Russie : conquête et reconquête du Sud Caucase de 1801 à 2008
2011-01-28

Depuis plus de deux siècles, la Russie entend gérer les affaires du Sud Caucase par différents modes de gouvernement à sa convenance, annexion, fédération manu militari, souveraineté limitée. Si pour la période contemporaine les hydrocarbures ne sont pas exempts du jeu, la Russie n'entend pas voir son flanc Sud habité comme son flanc Ouest par des pays "hostiles" : une continuité géographique de pays "amis" jusqu'en Iran ne serait pas pour lui déplaire

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Annexion par la Russie tsariste, de 1801 à 1917



La Russie tsariste, essentiellement pour se prémunir de la pression de l'Empire ottoman et pour consolider ses accès à le mer Caspienne et à la mer Noire, entreprend au XIXéme siècle la conquête des Nord et Sud Caucase. Si la résistance des peuples du Nord Caucase, en particulier celle des Tchétchènes avec leur chef de guerre Chamyl, émeut l'Occident, les peuples du Sud Caucase ne sont pas en reste.

Le tsar Paul Ier signe le décret d'annexion de la Géorgie le 22 décembre 1800, publié d'ailleurs en 1801, mais il ne sera concrétisé sur le terrain qu'en 1864 ! En effet, l'armée russe progresse lentement. Les différentes provinces géorgiennes passent sous contrôle russe une à une :
- la Kakhétie, la Kartlie et l'Imérétie en 1813 (traité de Gvilistan),
- la Gourie en 1829 (traité d'Andrinople),
- la Samtskhé Djavakhétie en 1834 (traité de Berlin),
- la Mingrélie et la Svanétie en 1857,
- l'Abkhazie en 1864, non sans que les populations musulmanes en soient chassées vers l'Empire ottoman et remplacées par des populations chrétiennes orthodoxes.

Le Sud Caucase reste ainsi dans le périmètre de la Russie tsariste jusqu'en février 1917, date de la chute de l'Empire russe.

Fédération manu militari avec la Russie soviétique, de 1921 à 1990



En mars 1918, à Brest - Litovsk, dans le cadre du traité de paix séparée entre la Russie et l'Allemagne, une clause secrète entre Lénine et Moustapha Kémal (le futur Ataturk) stipule que l'Empire ottoman acquiert les districts arméniens et géorgiens d'Ardhan, d'Artvin et de Batoumi.

En mai 1918, l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie proclament leur indépendance et se lancent sur la voie de républiques parlementaires.

Bientôt les armés de la Russie soviétique, dite "Armée rouge", défont une à une les "armées blanches" restées fidèles au tsar Nicolas II et deviennent disponibles pour de nouveaux fronts. Fort opportunément, les communistes azerbaïdjanais, arméniens et géorgiens - pourtant très minoritaires dans leurs pays- font appel à elles : début 1921, le Sud Caucase est envahi à partir de Vladikavkaz (Ossétie du Nord), à partir des territoires russes du Nord Caucase bordant la mer Caspienne et à partir de ceux bordant la mer Noire.

La reconnaissance de l'indépendance géorgienne avait été actée quelques jours auparavent par la Société des Nations. Avant l'exil, un détachement de l'armée de la Ière République de Géorgie fait face au détachement de l'armée ottomane venu prendre possession de Batoumi et le défait : l'Adjarie restera partie intégrante du territoire géorgien. Par contre les districts d'Ardahan et d'Artvin iront à l'Empire ottoman.

La Grande - Bretagne, intéressée par les richesses en hydrocarbure de la mer Caspienne, s'accorde secrètement avec la Russie soviétique pour un "partage" : cette clause ne sera en fait jamais suivie d'effet, mais laisse un temps une "certaine liberté" à Moscou dans le Sud Caucase.

Certaines anomalies administratives seront "entretenues". Le Haut-Karabakh, essentiellement habité par une population arménienne, est rattaché à l'Azerbaïdjan. L'Abkhazie, dans laquelle la population abkhaze est devenue minoritaire, est érigée en République autonome au sein de la Géorgie. L'Adjarie, habitée par une population géorgienne, est érigée en République autonome au sein de la Géorgie. L'Ossétie du Sud, habitée majoritairement par une population ossète mais à très forte minorité géorgienne, est érigée en Région autonome au sein de la Géorgie.

Le Sud Caucase, amputé de territoires cédés à l'Empire ottoman, est intégré au périmètre d'influence de la Russie soviétique jusqu'en 1990.

Souveraineté limitée sous le regard de la Russie post-soviétique



La chute de l'URSS, la proclamation du retour à l'indépendance de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan et de la Géorgie pose à la Russie la question de sa zone d'influence réelle dans cette région : la continuité d'une zone géographique "amie" allant de la Russie à l'Iran par l'Arménie en passant par l' Azerbaïdjan ou la Géorgie séduit nombre de géopoliticiens russes.

L'Arménie y est déjà : elle conserve une base militaire russe et a bénéficié de son appui durant la guerre livrée à l'Azerbaïdjan pour le contrôle de Haut - Karabakh : les Azerbaïdjanais ont été pratiquement exclus de cette région et du couloir qui séparait le Haut - Karabakh de l'Arménie.

L'Azerbaïdjan, concurrente de la Russie en terme d'hydrocarbure, reste prudemment "neutre", ne souhaitant pas envenimer ses relations avec Moscou.

La Géorgie se détourne de l'influence russe pour différentes raisons, les sécessions de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud en particulier. Son aspiration à rejoindre l'OTAN est censée sécuriser militairement son intégrité territoriale.

La Russie ne l'entend pas ainsi, en "reconquérant" en août 2008 l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud dans leurs frontières soviétiques par une offensive militaire de grande envergure (après l'avoir préparée visiblement de longue date), elle ajoute 30 000 Géorgiens déplacés d'Ossétie du Sud aux 250 000 Géorgiens déplacés d'Abkhazie et elle détruit toute l'infrastructure militaire géorgienne : un sérieux avertissement est donné à l'opinion publique géorgienne, au gouvernement géorgien et à la communauté internationale. L'isolement russe ne sera que temporaire, les besoins en hydrocarbure feront vite revenir les "clients" à de meilleurs sentiments.

Ainsi rien ne se fera plus dans le Sud Caucase sans Moscou : le message est appuyé par l'installation de 10 000 soldats, de centaines (si ce n'est un millier) de chars et de rampes de missiles sur le territoire "reconquis".

Mirian Méloua