Union européenne : "la Lituanie seule face à la Russie ?" par Gilles DUTERTRE (2008)
2013-03-11

Pour comprendre ses rapports actuels avec la Russie, il convient de faire un lointain retour en arrière sur l'histoire de la Lituanie.

Deux siècles difficiles



Au contraire des deux autres Etats baltes, la Lituanie a été dès le Moyen-âge un grand Etat, le plus grand d'Europe au XVème siècle, s'étendant de la Mer baltique à la Mer noire. Cette expansion s'est faite principalement contre les Chevaliers Teutoniques à l'ouest, mais aussi contre ce qui n'était alors que la Moscovie à l'est. Cette opposition a été une récurrence dans l'histoire et a culminé avec l'occupation tsariste de la Lituanie de 1795 à 1917, suivie de combats contre les bolcheviques (1918 - 1919), et, bien sûr, avec l'occupation soviétique de 1940 - 1941 et 1944 - 1991. Les dernières exactions soviétiques de 1991 sont encore présentes dans toutes les mémoires (14 civils tués à Vilnius le 13 janvier 1991, 7 douaniers sans armes assasinés à Medininkai le 27 janvier 1991) alors que, dans l'inconscient des Occidentaux, le communisme est tombé avec le mur de Berlin, le 9 novembre 1989. de tout temps, la Russie est donc apparue comme une menace pour la Lituanie.

Une impression d'abandon de l'UE, face à la Russie



Les choses ont changé en 2004 par l'entrée des Etats baltes dans l'Union européenne et dans l'OTAN. Avec l'une, ils retrouvaient leur identité européenne confisquée depuis 50 ans. Par l'autre, ils se protégeaient des vélléités de la Russie, qui continuait à considérer son "étranger proche" comme sa sphère naturelle d'expansion. C'était aux yeux des Baltes, un signal clair pour signifier que l'époque de l'empire soviétique était irrémédiablement terminé.

Par ailleurs, la Lituanie a toujours proclamé, depuis son entrée dans l'UE, qu'elle voulait être un pont entre l'Union et ses voisins de l'est. Le 7 janvier 2008, le président Valdas Adamkus déclarait : "Utilisant son autorité internationale acquise ces dernières années, la Lituanie poursuivra son soutien à la diffusion des réformes et de la démocratie en Ukraine, en Biélorussie et dans les pays du Caucase du Sud ; elle continuera à aider à résoudre les conflits gelés artificiellement". Il précisait en outre que le dialogue avec la Russie pouvait être cordial à condition qu'il soit basé sur des valeurs et des principes communs, et sur un pied d'égalité.

Or le moins qu'on puisse dire, c'est que ces conditions sont loin d'être remplies. Et les Etats baltes dans leur ensemble, et singulièrement la Lituanie, ne sentent pas la solidarité de l'Europe de l'ouest dans ce domaine.

Chronologiquement, le premier exemple fut l'accord russo-allemand sur le gazoduc sous-marin Nord Stream sous la Baltique, accord qui s'est fait sans que l'Allemagne ne consulte ses partenaires de l'UE (2005). L'ancien ambassadeur de Lituanie en France, Riardas Bakis a bien vu le piège : "Si les Européens présentent un front désuni, la Russie pourra aisément abuser de la situation et se servir de ce levier pour manoeuvrer". Car, outre un danger écologique, les riverains de la Baltique y voient un danger économique, la Russie cherchant à les éviter.

Le second exemple est celui dela "fuite" depuis juin 2006 de l'oléoduc Druzhba, qui alimentait la raffinerie de Mazeiki Nafta : la Lituanie reproche à l'exploitant russe, Transneft, d'avoir délibérément tardé, et finalement renoncé, à réparer la fuite pour des raisons politiques. Là aussi, le terme de punition (pour avoir privatisé la raffinerie au profit des Polonais et non pas des Russes) revient souvent.

Un troisième exemple a été le déplacement du soldat de bronze à Tallinn en avril 2007. Symbole de la victoire contre le fascisme pour les russophones, cette statue représentaient pour les Estoniens 50 ans d'occupation soviétique. La Russie a sinon instrumentalisé l'affaire, mais l'a au moins exploitée. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a menacé de suspendre les relations diplomatiques entre les deux pays. Ce ne fut d'ailleurs qu'un épisode de la propagande russe qui fustige avec récurrence "la ré-écriture de l'histoire dans les Etats baltes, réhabilitant les nazis et leurs acolytes" (Dmitri Medvedev 15 juillet 2008). En oubliant au passage que la Russie soviétique a été l'alliée de l'Allemagne nazie de 1939 (pacte Molotov - Ribbentrop) à 1941.

Ces exemples ont culminé, bien entendu, avec le conflit russo-géorgien d'août 2008. Aux yeux de la Lituanie, Moscou redoute la prolifération du "virus orange" vers la Russie et cherche donc à punir les Etats, qu'elle considère comme faisant partie de son espace, coupables de vouloir se démocratiser. Tout comme lors de la révolution orange en Ukraine, la Lituanie a été, avec la Pologne, en pointe pour soutenir la démocratie géorgienne. Et elle ne manque pas de rappeler, à juste titre, que la Russie ne respecte pas l'accord Sarkozy - Medvedev du 12 août, stipulant notamment le retrait des troupes russes "derrière les lignes antérieurement au déclenchement des hostilités".

Enfin, outre la menace du déploiement de missiles Iskander dans l'enclave russe de Kaliningrad face au bouclier américain, la décision de la Russie, il y a un an, de revenir sur le moratoire sur le traité FCE (Forces conventionnelles en Europe), limitant le stationnement de troupes dans certaines zones, par exemple notamment dans le Caucase ou face aux Etats baltes, inquiétent beaucoup ici.

Dans toutes ces affaires, la Lituanie n'a enregistré que des réactions molles, voire inexistantes, de l'Union européenne. Quand le Haut représentant aux relations extérieures et à la sécurité de l'Union européenne, Javier Solana, se dit "préoccupé par les décisions russes", il n'est pas sûr que cela inquiète beaucoup MM. Medvedev et Poutine. Et la Lituanie s'est récemment retrouvée bien seule, non pas, comme il a été écrit ici et là, pour bloquer la relance des négociations Russie - UE, mais pour que ses préoccupations soient inscrites à l'ordre du jour. De façon à ce que ce ne soit pas "business as usual" comme s'il ne s'était rien passé. Car, comme le disait Claude Malhuret à propos de l'URSS, "ce ne sont pas les cadeaux qui font changer, mais au contraire c'est la fermeté".

Quelles perspectives ?



Il est clair, et c'est M. Poutine qui l'a lui-même dit, pour qui la disparition de l'Union soviétique a été "la plus grande catastrophe géopolitique du siècle", que la Russie continuera à chercher à rétablir son influence sur son étranger proche. Le président français, président en exercice de l'Union européenne, déclarant : "Il est parfaitement normal que la Russie veuille défendre ses intérêts ainsi que ceux des Russes en Russie et des russophones à l'extérieur de la Russie", ce ne peut-être qu'un encouragement. Un encouragement qui inquiète fort les Baltes.

On ne croit certes pas ici à un scénario de type Géorgie, ne serait-ce que parce que l'on veut croire à l'effet dissuasif que constitue l'appartenance des Etats baltes à l'OTAN. Mais des moyens de coercition existent. Les Etats baltes sont extrêmement sensibles à la dépendance aux énergies venant de Russie, notamment gaz et électricité, dans la perspective de la fermeture, le 31 décembre 2009, de la centrale nucléaire d'Ignalina, imposée par l'Union européenne. Or, les dits Etats ne cessent d'appeler de leurs voeux à l'instauration d'une politique énergétique européenne, argumentant que, si l'Europe n'est pas capable de créer sa propre politique énergétique, la Russie le fera pour elle.

Gilles DUTERTRE



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