Compte rendu du colloque « Géopolitique de la mer Noire : enjeux et perspectives » (2008)
2013-01-11

COMPTE RENDU DU COLLOQUE qui s'est tenu le mardi 3 juin 2008, à l'ambassade de Roumanie à Paris sur le thème : {« Géopolitique de la mer Noire : enjeux et perspectives »} Organisé par l'Institut Prospective et Sécurité en Europe et de la revue { Défense nationale }

Allocutions d'ouverture




Teodor Baconschi, ambassadeur de Roumanie



Comme le souligne monsieur l'ambassadeur, la Mer Noire est un repère commun pour la France et la Roumanie, et l'approche pluridisciplinaire de ces deux pays permet de mieux cerner les enjeux de la région.

L'acquisition pour la Roumanie du statut de membre de plein droit de l'OTAN (mars 2004) ainsi que de membre de l'UE en janvier 2007, catalyse les aspirations de l'Europe vers la Mer Noire. La région est non seulement une opportunité économique (au niveau de la main d'œuvre et des ressources) mais représente aussi un danger (nombreux trafics illégaux et persistance des conflits gelés).

Dès lors, la géopolitique de la mer noire intéresse énormément l'Europe. Les pays riverains bénéficient alors de ce que l'on appelle la politique de voisinage, qui est une forme de partenariat sans future adhésion possible à l'Europe. Comme l'a dit si bien E.Prodi : « il s'agit d'accéder a tout sauf aux institutions ».

L'apport de l'UE à cette région est indispensable et le volant de sécurité OTAN nécessaire. En effet, la région est caractérisée par un fort problème de sécurité, qui menace l'intégrité des pays riverains: trafic illégaux, discontinuité énergétique… La Roumanie veut contribuer activement à la construction d'une zone de stabilité dans la Mer Noire, et l'apport des experts roumains sur les problèmes de la région peuvent êtres considérables.

Emmanuel Dupuy, président de l'IPSE



Ce colloque sur la géopolitique de la mer Noire se veut, comme le rappelle Emmanuel Dupuy, une réflexion académique qui mélangerait les points de vue d'experts français et roumains. Mélanger les expertises roumaines et françaises sur la question de la Mer noire ainsi que celle des pays riverains nous permettrait alors d'avoir une approche diverse et plus complète de la région. Compte tenu de l'attention toute particulière de cette région pour les pays européens, ce colloque doit rivaliser avec d'autres séminaires, tenus également en Allemagne.

Un des buts de ce dernier est de s'interroger sur le rôle de l'Europe dans la région de la Mer Noire. En effet, celui-ci est d'autan plus important qu'avec l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l'Union Européenne (janvier 2007), l'Europe a étendu ses frontières à l'Est, et se voit maintenant directement reliée à l'Asie. Cette question aura notamment une importance particulière dans la présidence de la France. L'aménagement territorial est aussi un élément de réflexion utile, afin de réfléchir au mieux aux questions énergétiques, qui son au cœur de la question. Il y a également des défit sécuritaires et le problème des conflits gelés, car l'extension à l'Est de l'UE signifie l'accès direct à la Mer Noire, et donc de nouvelles frontières.



Première table ronde : L'environnement sécuritaire dans le bassin de la mer Noire, risques et menaces pour la paix et la stabilité.



Contre-Amiral (2S) Jean Dufourcq, directeur de recherche (centre d'études et de recherches de l'école militaire)



Cadenassée pendant la guerre froide, la mer Noire est aujourd'hui en pleine évolution stratégique.

Maillon maritime et stratégique fort, la mer Noire joue un rôle de premier plan dans le rapprochement de l'Europe avec l'Asie, reliant à la fois les sphères européennes, russes et ottomanes.

Sa tradition de zone tampon est en phase de réévaluation. En effet, la région souffre actuellement de deux difficultés, deux contradictions : elle incarnerait une sorte d'équilibre potentiel entre l'Est et l'Ouest, l'un fournissant l'énergie et l'autre la sécurité. Cependant cet équilibre n'est valable que s'il existe une capacité d'intégration régionale forte. Or il n'y a pas de réel leadership local et le manque de solidarité dans la région est notoire. Ainsi, la principale limite, dont souffre de nos jours la mer Noire, est le fait qu'elle se place plus dans une stratégie d'intégration à un système extérieur plutôt que de tenter d'en incarner un à elle seule.

Arnauld Kalika, rédacteur en chef de TTU (Lettre d'informations stratégiques et de défense)

: La Moldavie introuvable : un enjeu pour l'Europe

De nos jours, la Moldavie génère beaucoup plus d'interrogations que de solutions. Refusant de tomber dans la discussion purement académique, A. Kalika décide de provoquer l'assistance en énonçant clairement ces questions polémiques. La Moldavie existe-t-elle réellement? Si oui, est-elle européenne ?

La Moldavie est composée de différentes communautés (russes, turcophones, moldaves, ukrainiennes…) et cette complexité ethnique semble avoir gêné la construction d'une identité moldave bien définie. Pour nous occidentaux, être moldave renverrait presque aux bandes dessinées de Tintin et à la situation de l'Estonie il y a 40 ans. En effet, lorsqu'un personnage ne comprend pas la langue d'un autre il lui demande s'il parle estonien comme si cette langue ne serait qu'une sorte de charabia incompréhensible sans substance ni identité réelle. Aujourd'hui l'Estonie a acquis une réelle identité et sa langue est reconnue. Mais qu'en est-il de la Moldavie ? Doit-on la considérer comme cette ancienne Estonie ? Cependant, il ne faut pas oublier que pour le pays « être moldave » signifie quelque chose : c'est posséder ce triple héritage à la fois romain (langue latine), bizantin (religion orthodoxe) et soviéto-russe (structure éco-socio-politique) même si considérer la Moldavie comme une simple émanation de l'URSS n'est pas totalement vrai pour autant. Le pays a tourné la page, même si le vote de 2001 montrait encore de fortes tendances russophiles.

Aujourd'hui, le pays est divisé en deux régions qui incarnent finalement deux tendances (un peu comme sa voisine l'Ukraine): la première, centrée autour de Chisinau, aspire à se rapprocher de l'Europe, la deuxième est la Transnistrie, région séparatiste qui s'organise autour de Tiraspol. Cette région pro-russe, qui partage sa frontière avec l'Ukraine occidentale, est également le poumon économique de la Moldavie et le centre des trafics.

La Moldavie est-elle européenne ? Etre européen signifie avant tout respecter un ensemble de valeurs démocratiques et de règles. Cela suppose aussi suppose différentes caractéristiques comme avoir une économie de marché, posséder un système bancaire stable et qui fonctionne, contrôler le crime organisé sur son territoire… Or l'économie moldave est encore loin derrière celles de la Pologne ou encore de la Hongrie et sa criminalité est en pleine expansion. Ainsi, le pays ne rempli pas encore les critères de l'Europe politique même si géographiquement il peut être considéré comme européen. Le pays pose également problème car avec l'entrée de la Roumanie dans l'UE et l'OTAN il se trouve aux portes de l'Europe. Cette dernière doit donc faire face à sa frontière à un conflit gelé dans lequel la Russie occupe un rôle non-négligeable. L'UE ne peut donc pas se désintéresser du cas de la Moldavie et de la Transnistrie où stagnent encore les restes de la 14e armée du Général Leyben.

C'est pourquoi, dans le cadre de l'Accord de Partenariat et de Coopération, l'UE a essayé de lancer un cadre technico-juridique pour les relations entre elle et la Moldavie. Cette approche n'ayant pas fonctionné, l'UE a ensuite tenté, dans le cadre de la politique de voisinage, une stratégie commune de transformation du pays sans pour autant envisager à long terme une possible adhésion. Cette démarche n'a pas non plus suscité le succès escompté par manque de compréhension notamment. La Moldavie reste donc un enjeu de puissance et de concurrence qui pose problème. Il semble également difficile d'être optimiste en ce qui concerne la résolution du conflit gelé de Transnistrie dans le quel le facteur russe demeure problématique.

Gaïdz Minassian, chercheur au groupe d'analyse politique relations internationales défense (université Paris X-Nanterre)

: Conflits gelés dans le Caucase du Sud, menaces sur la stabilité régionale et globale

La grande question qui se pose est la possibilité ou non d'une guerre entre la Russie et la Géorgie au sujet de l'Abkhazie. De même peut-il y avoir un conflit armé entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan à propos du Haut-karabakh ? Avant de pouvoir répondre il convient de tenter de comprendre ces différents conflits. La chute de l'URSS s'est traduite dans cette zone par un grand vide à la fois politique, économique mais aussi militaire. En effet, il n'y a pas de système régional de sécurité notamment en Géorgie, c'est d'ailleurs pour cela qu'aujourd'hui elle place son avenir en Occident et dans l'OTAN (elle n'a toujours pas signé le map). Ces pays caucasiens vivent de puis 1991 une situation paradoxale. D'un côté ils connaissent un retour de leur identité propre, balayée par l'idéologie soviétique. Mais cela ranime aussi tous les sentiments nationalistes, et dans une région multi-ethnique comme celle-ci cela conduit fatalement aux mouvements indépendantistes.

Malgré les tensions actuelles entre la Géorgie et la Russie l'idée d'une guerre semble tout de même peu probable. Ni l'un ni l'autre n'y a un intérêt que ce soit à court ou long terme. La Géorgie, si elle veut avoir une chance d'intégrer l'OTAN, doit suivre les conseils énoncés lors du sommet de Bucarest en avril dernier et donc rassurer l'Occident en apaisant sa relation avec la Russie. Une guerre n'arrangerait rien à l'affaire ! De plus, il existe une forte coopération économique entre les deux pays et le système bancaire russe est pratiquement omniprésent en Géorgie. De son côté, pour des raisons plutôt politiques, la Russie tient aussi au statut quo. En effet, il n'est pas question pour Medvedev de commencer son mandat par une guerre et sachant que Sotchi accueillera les Jeux Olympiques d'hiver en 2014 il n'est pas non plus question pour la Russie de connaître les mêmes troubles que ceux que la Chine traverse actuellement.

Pour ce qui est des relations entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan on peut noter que rien n'a vraiment changé en ce qui concerne les possibilités de paix entre les deux au sujet de la région du Haut-Karabakh même si un protocole d'accord a été débattu à Saint-Pétersbourg. Dans ce conflit l'Arménie compte beaucoup sur sa diaspora (160 sièges sur 435 au congrès américain).

Liviu Muresan, président de l'European institute for risk, security and communication management (EURISC)

: sécurité énergétique et protection des infrastructures critiques

Aujourd'hui, grâce à son caractère géopolitique, la mer Noire peut absolument être étudiée au même titre que la mer Caspienne ou la méditerranée. Les problèmes sécuritaires maritimes sur cette liaison énergétique avec le Golfe et la Caspienne suscitent de plus en plus l'intérêt des experts. Lors du sommet de l'OTAN à Bucarest en avril dernier, des propositions ont été énoncées pour répondre à ces enjeux de sécurité énergétique (notamment dans l'article 48). On a proposé entre autre la réalisation de la Stratégie Régionale pour la Sécurité Energétique en mer Noire, la création d'une association des pays transitaires d'énergie ou encore le concept de « bonne gouvernance de l'énergie » (proposition de l'ONU).

L. Muresan a également évoqué les différents points de réflexions sur lesquels la présidence française de l'UE devra se pencher : élaborer une vision pour la région, créer une perspective plus intégrée, amorcer une coopération type partenariat privé-public…



Mamuka Kudava, Ambassadeur de Géorgie



La dimension européenne est très importante pour la Géorgie. Deux sujets intéressent plus particulièrement la société: l'intégration européenne et l'intégration otanienne.

La première, bien qu'un but à long terme, n'est pas encore totalement à l'ordre du jour car la Géorgie n'est pas encore prête à intégrer l'UE et soyons honnête l'UE n'est pas non plus prête pour cette intégration.

La Géorgie se concentre d'avantage sur son adhésion potentielle à l'OTAN qui lui permettrait le grand retour en Europe et de retrouver ce parapluie de sécurité dont elle aurait été privée, selon l'ambassadeur, depuis deux siècles. La Géorgie a choisi de se tourner vers l'occident afin d'échapper à l'oppression de la Russie, car finalement la guerre froide y est toujours présente. La situation géorgienne avec la Russie impliquée dans ses conflits séparatistes s'apparente presque à une phase d'annexion de territoire. C'est pourquoi la Géorgie souhaite finaliser sa libéralisation au plus vite pour accéder à l'Europe. Néanmoins la situation entre la Russie et son ancienne république va en se dégradant. Il semblerait que la Russie veuille pousser l'Abkhazie à entamer une guerre contre la Géorgie pour que celle-ci perde sa crédibilité auprès de la scène internationale et surtout pour l'empêcher d'entrer dans l'OTAN. Aujourd'hui, la Géorgie attend plus de soutien de la part de l'Europe notamment à travers la politique de voisinage.

Serban Cioculescu, Institut d'études politiques de défense et histoire militaire (ISPAIM) Bucarest

: Conflits gelés, une analyse roumaine

Juste après la guerre froide la préoccupation principale a été pour les pays d'Europe centrale et orientale (PECO) l'adhésion à l'UE ou à l'OTAN et le problème dans les Balkans. De ce fait, pour ces pays et donc pour la Roumanie en particulier, il y a eu un désintérêt pour la mer Noire au profit de la question des conflits gelés. Dans le cadre du Kosovo, les forces politiques roumaines ont vu comme un danger de contamination la reconnaissance de l'indépendance de cette province par la communauté internationale. Elles craignent un effet boule de neige sur les autres mouvements séparatistes existants en Géorgie et plus près en Moldavie. La Roumanie est donc un fervent supporter de la cause géorgienne au sujet du problème de l'Abkhazie ou encore de l'Ossétie du Sud. En février 2005, elle fonde même le nouveau groupe d'amis de la Géorgie regroupant entre autres les pays baltes et la Roumanie. La Roumanie a également soutenu la résolution proposée par la Géorgie (votée à l'ONU) sur le retour des réfugiés abkhazes et continue de soutenir les pays du GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie).

En revanche la situation avec la Moldavie est plus délicate. La Roumanie, qui aimerait soutenir l'entrée de la Moldavie dans l'UE, se heurte malheureusement à un leadership négatif. Cette dernière pense ne pas avoir besoin de son voisin et reste mitigé sur une intégration dans l'UE. De plus, il n'y a aujourd'hui pas encore de réels traités sur les frontières entre la Roumanie et la Moldavie et le problème de la Bessarabie reste en suspens.
Afin de souligner l'importance du processus de résolution des conflits, la Roumanie a lancé « l'initiative pour la Mer Noire ». Cependant, elle peine à s'imposer dans ces résolutions de conflits gelés (en 1992 elle est écartée du format de négociation pour la Transnistrie) et la mauvaise volonté de la Moldavie réduit encore plus les espoirs de collaboration sur le sujet. La Roumanie attend aujourd'hui de l'UE une participation plus active et surtout plus cohérente dans la résolution de ces conflits gelés qui sont tout de même un enjeu sécuritaire de taille pour la Communauté.

Phillippe Sebille-Lopez, Consultant en géopolitique de l'énergie (Géopolia), Chercheur à l'Institut Français de Géopolitique

: Les enjeux autour des hydrocarbures

Le problème principal dans la région est celui de la Russie. En effet, elle garde le monopole sur les voies d'exportation et elle court-circuite les projets étrangers de contournement en absorbant les capacités d'exportation des voisins. Pourtant, sachant que d'ici 2030 il faudra presque 150 à 200 milliards de mètres cubes supplémentaires pour la consommation européenne, la Russie doit rester pour l'UE un partenaire à ne pas négliger. Comme le dit P. Sebille-Lopez, les USA sont clairement notre allié (notamment en termes de sécurité) et la Russie notre partenaire (énergétique).

Laure Mandeville, journaliste, Le Figaro

: regards sur la Russie

Pour comprendre ce qu'est la Russie dans l'espace de la mer Noire il faut la regarder dans son ensemble, avec ses atouts et ses traumatismes. Il faut se pencher sur ce que représente la perte de son statut, son complexe néo-impérial, sa relation avec son étranger proche ou encore l'habileté de ses chantages énergétiques. L. Mandeville nous rappelle là quelque chose de fondamental pour cerner ce géant « le gaz et le pétrole sont les deux seuls alliés de la Russie sur la scène internationale ».

Depuis le 18e siècle, la Russie a été l'acteur principal de la région de la mer Noire. En 1991 elle doit céder un terrain important, un littoral considérable (même si aujourd'hui elle loue encore la base navale ukrainienne de Sébastopol) et sortir du face à face avec l'OTAN et la Turquie. C'est la naissance d'une nouvelle situation géopolitique notamment avec l'émergence d'Etats indépendants comme l'Ukraine, la Géorgie ou encore la Roumanie. Ce nouveau cadre porte un coup à la puissance russe dans la région de la mer Noire et elle va dès lors constituer un verrou pour empêcher la résolution ferme des conflits et privilégier le statut quo. C'est pourquoi on considère que la Russie est finalement un facteur de déstabilisation dans la zone.

Pourtant la Russie reste un acteur incontournable de la région pour laquelle elle développe une politique active. En effet, la Russie demeure un acteur politique majeur pour l'équilibre du Caucase qui reste dépendant de celle-ci en termes économiques notamment. Elle est aussi un acteur stratégique et militaire puisqu'elle contrôle la stratégie militaire d'Arménie, qu'elle soutient en sous-main les séparatistes du Haut-Karabakh, d'Abkhazie et de Transnistrie. Enfin, elle est l'acteur énergétique fondamental de la région (partenaire majeur de l'Ukraine et de l'UE en général), le point de départ du maillage de la plupart des gazoducs traversant l'Europe.

Pourtant cette énorme capacité russe ne lui a pas permis de devenir un facteur de stabilisation dans la zone puisqu'elle est restée finalement dans une position néo-impérialiste. Malgré ses atouts, la Russie semble utiliser sa force que dans le but de nuire. Certains iront même jusqu'à dire qu'elle ne saurait pas manier le soft power même si elle en a la capacité…


Jacques Barrat, Panthéon-Assas Paris II, diplomate

: commentaires autour de la géopolitique d'une région mouvementée

Concluant cette première table ronde, J. Barrat nous rappelle tout d'abord les grandes étapes de la conquête de la mer Noire. Cette mare nostrum, qui couvre une superficie d'environ 413 km² (presque aussi grand que la France), a pendant très longtemps été sous le contrôle Ottoman. Au XVIIIe siècle, Pierre Le Grand décide d'ouvrir la Russie aux mers du Nord puis du Sud. La paix de Kutchuk signée en 1774 marque l'avènement de la domination russe en mer Noire. Celle-ci deviendra par la suite une sorte de No Man's Land.

Aujourd'hui la Turquie n'assure plus le rôle prédominant que sa culture lui permettait, elle n'en a plus les capacités mais elle demeure néanmoins, avec la Russie, le partenaire principal et obligé en mer Noire (la Russie tient le robinet du gaz et la Turquie celui du pétrole). On peut d'ailleurs reprocher l'absence d'interventions sur les stratégies turques et russes dans la région.

Jacques Barrat nous a fait à juste titre remarquer qu'aucun intervenant, et d'ailleurs aucun géographe en général, n'a tenté de définir l'Europe. Bien sûr on a encore en tête cette définition Gaullienne d'une Europe qui irait « de l'Atlantique à l'Oural ». Mais la frontière orientale de l'Occident coïncide-t-elle réellement, notamment dans les esprits, à la frontière occidentale de l'Orient ? Finalement, la mer Noire est-elle de manière certaine une mer européenne ? Il semblerait aujourd'hui en tout cas qu'elle soit, militairement parlant, une mer américaine, mais le restera-t-elle longtemps ? Les différents protagonistes vont devoir apprendre à partager dans cette région.

Débats



Cette première table ronde n'a pas vraiment soulevé de questions précises mais plutôt des réactions souvent très vives sur les propos tenus. On a ainsi fait remarquer que la question énoncée par Arnauld Kalika à propos de l'existence de la Moldavie peut être perçue comme imprudente voire déplacée. La crise identitaire est certes une réalité incontestable mais de là à remettre en question la crédibilité de la Moldavie en tant qu'Etat il y a un pas à ne pas franchir. Enfin, à la question de savoir si l'UE avait actuellement une stratégie envers la Moldavie, A. Kalika a répondu que non même si elle est cependant souhaitable.



Deuxième Table ronde : La Mer Noire : un cadre géopolitique européen, euro atlantique, méditerranéen



Contre-amiral (2S) Georges Girard, rédacteur en chef de

Défense Nationale et sécurité collective

Jusqu'à présent, les débats étaient plutôt tournés autour de la géopolitique des pays riverains de la mer Noire, et la mer en elle-même n'a été que brièvement mentionnée. Le contre-amiral Georges Girard a souligné qu'il fallait dès lors penser à envisager la Mer Noire d'un point de vue de la culture maritime. En effet, pour les marins, la carte est un moyen de naviguer en toute sécurité. De plus, sur une carte marine, les différentes couleurs permettent de distinguer les différentes profondeurs des fonds. En ce qui concerne la mer noire, on constate une forte dissymétrie Nord Sud : alors qu'au Sud de la mer Noire, il n'y a pas de plateau continental, au nord il n'y a quasiment pas de fond (qui se caractérise par de nombreuses ressources pétrolières et gazières).

La mer Noire représente un point de passage, un carrefour maritime non négligeable, notamment avec le détroit de Bosphore qui relie la mer Noire à la mer de Marmara (près de 140 bateaux par jour dont certains transportant des hydrocarbures).

La mer Noire est également une sorte de base maritime pour les arsenaux des différents pays riverains. Cependant, leur équipement maritime militaire marque leurs disparités. Par exemple, la Bulgarie dispose de 6000 hommes, d'un sous marin et deux frégates ; la Roumanie de 8000 hommes, d'un sous marin et d'une vieille frégate ; alors que l'Ukraine bénéficie de 13 000 hommes répartis sur ses deux bases principales que sont Odessa et Sébastopol, et d'une très grosse flotte à l'origine du partage de la flotte soviétique (elle dispose donc de 18% de cette dernière, ce qui est considérable par rapport aux autres pays). La Russie, qui a récupéré près de 80% de l'ancienne flotte soviétique, ne dispose en mer Noire finalement que huit bâtiments (ce qui ne constitue pas en soi une véritable puissance dans la région). En revanche, la Turquie, avec ses 55 000 hommes et ses 14 sous-marins, représenterait plus la véritable puissance maritime dans le secteur.

Teodor Baconschi, ambassadeur Roumain en France



Les roumains ne se posent pas et ne se sont d'ailleurs jamais posés en conquérants de la mer noire ; de toute façon ils n'en ont pas les moyens. On comprend alors mieux le fait qu'aujourd'hui le pays n'ambitionne pas d'avoir ou de créer un leadership régional dans la région. Cependant, ils peuvent, par un activisme réaliste et raisonnable, faire avancer les choses dans la résolution des problèmes de la région.

Il y a clairement aujourd'hui des problèmes de gestion entre les différents pays concernés (Russie, Turquie, Union Européenne entre autres), ce que l'ambassadeur qualifie à juste titre de « déficit de coopération régionale ». Des organismes et organisations ont vu le jour afin de gérer cet ensemble de la mer Noire, comme le Black See Forum ou encore le Conseil de Coopération de la mer Noire. Mais on ne peut que noter leur inefficacité, car le premier est finalement sous le condominium russo-turc et le budget du deuxième est dérisoire.

La solution serait, selon l'ambassadeur, une sorte de co-gestion entre la Russie, la Turquie et l'Union Européenne. Ainsi, avec les pays riverains, l'OTAN et l'UE peuvent constituer des instruments de co-gestion avec la Russie pour que l'espace de la Mer Noire devienne un espace stable de démocratie fonctionnelle.

La Roumanie concentre ses ressources dans les programmes dédiés au soft power, et souhaite consolider la Société civile par la démocratie. Il est également nécessaire non seulement de renforcer la coopération et le lien entre les différentes municipalités du pays, mais aussi indispensable de réaliser les projets concernant les gazoducs, de développer le commerce ainsi que les liaisons entre les différents pays.

Ce colloque permettra alors de publier les différentes contributions des pays et de sensibiliser la présidence française à l'importance de cette région.

Colm Foy, OCDE development Centre, directeur des publications et relations avec les media

: La sécurité humaine dans la région de la mer Noire : quelques conclusions du rapport de « Perspectives économiques en Asie centrale et dans la région de la mer Noire. »

Colm FOY s'est penché sur l'étude de la sécurité humaine dans la région de la mer Noire. Dès lors, si l'on compare la mer Noire à la Mer Morte, on constate qu'il y a des similitudes en matière de sécurité humaine qui est notamment une raison pour les gens combattent et participent à la défense de leur intérêts. D'ailleurs, le plus souvent ce sont les petites gens qui sont poussées au conflit par l'insécurité elle-même.

Néanmoins, la sécurité humaine n'a pas qu'une dimension purement physique. Les populations doivent pouvoir bénéficier non seulement d'une sécurité physique, mais aussi d'une sécurité sociale (libertés, soins médicaux, non discrimination, droit de migrer…) Et même si dans plusieurs pays riverains de la mer Noire, le niveau de croissance est fort (5% pour la Moldavie, 6% pour la Roumanie) cela n'augmente pas pour autant le niveau de sécurité de ces régions. L'emploi continue de baisser tandis que le secteur informel est en pleine croissance, secteur où les gens n'ont pas les mêmes droits et les mêmes avantages sociaux que dans le secteur formel (ce qui crée dès lors une insécurité). Dans certains pays, la part du secteur informel dans l'économie est très importante. Par exemple, en Azerbaïdjan, il représente 61,3%, en Ukraine 54,7%, et en Roumanie 37,4% (données pour les années 2002-2003). Ainsi, beaucoup de personnes sont marginalisées. Les populations mis a l'écart sont entres autres les ruraux, les personnes âgées mais aussi les jeunes, les minorités nationales… Finalement on pourrait presque dire que seuls les urbains qui ont un emploi dans le secteur formel ne sont pas marginalisés.

Fadi Farra, membre de l'OCDE



Fadi Farra, qui est membre de l'OCDE, nous présente ici un autre angle de recherche qui est celui du développement du climat des affaires dans la région de la mer Noire (et également en Asie Centrale). Selon lui, il y aurait trois défis à résoudre.

Tout d'abord en terme de compétitivité, il y a dans la région, notamment en Moldavie voire en Roumanie, des coûts inférieurs à la Pologne et à la Hongrie par exemple. A court terme cela peut être un atout mais pas à long terme.

Ensuite, en terme de ressources humaines, la région devra faire un effort au niveau de la qualité de son personnel car il y a clairement un manque de ressources humaines qualifiées. Prenant l'exemple de la Moldavie : Fadi Farra explique qu'aujourd'hui, si on veut recruter 10 personnes, 6 seront vraiment compétentes et seules 3 pourront se spécialiser.

Enfin, il existe un défi au niveau de la concentration sur les secteurs les plus importants et communs à la région, comme les transports. C'est pourquoi il est utile de monter des groupes de travail sur des projets communs aux régions.

Laure Delcour, directeur de recherche à l'IRIS

: La synergie de la mer Noire : l'Union européenne et la coopération régionale dans l'espace post-soviétique.

Laure Delcour a décidé de nous exposer la synergie de la mer Noire, initiative lancée par la Commission européenne qui a permis un regain d'intérêt pour la zone. De plus, on constate l'affirmation d'une dimension régionale nette. Mais comment s'articule t elle avec les autres politiques? Selon Laure Delcour, deux questions se posent. D'une part, quelle est la place réelle de la synergie de la mer Noire dans la politique européenne ? D'autre part, le modèle choisi par l'UE est-il vraiment pertinent et efficace ?

Tout d'abord, la synergie de la mer Noire se situe dans un contexte politique particulier : avec l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l'UE en 2007,onassisteaudéplacement du centre degravité de l'Europe.Cette synergie pourrait alors renvoyer à un objet de coopération régionale lié au modèle d'intégration régionale de la Communauté européenne. Il faut alors appuyer le développement de liens dans la région, car cela constitue un bon élément de stabilisation. Cependant tout ceci constitue une rupture, car cette dimension était absente à l'égard du bloc communiste. Il y aurait il une normalisation de l'approche européenne à l'Est ? L'Europe constitue un pole d'attraction considérable pour les pays riverains de la mer Noire, et un partenaire de choix pour la Russie. L'UE est un trait d'union, qui se pose en tant que seule organisation pouvant insuffler une véritable dynamique régionale. Celle-ci peut alors aider a résoudre les questions de sécurité, de perception des menaces…l'UE est quant a elle motivée par l'intérêt de renforcer la sécurité de ses frontières orientales.

Ensuite, on peut se poser la question l'efficacité et de la pertinence du modèle choisi par l'UE. Le model choisi s'inspire du model de la dimension septentrionale, mis en œuvre par la Finlande en Mer Baltique. Ceci permet une interdépendance et une sorte de « solidarité de fait » entre les pays riverains de la mer Baltique. Ceci non seulement favorise les relations positives entre les différents pays via des initiatives concrètes, mais aussi permet de rendre les pays plus proches par l'intermédiaire d'échanges intenses. Cela peut constituer dès lors un bon model pour la mer Noire. Cependant, dans le cas de la mer Noire, il n'y a pas d'institutions nouvelles, ni d'accords associés. Le cadre institutionnel doit être flexible. En effet, les pays riverains de la mer noire sont non seulement dans des situations hétérogènes, mais aussi régis par des lois nationales différentes, contrairement aux pays nordiques. La flexibilité est donc nécessaire.

L'Europe sera-t-elle capable d'insuffler suffisamment de cohérence dans ses actions pour que celles-ci soient efficaces ? Comme le rappelle à juste titre Laure Delcour, on peut poser la question de l'unité de la mer Noire, et le fait de savoir si le cadre géographique retenu par l'UE n'est pas trop limitatif. Doit-on inclure l'Asie Centrale ?

Odette Tomescu et Ronald Hatto, maîtres de conférence à Sciences Po :

Vers une stratégie euro atlantique pour la mer Noire : rencontres stratégiques, synergies et perspectives.

Ronald Hatto et Odette Tomescu se sont quant à eux poser la question de savoir si on se dirigeait vers une stratégie euro-atlantique pour la mer Noire, avec les défis et opportunités qui en découlent. Pour eux, on doit partir d'un constat, celui d'une multitude de cadres de coopération sans grande cohérence.

Odette Tomescu fait remarquer qu'il y a des anciens acteurs, comme la Russie et la Turquie, qui s'opposent à des nouveaux acteurs, comme les Etats-Unis. L'idée d'une telle stratégie euro-atlantique est née des débats dans les cercles académiques, les thinks tanks (surtout les républicains). Mais cela restera t il un débat d'analystes ou cela touchera t il vraiment le cercle des décideurs ?

L'idée est de mettre ensemble le Soft power et le hard power de l'UE, des USA et de l'OTAN, afin de mettre de la cohérence dans la région. Mais la question est de savoir qui de ces trois grand fera le premier pas. Il y a donc trois scénarios distincts: celui où l'élargissement de l'OTAN est privilégié en premier, celui où c'est l'élargissement européen qui est considéré comme le plus important, puis enfin celui où les deux élargissement pourraient se faire simultanément.

Ronald Hatto a décidé de nous exposer la conception du « NATO first » (développée dans les think tanks conservateurs) soit le premier scénario, où l'élargissement de l'OTAN est considéré comme étant le plus impératif. Plusieurs raisons sont évoquées pour justifier l'importance d'une telle approche :

 Les pays de la mer Noire ne se sentent pas en sécurité et ont besoin du parapluie sécuritaire de l'OTAN. En effet, les réformes démocratiques ne peuvent s'opérer que dans un cadre de sécurité.
 L'Europe parait trop molle à l'égard de la mer Noire et de la Russie, et le règlement des conflits gelés ne se fait pas assez rapidement.
 On peut constater également un épuisement de l'élargissement de l'Europe.

Ainsi, l'OTAN constituerait une véritable porte ouverte, contrairement à l'UE. Il y a cependant des limites. D'abord, l'OTAN à d'autres priorités que la mer Noire (Balkans, Afghanistan, Irak). Ensuite, il y a un risque de mise à l'écart et de radicalisation position russe envers l'OTAN. Enfin, les Etats hésitent toujours entre l'UE et l'OTAN pour une première adhésion.

Odette Tomescu nous expose quant à elle la deuxième approche, celle où l'UE est considérée comme la meilleure solution de première adhésion (conception défendue notamment par Javier Solana). En effet, celle-ci est déjà fortement impliquée géographiquement et géopolitiquement dans la région de la mer Noire, et est directement concernée puisqu'il s'agit de sa nouvelle frontière orientale. Des plans d'actions ont également été mis en place dans la région. Il paraîtrait donc normal et légitime qu'elle agisse la première auprès de ces pays, car concrètement les USA n'ont pas vraiment d'intérêt dans cette région. Pour ce qui est de l'adhésion simultanée, cela est encore considéré comme trop tôt.

Débats :



Une question importante se pose : y a t il un art de vivre de la mer Noire ? Celui-ci serait alors constitué par l'héritage culturel, et par les multiples traits communs aux différentes populations. Cependant, ces dernières restent beaucoup trop hétérogènes, par conséquent on ne peut pas réellement parler d'un « art de vivre » de la mer Noire.




Synthèse et conclusion



Pierre Verluise, directeur d'études au Collège Interarmées de Défense, directeur de diploweb :



Toujours considérée comme zone tampon de l'influence russe en Europe et située au centre des conflits gelés (Caucase Sud et Transnistrie), la mer Noire suscite aujourd'hui, et de manière légitime, un certain intérêt académique. L'ensemble des discussions a bien su mettre en avant l'importance stratégique de la mer Noire pour les années à venir. Cette importance semble même dépasser le cadre des six Etats riverains (la Roumanie, l'Ukraine, la Russie, la Géorgie, la Turquie et la Bulgarie) puisque les interventions se sont penchées sur la situation en Moldavie et dans l'ensemble du Caucase Sud (dont l'Arménie et l'Azerbaïdjan). L'Asie Centrale a été également évoquée, amenant ainsi un certain regard eurasiatique à ce colloque.

Le colloque s'intitulant « géopolitique de la mer Noire : enjeux et perspectives » il convient donc en conclusion de résumer les différents enjeux qui ont été évoqués. On a présenté la mer Noire comme une mer fermée, comme un maillon aux défis sécuritaires élevés (conflits gelés, trafics et criminalité moldave en puissance, enjeux énergétiques sur l'axe géopolitique reliant les trois mers…). Plusieurs options ont été envisagées pour cette zone, soit une prédominance de l'OTAN, soit au contraire de l'UE, soit idéalement l'intervention simultanée des deux. Il paraît plus plausible que l'OTAN donne le rythme comme il l'a déjà fait en 2004 en lançant le processus des élargissements que l'UE a poursuivi.

En ce qui concerne les perspectives, on note un déficit de pensée politique et un manque de cohérence à commencer entre les experts eux-mêmes. Ensuite, il ne faut pas perdre de vue que les nouveaux Etats membres et d'autres comme la Géorgie possèdent une autre culture géopolitique, ils sont beaucoup plus demandeur de sécurité. Finalement, ces débats sur la mer Noire ont soulevé d'autres questions toutes aussi intéressantes comme la nature des relations entre l'UE et l'OTAN, ou encore la manière dont est conçue la relation UE-Russie (peur d'irriter le Kremlin ou oser l'affronter).

Aujourd'hui, la région de la mer Noire apparaît donc comme une zone en pleine évolution, comme une zone qui pourrait constituer dans quelques années un espace économique cohérent et dynamique. Néanmoins, comme nous avons pu le constater, l'environnement reste marqué par des contradictions et des conflits d'intérêts qui se cristallisent sans trop d'espoirs de résolution future. On attend, dans ce contexte, une politique européenne beaucoup plus ambitieuse et efficace. Les regards se tournent donc vers l'avènement de la présidence française de l'UE et sur la politique qu'elle envisagera pour la mer Noire.



Compte rendu établi par Anne Capovilla et Tiphanie Rouaud