frontière extérieure de l'Union européenne. Si la Turquie remplit les critères exigés par l'UE, ce serait de toute façon une bonne chose pour la Bulgarie. L'option de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne dépend donc finalement du peuple turc.

F. F-R. Êtes-vous pour le maintien des troupes bulgares en Irak ?



B.B.

Si le GERB devait choisir, je les laisserais. Mais avant les prochaines élections en Bulgarie, nous expliquerons aux gens les raisons pour lesquelles nous sommes pour la continuation de notre partenariat avec les États-Unis en Irak. Nous n'allons pas mentir aux gens comme l'actuel Premier ministre, Sergueï Dmitrievitch Stanichev [12], qui avait promis qu'il les retirerait immédiatement dès que le parti socialiste arriverait au pouvoir. Bien sûr, c'est facile de dire qu'aucun peuple ne souhaite participer à une guerre ou qu'aucun peuple ne souhaite voir ses enfants mourir dans un désert ! Ce genre de promesses, c'est du populisme !

F. F-R. Que pensez-vous de l'influence actuelle de la Russie en Bulgarie ?



B.B.

De l'autre coté de la mer Noire, c'est la Russie. Notre approvisionnement en énergie vient de là-bas. Désormais, nous devons suivre strictement la position de l'Union européenne à l'égard de la Russie. Notre politique à l'égard de ce pays doit être ainsi parce que nous ne faisons plus partie de la sphère d'influence de l'ancienne Union soviétique. Nous devons respecter les règles de l'Union européenne en matière d'énergie.

F. F-R. Y compris en ce qui concerne l'énergie nucléaire et l'avenir de la centrale de Kosloduy ?



B.B.

. Exactement. La Bulgarie a fermé les réacteurs 1 et 2, très anciens, de cette centrale il y a plusieurs années. Si des spécialistes indépendants indiquent que les réacteurs 3 et 4, de conception plus récente, ne sont pas dangereux, fournissent une énergie plus propre que les actuelles centrales thermiques polluantes, renforcent notre indépendance énergétique et font de nous un centre énergétique dans les Balkans, ils devraient encore pouvoir fonctionner, au même titre que les réacteurs 5 et 6. C'est dans l'intérêt de l'Union européenne et des pays des Balkans.

F. F-R. Quelle image avez-vous de la France ?



B.B.

(En riant !) C'est un grand pays de football. C'est d'ailleurs grâce à la Bulgarie que la France est devenue championne d'Europe, puis championne du monde ! En vous battant au Parc des princes, nous avons démontré les faiblesses du football français. Les dirigeants ont su alors rebâtir une nouvelle équipe. Aujourd'hui, Thierry Henry et Patrick Vierra sont mes joueurs préférés.

François Frison-Roche, chargé de recherche au CNRS CERSA - Université Paris 2

NOTES



[1] En bulgare, le mot gerb (prononcer guerb) signifie « blason ».

[2] Voir notre article en ligne « Elections européennes en Bulgarie : la crédibilité de l'UE en jeu ? » sur- [URL : www.regard-est.com]

[3] Ce choix aurait été imposé par son passé familial. Comme son grand-père avait été "liquidé" par les communistes lors de leur arrivée au pouvoir après la guerre, il était catalogué comme « fils ou petit fils d'ennemi du peuple » et ne pouvait donc pas prétendre rejoindre l'un des deux autres départements, Police et Renseignement, réservés aux candidats plus sûrs politiquement.

[4] B. Borisov est divorcé et il a une fille d'un premier mariage.

[5] Le NDSV totalise 21,83 % des suffrages et remporte 53 sièges.

[6] Parti extrémiste et xénophobe que l'on peut qualifier d' « anti-tout ». Créé deux mois avant les élections législatives de l'été 2005, il remporte, avec 8,93 % des voix, 21 sièges. Son leader, V. Siderov, arrive en seconde position au 1er tour des élections présidentielles de l'automne 2006. Il est toutefois battu au second tour par le président socialiste sortant, G. Parvanov, en totalisant 24 % des suffrages exprimés (mais 10 % des inscrits).

[7] Parti représentant essentiellement les minorités turque, rom et musulmane de Bulgarie. Ce parti, toujours représenté au Parlement depuis la chute du régime communiste, a obtenu 14 % des voix (34 sièges) aux élections législatives de 2005. Il est dirigé depuis l'origine par son leader « historique », le philosophe Ahmed Dogan.

[8] Roumen Ovtcharov est l'une des personnalités les plus influentes du Parti socialiste. Lors de la formation de l'actuel gouvernement, il a obtenu un grand ministère, composé de l'Économie et de l'Énergie. Des rumeurs persistantes l'accusent, entre autres griefs, de favoriser l'influence de certains lobbies dans le secteur de l'énergie... Il vient d'être « mis en congé » par le Premier ministre et, si les rapports de force au sein du parti socialiste lui sont défavorables, il pourrait être écarté du gouvernement

[9] Comme la loi électorale bulgare l'autorise, un candidat peut être « tête de liste » dans 2 circonscriptions au maximum (sur 31) et B. Borisov est arrivé en tête dans les deux circonscriptions dans lesquelles il était candidat du NDSV.

[10] Le maire de Sofia de l'époque, S. Sofianski, venait de se faire élire au Parlement. Le cumul des mandats étant impossible en Bulgarie, il choisit de conserver son mandat parlementaire et démissionna donc de son poste de maire ; ce qui imposa l'organisation d'une élection partielle (en Bulgarie, l'élection du maire est distincte de celle du conseil municipal). B. Borisov s'est présenté à cette élection comme candidat « indépendant ».

[11] À l'automne 2006, la quatrième réforme de la constitution bulgare de 1991 portait, de nouveau, sur la réforme du système judiciaire. Le maire de Sofia fait ici allusion à la création d'un « Inspectorat » mis en place auprès du Conseil Suprême de la magistrature à la suite des « recommandations » de l'Union européenne dans son rapport d'évaluation de mai 2006.

[12] B. Borisov insiste volontairement sur le patronyme russe de l'actuel Premier ministre, dont le père est bulgare et la mère soviétique. Le fait que ses parents aient choisi qu'il porte le patronyme russifié de son père (Dmitrievitch au lieu de Dimitar) appartient à ce que l'on pourrait appeler le « langage codé » en vogue à l'époque au sein de la nomenklatura communiste bulgare, puisque son père était un membre éminent du parti. Le Premier ministre n'a d'ailleurs renoncé à sa citoyenneté russe qu'en 2001 lorsqu'il fut élu député au parlement bulgare. (Lire [URL : 1871])