Bosnie-Herzégovine : élections générales du 3 octobre 2010 en demi-teinte
2010-10-08

Composée depuis les accords de Dayton de deux entités, la Fédération croato-bosniaque et la République serbe (Republika Srpska), la Bosnie-Herzégovine a tenu ses élections présidentielles, législatives et cantonales le 3 octobre 2010 : 3,1 millions de Bosniens étaient appelés aux urnes. L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), chargée d'en observer le déroulement, a émis des réserves sur le nombre de bulletins invalidés en République serbe (9,4%).

La République serbe



L'élection présidentielle en République serbe a reconduit Milorad Dodik. Il appartient à l'Alliance des sociaux démocrates indépendants (SNSD), suit une ligne nationaliste et se déclare partisan d'une séparation à terme d'avec la Bosnie-Herzégovine. Il retrouve une majorité parlementaire.

La récente publication des carnets de guerre de Ratko Mladic (1), saisis en février 2010, confirme que l'objectif de la Serbie était, au début des années 1990, de séparer les Serbes de Bosnie-Herzégovine des Bosniaques musulmans et des Croates. Militairement, elle y était parvenue, prenant le contrôle de 70% du territoire. Diplomatiquement, lors des accords de Dayton, cette part fut ramenée à 49%.

L'idée d'un référendum sur l'indépendance est aujourd'hui évoquée à Banja Luka, la capitale de la République serbe.

La présidence collégiale de la Bosnie-Herzégovine



L'élection pour la présidence collégiale a donné le résultats suivants

- siège bosniaque musulman : Bakir Izetbegovic, 54 ans, fils de l'ancien président Alija Izetbegovic, du Parti d'action démocratique (SDA), nationaliste modéré (2),

- siège croate : Zeljko Komsic, du Parti social démocrate (SDP), multi-ethnique et pro-européen (3),

- siège serbe : Nebojsa Radmanovic, de l'Alliance des sociaux démocrates indépendants (SNSD), nationaliste soutenu par Milorad Dodik.

Le Parlement central de Bosnie-Herzègovine



Si pour l'élection parlementaire centrale, le Parti social démocrate (SDP) arrive en tête (4), il ne dispose pas d'une majorité absolue : une coalition avec le Parti d'action démocratique (SDA) est envisagée.

Zlatko Lagumdzija (SDP), déjà Premier ministre de 2000 à 2002, pourrait prendre la direction du gouvernement sur la base d'un programme pro-européen. Deux éléments pourraient faire échouer cette hypothèse, une fraction réticente à une telle alliance au sein du SDA et l'opposition résolue du SNSD.

Un avenir incertain



L'avenir de la Bosnie-Herzégovine, malgré le soutien de la communauté internationale et les accords de Dayton (5), reste incertain pour trois raisons, le séparatisme serbe, la position de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) et le développement de la corruption.

- La division ethnique fut une stratégie imaginée de l'extérieur par le président de la Serbie, Slobodan Milosevic : Radovan Karadzic, sur le plan politique, et Ratko Mladic, sur le plan militaire, étaient chargés de la mettre en oeuvre. Aujourd'hui la République serbe de Bosnie-Herzégovine, "un Etat sans ennemis intérieurs", aspire toujours au rapprochement avec la Serbie.

- A la demande des communautés juive et rom, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) exige depuis décembre 2009 que soit mis fin aux discriminations d'ordre ethnique qui découlent des accords de Dayton, réservation de sièges au sein des institutions politiques aux Bosniaques musulmans, aux Croates et aux Serbes.

- Selon des ONG internationales, et la presse de Sarajevo, la corruption et la fraude électorale se sont accentué sous le gouvernement des différents partis nationalistes successivement au pouvoir : les réformes qui auraient permis de réunifier un pays divisé n'ont pas été prises.

Sur le fond, la position de la Serbie reste, en 2010 comme en 1995, essentielle pour la Bosnie-Herzégovine : les exigences d'une candidature à l'Union européenne mettent Belgrade en situation "d'aider" Sarajevo. La République serbe de Milorad Dodik l'entendra-t-elle ainsi ?

Notes



(1) Ratko Mladic, nommé en 1992 chef d'état-major de l'armée des Serbes de Bosnie-Herzégovine, conduit une campagne de nettoyage ethnique. Le 24 juillet 1995, il est accusé de "génocides et crimes contre l'humanité" par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). Il est toujours en fuite.

(2) Bakir Izetbegovic (35%) a été élu devant Fahrundin Radoncic (30%), nationaliste et populiste soutenu par la communauté islamique, propriétaire du journal Dnevni Avaz, et Haris Silajdic (25%), sortant et tenant d'une position dure vis-à-vis de la République serbe.

(3) Le Parti social démocrate (SDP), héritier des socialistes de l'ex-Yougoslavie, multi-ethnique, est aujourd'hui pro-européen et pro-OTAN.

(4) Lors des élections de la Fédération croato-bosniaque, le mouvement Notre Parti ("Nasa Stranka"), antinationaliste et pro-européen, créé par le cinéaste Danis Tanovic, conduit par le militant des droits de l'homme Srdjan Dizdarevic et allié au Nouveau parti socialiste (NSP) du serbe Zdravko Krsmanovic -seul opposant à Milorad Dodik- n'a pas réuni assez de voix pour entrer au Parlement.

(5) Les accords de Dayton ont été paraphés à Paris le 14 décembre 1995 par les présidents de Bosnie-Herzégovine, Alija Izetbegovic, de Serbie, Slobodan Milosevic, et de Croatie, Franjo Tudjman.