Les musulmans de Géorgie (juillet 2011)
2012-02-13

L'histoire



La Géorgie a eu des contacts avec le monde islamique dès le VIIème siècle.

Tiflis est le centre d'un émirat arabe, et même si elle redevient la capitale d'un royaume chrétien en 1122, la ville continue d'accueillir les musulmans qui jouissent de certains privilèges.

Aux XVIème et XVIIème siècles, l'influence de deux puissants voisins musulans est forte, l'Empire ottoman sunnite et l'Empire iranien chiite. Pourtant la population musulmane ne dépasse pas 15%.

Une photographie en 1989



Le recensement comptabilisait

- les Azéris, chiites mais aussi sunnites, entrés en Géorgie dès les XVI et XVIIème siècle, formant la communauté musulmane la plus importante de Géorgie, plus de 300 000 personnes.

- les Abkhazes, sunnites, islamisés à partir des années 1740 par les Ottomans. déportés vers la Turquie dans les années 1860 par les Russes et rechristianisés jusqu'en 1921. Ils seront à nouveau en partie islamisés après la sécession de leur territoire en 1993.

- les Adjars, d'ethnie géorgienne, sunnites, islamisés à partir des années 1830 par les Ottomans, conservant de fortes traces de la chrétienté. Ils seront pour partie rechristianisés après le retour à l'indépendance de la Géorgie en 1991.

- les Meshkètes, parfois qualifiées de Turcs Meskhètes, dont 100 000 furent déportés en Asie centrale par le pouvoir soviétique durant la IIème guerre mondiale.

- les Kists (12 000), de la même ethnie que les Tchétchènes et les Ingouches, sunnites dont une partie s'est christianisée, conservant des traces du paganisme, entrés en Géorgie au XIXème siècle. La moitié réside dans les gorges de Pankissi.

- les Avars (4 200),

- les Tatars (4 100),

- les Kazakhs (2 600),

- les Turcs (1 400),

- les Ouzbeks (1 300),

- les Tadjiks (1 200),

- les descendants des Géorgiens initialement déportés au XVIIème siècle par l'Empire iranien au Feridan, revenus au pays de leurs ancêtres dans les années 1970 (quelques centaines).

L'originalité du monde islamique sur le territoire géorgien, provenait de l'influence du paganisme et du christianisme (peu de pratique de la bigamie, consommation de viandes de porc ou d'alcool), et de la coexistence entre sunnites et chiites, parfois dans la même mosquée comme à Tbilissi.

L'évolution des années 1990 et 2000



L'islam est l'objet, comme partout ailleurs dans le monde, d'un retour au fondamentalisme. Quatre nouvelles mosquées ont été construites dans les gorges de Pankissi, dont une mosquée wahhabite à Duissi en 2000, financée par un cheikh d'Arabie Saoudite contre la volonté de l'administration locale. Quinze personnes ont été extradées par la Géorgie vers les Etats-Unis et transférées à Guantanamo, suite à une opération antiterroriste.

La lutte est engagée entre l'islam traditionnel, qui s'est accommodé depuis des siècles de pratiques locales, et l'islam fondamentaliste, pur et intransigeant. A cette lutte, s'ajoutent les luttes des génération, les luttes séculaires d'influence des peuples du Nord de la Géorgie tous musulmans (à l'exception des Ossètes) et des peuples au Sud de la Géorgie tous également musulmans (à l'exception des Arméniens).

La population musulmane de Géorgie est passée sous le seuil des 10% de la population totale, pour se situer entre 3 et 400 000 personnes : les minorités sont certainement plus touchées par la situation économique, mais le martèlement depuis la Révolution des Roses de l'association entre citoyenneté géorgienne et religion chrétienne orthodoxe n'y est certainement pas étranger.

La photographie en 2011



L'ethnie azérie constitue la très grande majorité de la communauté musulmane sur le territoire géorgien, plusieurs centaines de milliers de personnes : elle suit l'islam chiite.

Les Adjars, d'ethnie géorgienne, constituent la seconde communauté musulmane, quelques dizaines de milliers de personnes : ils suivent l'islam sunnite.

Les Kists, venus du Nord Caucase, établis dans les gorges de Pankissi et aux alentours, une dizaine de milliers de personnes, suit l'islam sunnite.

Les Meskhètes, au sud du pays, dont la population est aujourdhui limitée à quelques milliers de personnes après les déportations staliniennes, sont de confession musulmane sunnite.

Les Tchétchènes récemment réfugiés, quelques centaines -voire un millier-, se réclament du sunnisme.

En Abkhazie, la situation est mal connue sur le plan de la religion musulmane.

Aucune donnée officielle ne permet de dire que la population musulmane sur le territoire géorgien contrôlé par Tbilissi ait notablement augmenté ou diminué en une décennie.

Les enjeux de pouvoir


Deux organisations musulmanes se disputent le territoire géorgien.

D'une part, le Conseil des musulmans du Caucase (CMB) : créé à Bakou en 1937, il est dirigé par le grand Mufti du Caucase Allahshukur Pashadze depuis les années 1980. Il s'est implanté à Tbilissi en 1996. Ses adversaires l'accusent d'être plus ou moins lié avec le gouvernement azerbaïdjanais. Son influence est battue en brèche par une autre organisation de Bakou, le DEVAM dirigé par Ilgar Ibrahimoglu.

D'autre part, l'Administration de tous les musulmans de Géorgie (AGMA) : créé en mai 2011, elle est dirigée par le Cheikh Vagip Akapilov chiite, le Mufti Jemal Parkhadze sunnite et l'Iman Iasin Aliyev de la mosquée de Tbilissi. Elle se veut un pont entre la communauté musulmane et le gouvernement géorgien, en particulier avec la participation de notables du régime comme Huseyn Yusubov, vice-gouverneur de la Basse Kartlie (Kvemo Kartlie). Elle est décrite par ses adversaires comme une organisation liée au gouvernement géorgien. Il lui est reproché de ne pas être représentatif de la majorité des musulmans de Géorgie, d'ethnie azérie et chiite.

En préparation au vote parlementaire de l'amendement constitutionnel du 5 juillet 2011, le Premier ministre géorgien Nika Gilauri a reçu le Mufti Parkhadzé et le Cheik Akapilov de l'AGMA, lui donnant une certaine légitimité.

Immédiatement, les médias azerbaidjanais et géorgiens ont fait état de tensions entre les gouvernements sur cette question, sans qu'aucun communiqué ne soit officialisé.

De l'avis général, en permettant aux différentes religions historiquement présentes sur le territoire géorgien de s'enregistrer légalement -et d'avoir ainsi un autre statut que celui d'une ONG- les autorités civiles cherchent à les encadrer.

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Source : "Islam et musulmans en Géorgie contemporaine" par Guiorgui Sanidzé, Institut d'Etudes orientales G.Tsérétéli, Tbilissi, 2005, Websites dont Eurasianet.