"Après la guerre en Géorgie, peut-on stabiliser la poudrière caucasienne ?", conférence de Jean RADVANYI (octobre 2008)
2013-12-19

Dans le cadre du 19ème Festival International de Géographie de Saint Dié des Vosges, Jean Radvanyi, Directeur du Centre franco-russe en Sciences Humaines et Sociales de Moscou, prononçait le 3 octobre une conférence sur le récent conflit en Géorgie, conférence que l'on pourrait résumer ainsi : les 4 guerres du Caucase d'août 2008, les 3 hypothèses de cause de déclenchement de ce conflit, les 2 défaites militaires géorgiennes et la défaite politique de la Géorgie, des Etats-Unis et de l'Union européenne (1).

Les 4 guerres du Caucase d'août 2008



- La première guerre est géorgiano-ossète. Elle est déclenchée par la Géorgie le 7 août à 23 heures 45 (bombardements et entrée de chars dans Tskhinvali) et se veut une réplique aux provocations ossètes. Après un bilan provisoire manifestement exagéré de 2000 victimes annoncé par V. Poutine, d'autres sources russes parleront de 133 morts. Elle aurait été préparée par Tbilissi, notamment en organisant des manoeuvres conjointes américano-géorgiennes au cour du mois de juillet 2008 (2).

- La deuxième guerre est russo-géorgienne. Elle est déclenchée par la Russie le 8 août et veut défendre les citoyens russes présents sur le territoire sud ossète (80% de la population est en possession de passeports russes récents, un millier de soldats russes y résident au titre de la "force de paix" CEI). Elle aurait été préparée par des manoeuvres militaires russes dans le Nord Caucase, en juillet 2008. Très vite, elle déborde du territoire sud ossète, couvre les zones de proximité de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie ainsi que les axes de communication entre l'Ouest et l'Est de la Géorgie.

- La troisième guerre est masquée. Elle est également déclenchée par la Russie et se veut un coup d'arrêt à la stratégie d'intégration à l'OTAN des pays de l'ex-URSS géographiquement proches du territoire russe, stratégie impulsée par les Etats-Unis depuis plusieurs années (3).

- La quatrième guerre est celle de l'information, différente des manipulations de la première guerre d'Irak. D'un coté, il s'agit d'orienter les médias occidentaux (et géorgiens) afin de gagner l'opinion publique mondiale contre la Russie. De l'autre coté, il s'agit d'orienter les médias russes et quelques médias internationaux afin de justifier l'intervention russe : "Malgré leur retard, les Russes ont vite appris".

Les 3 hypothèses de cause de déclenchement des conflits



- L'hypothèse du piège russe tendu au président géorgien est l'hypothèse la plus répandue. L'entourage de Mikheïl Saakachvili aurait été "désinformé", une éventuelle attaque géorgienne sur l'Ossétie du Sud ne déclencherait pas de réponse massive russe.

- L'hypothèse du piège américain est également avancée. Si le Département d'Etat américain a toujours été hostile à une intervention armée de la Géorgie en Ossétie du Sud, d'autres groupes d'influence étaient présents à Tbilissi, des "think-thanks" néo-conservateurs à Blackwater. Certains de ces conseillers américains du Président Saakachvili, "civils mais proches des milieux militaires américains, ayant déjà oeuvré au déclenchement de la guerre en Irak" auraient contribué à l'intervention militaire géorgienne.

- L'hypothèse d'une "auto-intoxication géorgienne" ne serait pas à exclure; En mettant l'accent sur la priorité à l'intégrité territoriale (particulièrement depuis 2004), les milieux politiques géorgiens se seraient eux-mêmes convaincus que le retour de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie dans le giron de Tbilissi était possible, que la Russie ne répliquerait pas massivement et que les Etats-Unis les soutiendraient.

Les 2 défaites militaires géorgiennes



- En Ossétie du Sud, sur un territoire défini à l'époque soviétique et comprenant des villages géorgiens au Nord (autour de Tamarchéni) et à l'Est (autour d'Akhalgori), l'armée russe avance en deux étapes, d'abord les forces spéciales russes munies d'équipements sophistiqués de destruction de chars, puis les blindés russes eux-mêmes. La purification ethnique des populations géorgiennes aurait été confiée aux milices ossètes et à un bataillon tchétchène (4), expulsion des personnes, destructions des maisons afin d'empêcher tout retour. Les zones de proximité sont également envahies, comme la ville de Gori. Plusieurs bases militaires géorgiennes récentes, dont celle près de Gori, sont détruites.

- En Abkhazie, outre l'avancée de l'armée russe sur le territoire des séparatistes abkhazes, la haute vallée de Kodori (habitée par une population svane, se reconnaissant comme géorgienne) est conquise en août 2008 et passe sous contrôle de l'administration abkhaze. Les zones de proximité sont également envahies, comme la récente base militaire géorgienne de Senaki et le port militaire géorgien de Poti: leurs installations sont détruites.

La défaite politique de la Géorgie, des Etats-Unis et de l'Union européenne



Un accord secret aurait été négocié en 2000, en Autriche, entre la Russie et la Géorgie, sous l'égide de l'OSCE, stipulant que l'Ossétie du Sud resterait dans le giron territorial de Tbilissi à la condition que la région bénéficie d'une autonomie suffisante pour pouvoir échanger et commercer avec Moscou. La Géorgie aurait refusé cet accord à la dernière minute, considérant que la solution au conflit abkhaze était plus prioritaire et que le conflit ossète était "mineur". Les Etats-Unis et les pays alors membres de l'Union européenne ne s'en seraient pas ému.

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Ce conflit malheureusement prévisible, laisse des meurtrissures profondes. Une nouvelle fois, la Géorgie doit déplorer des morts et des milliers de réfugiés alors qu'elle ne s'était toujours pas relevée des crises précédentes. Jamais les Géorgiens ne pardonneront aux autorités russes d'avoir amputé leur territoire. Et pour la troisième fois en moins de 20 ans, un président élu par une large majorité des électeurs conduit son pays à la catastrophe (5), (6) et (7).



Notes



(1) D'après les notes prises lors de la conférence et relues par le conférencier.

(2) Jean Radvanyi rappelle que les Géorgiens ont engagé en un siècle trois opérations militaires contre les sud Ossètes, le gouvernement de la Ière République en 1920, le Président Gamsakhourdia en 1991 et le Président Saakachvili en 2008.

(3) Selon Jean Radvanyi, Ronald Reagan s'était engagé auprès de Mikhaîl Gorbatchev à ce que l'OTAN n'accueille pas les pays de l'ex-URSS.

(4) En réponse à une question sur le "risque" pour la Russie de voir la Tchétchénie s'inspirer du séparatisme de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie, Jean Radvanyi estime que ce "risque" est faible compte tenu de la reconstruction réelle engagée par Moscou dans la région de Groznyi. Mais il est clair qu'en décidant de reconnaître les deux régions sécessionnistes, Moscou s'engage dans un pari risqué au sein de la fédération russe.

(5) Jean Radvanyi attribue la cause du déclenchement de ces guerres à la stratégie militaires des Etats-Unis (élargissement de l'OTAN aux frontières de la Russie) et à la volonté de la Géorgie d'y souscrire. Pour pouvoir poser sa candidature en décembre 2008, Tbilissi avait besoin de "régler ses conflits locaux" comme le stipule la charte de l'OTAN.

(6) Jean Radvanyi écarte les composantes énergétiques comme facteur prioritaire au déclenchement de ces guerres. L'oléoduc Bakou - Tbilissi - Ceyhan n'a jamais été menacé par les bombardements de l'aviation russe. Le "grand jeu" s'est déplacé au Turkménistan en particulier, où l'influence russe et l'influence chinoise se contrarient.

(7) Jean Radvanyi cite à plusieurs reprises "Le Carnet de route en Géorgie" de l'écrivain Jonathan Littell publié dans Le Monde2 daté du 4 octobre 2008.

Voir aussi une autre analyse

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