"Mer Noire, mer Caspienne. Deux mers entrouvertes dans le nouveau grand jeu" par Jean RADVANYI (2009)
2013-01-11

Notes relues par le conférencier (1)

Si la mer Noire et la mer Caspienne sont des mers connues depuis l'Antiquité, si une grande partie de leurs rives ont appartenu un temps à l'Empire russe tsariste, puis à l'Union soviétique, un débat concernant le partage de leurs eaux territoriales, voire même la qualification de la mer Caspienne en lac, est soulevé depuis 1991.

Jean Radvanyi rappelle, anecdotiquement, le parcours d'une méduse particulière, la mnemiopsis leidy, de l'océan Atlantique à la mer Baltique, en passant par la mer Méditerranée, la mer Noire, la mer d'Azov, la Volga, le Don, la mer Caspienne et le système de canaux construit à l'époque de l'Empire russe tsariste, illustrant ainsi la formidable plate-forme de communication que représente cette région.

QUELQUES PARTICULARITES



Longtemps connues pour leurs réserves de poissons, l'anchois en mer Noire et l'esturgeon en Mer Caspienne, ces mers ont vu l'activité de pêche diminuer ces dernières années. En mer Noire la Turquie reste un acteur majeur, mais la Géorgie, la Russie et l'Ukraine sont aujourd'hui loin de capturer les tonnages saisis à l'époque soviétique. En mer Caspienne, au delà des champs pétrolifères et des pollutions, la Russie a du se résoudre à interdire la pêche à l'esturgeon et renoncer au traditionnel caviar noir tant l'espèce était menacée. Ces dispositions ne sont pas partagées par les autres pays riverains.

Autres particularités de ces deux mers "entrouvertes", le niveau des eaux et la salinité.

Sans qu'une explication ait pu être avancée, le niveau de la mer Caspienne a baissé de plusieurs mètres dans les années 1970, puis est remonté de deux mètres environ à partir de 1978, entraînant des destructions d'habitation et des migrations de population en Azerbaïdjan et en Russie.

La salinité de la mer Noire, sur des étendues assez grandes, présente des concentrations très différentes. La circulation de l'eau y est parfois entravée, des poches de gaz naturel se forment, entraînant des risques d'explosion si des gazoducs étaient posés à même les fonds selon certains (2).

LE PARTAGE DES EAUX TERRITORIALES



Les difficultés sont apparues lors de l'éclatement de l'Union soviétique, avec la formation de nouveaux Etats.

Pour la mer Noire, le passage des bateaux dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles sont régis par la Convention de Montreux (3). Devant le développement du trafic, la Turquie souhaiterait sa révision. Faute d'accord, elle accentue certainement à juste titre les mesures de sécurité, suppression des passages de nuit, espacement des passage, coût du passage.

La Roumanie et l'Ukraine sont en désaccord sur l'appartenance d'un ilot, au large du Danube, qui renfermerait des hydrocarbures.

La Crimée, cédée par Krouchtchev à l'Ukraine en 1954 continue de faire l'objet de désaccords entre Moscou et Kiev. Les Russes voudraient conserver l'accès à Sébastopol, port militaire russe loué à l'Ukraine jusqu'en 2017 et dont le bail ne sera pas renouvelé. Le partage du détroit de Kertch, entre mer Noire et mer Azov, est contesté entre les deux pays, ainsi que la propriété des phares et des balises, de l'ile ukraïnienne de Touzla que la Russie a récemment tenté de relier au continent russe par une digue.

La Russie et la Géorgie sont en désaccord sur les eaux territoriales abkhazes. La Russie ayant reconnu l'indépendance de l'Abkhazie considère que ses eaux territoriales ne sont plus géorgiennes. La Géorgie, appuyée par la communauté internationale moins trois pays, considère que les eaux territoriales abkhazes sont géorgiennes et ne se prive pas d'arraisonner tout bateau qui y pénètre sans son accord.

Pour la mer Caspienne, le partage des eaux territoriales entre l'Empire russe tsariste et l'Iran s'était effectué d'une manière simple, attribuant une toute petite part à l'Iran.

Depuis trois nouveaux Etats se sont créés, le Kazakhstan, le Turkménistan et l'Azerbaïdjan, et des réserves d'hydrocarbures y ont été identifiées : un nouvel accord de partage n'a pu être trouvé, à l'exception de deux accords Azerbaïdjan - Russie, Kazakhstan - Russie.

LES HYDROCARBURES



Dès 1993, l'Azerbaïdjan a favorisé la prospection par des compagnies occidentales (BP) et le cheminement des hydrocarbures par les territoires géorgiens et turcs :
- oléoduc Bakou - Soupsa (en Géorgie, sur la côte de la mer Noire) dans un premier temps,
- oléoduc Bakou - Tbilissi - Ceyhan (en Turquie, sur la côte de la mer Méditerranée, avec une base militaire américaine) dans un deuxième temps,
- gazoduc Bakou - Tbilissi - Erzéroum (en Turquie) dans un troisiéme temps.
Le territoire russe et les détroits de la mer Noire étaient ainsi évités.

La Russie réplique par la création de pipelines dans le Nord Caucase dont la capacité permettrait non seulement d'évacuer les hydrocarbures russes, mais aussi ceux provenant des autres pays caspiens. Novorossik (4), au Nord de la mer Noire, devient un noeud stratégique pour la Russie qui projette d'y développer la base militaire existante. Venus de tout le territoire russe, afin en particulier d'éviter le territoire ukrainien, les pipelines russes convergent vers Novorossik et alimentent un gazoduc vers la Turquie sous la mer Noire (Blue Stream déjà réalisé), et pourraient alimenter un autre gazoduc vers la Bulgarie et la Grèce à destination de l'Italie (South Stream concurrent du gazoduc européen Nabucco, avec l'appui de Silvio Berlusconi).

LE NOUVEAU GRAND JEU



La Chine cherche à devenir un acteur majeur dans la région, au Kazakhstan et en Ouzbékistan pour le pétrole, au Turkménistan pour le gaz, avec une logique soviétique, des objectifs géostratégiques à long terme, sans privilégier les aspects économiques à court terme : elle se pose pour ces pays en concurrent direct de la Russie et des Etats-Unis.

La Turquie se rapproche de la Russie, agacée par une Union européenne qui la fait lanterner devant sa porte.

Selon Jean Radvanyi, l'équilibre des forces dans cette région ne peut-être compris sans avoir à l'esprit l'accès aux hydrocarbures de la mer Caspienne. La guerre russo - géorgienne d'août 2008, les progrès du dialogue turco - arménien, l'installation de bases militaires russes en Abkhazie et en Ossétie du Sud, l'hypothèse d'une base militaire américaine en Géorgie, les tensions dans les provinces Ouest de la Chine, et bien d'autres évènements, illustrent l'instabilité des équilibres entre ces forces.

Le grand jeu des grandes puissances, Russie, Etats-Unis (et dans une moindre mesure une Union européenne divisée en "vieux pays" ménageant la Russie et en "nouveaux pays" méfiants vis-à-vis de la Russie) a été jusqu'à présent peu favorable aux peuples des pays régionaux, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan et Turquie. La situation de l'Iran reste particulière.

Si une association des pays riverains de la mer Noire a pu voir le jour, après avoir intégré l'Albanie, l'Azerbaïdjan et la Moldavie, et se réunir ponctuellement, l'association des pays riverains de la mer Caspienne n'a pu pour l'instant se réunir. Quelques mots clefs ont du l'en empêcher, Irak, Afghanistan et OTAN (5).

Notes

:

- (1) Conférence de Jean Radvanyi, prononcée le 3 octobre 2009 au 20éme Festival international de géographie de Saint Dié des Vosges. Jean Radvanyi est directeur du Centre de recherches franco-russes à Moscou,

- (2) Les risques d'explosion des poches de gaz naturel en mer Noire, sans doute un peu exagérés, ont été soulignés dans un article ukraïnien cité par "Le Courrier International" du 23.09.09.

- (3) Une Convention internationale sur le régime juridique des détroits du Bosphore et des Dardanelles a été signée le 20 juillet 1936 à Montreux en Suisse. Aujourd'hui des pétroliers de 200 000 tonnes transitent par ces détroits afin d'évacuer les hydrocarbures vers les pays consommateurs par la mer Méditerranée.

- (4) Novorossik est un port russe à l'Est de la Crimée ukrainienne et à l'Ouest de la république autoproclamée d'Abkhazie.

- (5) A la question relative à une éventuelle convergence d'intérêt entre l'Ukraine (aujourd'hui point de passage obligé de pipelines russes vers l'Europe) et la Turquie (demain point de passage obligé de pipelines russe sous-marins vers l'Europe), Jean Radvanyi répond qu^à sa connaissance aucune stratégie de rapprochement n'est apparue pour l'instant. A la question relative à l'Organisation de Shanghaï (réunissant la Chine, les pays d'Asie centrale et la Russie), Jean Radvanyi répond que les énormes besoins en énergie de la Chine lui font d'ores et déjà utiliser des pipelines existants à l'Est de la mer Caspienne, Cette concurrence sino - russe sur les moyens d'évacuation des hydrocarbures pourrait encourager les pays producteurs d'Asie centrale à pratiquer une certaine surenchère.


Voir aussi

:

- Le Festival International de Géographie de Saint Dié dès Vosges
[URL : http://www.fig-saintdie.com]

- [URL : 2727]