Dossier : les émigrations russes vers la France au XXème et XXIème siècles (2011)
2013-01-04

L'immigration russe en France s'est conjuguée à toutes les époques de l'histoire contemporaine. Elle a concerné indifféremment nantis en mal de plaisirs à la française, opposants politiques à la recherche de cieux plus cléments, artistes en quête de reconnaissance ou simples citoyens espérant une meilleure fortune économique. C'est durant les années 1920 qu'elle fut la plus nombreuse et concerna plus de 400 000 personnes.

La fin du XIXème et le début du XXème siècle



L'engouement pour l'Occident que les classes privilégiées russes avaient connu sous le règne du tsar Alexandre Ier prend des formes très différentes jusqu'à la Ière Guerre mondiale.

Les expositions universelles de 1867, 1878, 1889 et 1900 accueillent à Paris un pavillon russe, avec ses officiels et ses experts. Si l'Empire russe conclut en 1880 une alliance politique avec la IIIème République française, si Alexandre III la concrétise par une visite à Paris, ses opposants arpentent également le territoire français à la faveur des congrès socialistes -bundistes (juifs polonais et russes), sociaux démocrates et sociaux révolutionnaires-. Ils s'y exilent même parfois afin d'échapper à la police secrète du tsar, l'Okhrana.

Une dizaine de milliers de Russes résident de façon temporaire, ou permanente, en France durant la deuxième moitié du XIXème siècle. Ils disposent à Paris d'un lieu de culte :

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De 1903 à 1909, Diaghilev est à l'origine d'un vaste mouvement culturel russe à Paris : peintres, musiciens, chanteurs et danseurs s'y succèdent. En 1903, le Salon d'automne rassemble 750 oeuvres russes. En 1906, les Concerts historiques russes permettent au chanteur Chaliapine et aux musiciens Rimsky-Korsakov, Rachmaninov et Glazounov de se faire connaître au Théâtre des Champs-Elysées. En 1908, l'opéra "Le Prince Igor" est donné au Théâtre du Châtelet. A partir de 1909, les Ballets russes envahissent Paris.

Ces échanges entre l'Empire russe et la République française bénéficient à de nombreux artistes et à de nombreux aristocrates russes qui s'y installent provisoirement, ou définitivement comme le peintre des Ballets russes Léon Bakst (1860-1924) : leur lieu privilégié de villégiature est naturellement la capitale française, mais aussi la Côte d'Azur (Nice et ses casinos en particulier).

La révolution russe de 1905, et sa sanglante répression par les autorités tsaristes, déterminent un certain nombre d'opposants à émigrer, afin d'échapper à la déportation en Sibérie, voire à la peine de mort -la patrie des droits de l'homme est un pays naturel de refuge-, comme Lénine :

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Ainsi, avec l'apport d'hommes d'affaires russes spécialisés dans l'import / export et soucieux de s'enrichir, se créent les premières racines -hétéroclites- d'une diaspora russe en France : elle atteint 35 000 personnes à la veille de la Ière Guerre mondiale.

En 1916, un corps expéditionnaire russe fort de 40 000 hommes débarque en France à destination du front français et du front des Balkans.

Les années 1920 à 1930



La révolution de février 1917 destitue le tsar Nicolas II. Le coup d'Etat bolchévique d'octobre renverse les réformistes et conduit à une paix séparée entre la Russie soviétique et l'Empire allemand. La guerre civile entre les armées rouges commandées par Trotski et les armées blanches commandées par Denikine, Wrangel, Youdenitch et l'amiral Koltchak, conduit à des centaines de milliers de morts (1).

Deux millions de "Russes blancs" en transit dans les pays limitrophes de la Russie



La défaite des armées blanches entraîne une émigration sans précédent dans l'histoire de la Russie, celle des "Russes blancs", militaires et civils qui ne reconnaissent pas le pouvoir soviétique. Dès novembre 1920, une flotte d'une centaine de navires français (2), commandée par l'amiral Dumesnil, embarque pour Constantinople les premiers "Russes blancs" répoussés de Crimée par l'Armée rouge. En quelques mois, ils sont près de 150 000 -dont 100 000 militaires- à se réfugier dans l'Empire ottoman (3). Finalement des camps de réfugiés sont ouverts, notamment à Tchataldja, dans la péninsule de Galliipoli et dans l'ìle de Lemnos.

D'autres "Russes blancs" transitent par les pays baltes et par la Finlande.

Les grandes puissances, réunies pour la plupart au sein de la nouvelle Société des Nations (SDN), sont soumises à la question de la reconnaissance de la Russie soviétique et optent pour une réponse d'attente. Le problème des réfugiés russes ne peut-être laissé à la seule charge des pays limitrophes et elles officialisent en 1922 leur statut par le passeport Nansen (4).

L'immigration vers l'Ouest



L'émigration des "Russes blancs" vers les pays occidentaux se poursuit jusque dans les années 1930, époque à laquelle Staline commence à verrouiller les frontières de la Russie soviétique, devenue entre temps l'entité principale de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques : ses polices politiques successives (Tchéka, GPU, NKVD) s'y emploient avec efficacité et n'ont rien à envier à l'Okhrana :

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Le plus fort contingent émigre en Allemagne, pays par lequel la culture occidentale est souvent entrée en Russie, avec 600 000 personnes. Vient ensuite le contingent émigré en France, avec 400 000 personnes. Viennent ensuite les contingents d'émigration vers les pays européens monarchistes, Belgique, Espagne, Grande-Bretagne et Suède. Le rêve des pays neufs (Etats-Unis et Canada) et celui des terres agricoles à exploiter (Argentine, Paraguay et Pérou) attirent également un nombre significatif d'expatriés, sans oublier l'Afrique et la Chine.

Combien sont-ils ainsi à avoir émigré à l'étranger ? Vraisemblablement près de deux millions, estimation jamais confirmée. Qui sont-ils ?

- des slaves pour une grande majorité, Russes, Biélorusses, Ukrainiens, mais aussi membres d'ethnies minoritaires comme les Nord Caucasiens,

- des chrétiens orthodoxes, des juifs et des musulmans, mais aussi des personnes éloignées de toute religion,

- des monarchistes partisans d'un tsar autocrate ou d'un tsar "constitutionnel", des réformistes comme les mencheviks et la majorité des sociaux révolutionnaires, des partisans d'un régime militaire, mais aussi des personnes apolitiques fuyant le désordre,

- des représentants de toutes les couches sociales, aristocrates, hommes d'affaires, industriels, banquiers, propriétaires terrains et simples paysans enrôlés dans les armées blanches, mais aussi intellectuels et artistes attirés par l'Europe.

Quatre cent mille "Russes blancs" en France



Les usines Renault ont besoin de main d'oeuvre : Boulogne - Billancourt se transforme en colonie russe, avec logement chez l'habitant, ouverture d'échopes et de restaurants russes.

Les plus fortunés s'établissent dans le XVème et le XVIème arrondissement de la capitale française. Des points de fixation se créent, autour de la cathédrale Saint Alexandre Nevski et de la rue Daru, autour de l'ambassade russe et de la rue de Grenelle, autour de l'Institut Saint Serge dans le XIXème arrondissement.

Un village de banlieue parisienne, Sainte Geneviève des Bois, desservi par le chemin de fer d'Orléans, accueille en 1927 une maison de retraite et un cimetière pour les émigrés russes :

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avant d'accueillir un lieu de culte en 1939 :

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Sainte Geneviève des Bois devient progressivement un lieu de mémoire où près de 10 000 "Russes blancs" et descendants seront inhumés.

D'autres "Russes blancs" s'établissent en province, où le travail les appelle, dans l'Ouest (Caen), le Sud Ouest (Brives), le Sud (Bouches du Rhône), le Sud Est (Isère, Rhône), l'Est (Moselle) ou le Centre (Loiret). Les Alpes Maritimes accueillent les plus chanceux.

Si la mode des cabarets et des restaurants russes perdure en France et draine une clientèle aisée, la réalité quotidienne est bien différente pour la majorité des "Russes blancs". Les emplois de mineurs, d'ouvriers d'usine (travail à la chaîne), de chauffeurs de taxi ou de simples manoeuvres ne permettent pas la vie de Grand Duc. Le support des structures d'entraide et des sociétés de bienfaisance est souvent le bienvenu :

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La génération des enfants arrivés jeunes en France et celle des enfants nés en France facilitent l'intégration, par le vecteur de l'école. En perspective d'un retour vers la mère patrie, les parents leur demande naturellement de conserver l'arrière-plan de la culture russe, ils leur demandent surtout une parfaite maîtrise de la culture française : rares sont les familles russes immigrées qui ne comptent pas d'enfant premier de la classe en français ! Peut-être ces enfants cherchent-ils aussi à s'affirmer auprès de camarades qui n'hésitent pas à lancer le mot de "Ruscof" à tout vent, peut-être répondent-ils à la pression populaire qui veut que seuls les étrangers méritants soient tolérés (5).

Le nombre de "Russes blancs" naturalisés français reste marginal, il n'atteint pas 14 000 en 1936. La communauté russe est estimée à 100 000 personnes à la veille de la 2ème Guerre mondiale, suggérant qu'au delà des disparitions et des naturalisations, un fort contingent a émigré une seconde fois vers d'autres pays, les Etats-Unis en particulier.

Les années 1940 à 1960



La période de la IIème Guerre mondiale est délicate pour les "Russes blancs" émigrés en France, et leur descendants. L'alliance entre l'URSS et l'Allemagne nazie les rend d'abord suspects aux yeux de l'occupant allemand : ils fournissent leur lot d'arrestations et de déportations vers l'Allemagne. Certains réussissent à quitter le territoire français pour les territoires britanniques ou américains ; quelques uns rejoignent la Légion étrangère française en Afrique. Après la rupture de l'alliance, en 1941, Berlin constitue "l'Armée Vlassov" au sein de l'armée allemande afin de libérer les territoires soviétiques : les immigrés russes réfugiés en Allemagne et en Europe centrale sont fortement invités à la rejoindre, ainsi que les "Russes blancs" réfugiés en France, au risque de trahir ainsi leur pays d'accueil.

Au final, après la défaite allemande, 2 000 "Russes blancs" et descendants acquièrent la nationalité soviétique, et quittent la France pour l'URSS : un bon nombre connaîtra la déportation en Sibérie.

Parallélement, trois catégories de citoyens soviétiques se retrouvent en exil en France :

- les prisonniers de guerre capturés par l'armée allemande, incarcérés dans des camps et libérés par les Alliés,

- les civils déplacés par l'armée allemande d'URSS vers l'Allemagne pour travailler dans les usines,

- les soldats de "l'Armée Vlassov".

Suite à un accord entre le gouvernement français et le gouvernement soviétique, 100 000 d'entre eux sont rapatriés en URSS, et connaîtront eux aussi la déportation en Sibérie. 30 à 40 000 restent en France et constituent une nouvelle vague d'émigrés russes : une grande part en profite pour une seconde émigration vers un second pays, les Etats-Unis entre autre.

Les naturalisations à la citoyenneté française se multiplient. La consolidation de l'URSS après sa victoire sur l'Allemagne éloigne les perspectives de retour. L'intégration à la société française par le travail et par les enfants s'accomplit. Les formalités d'accession à la nationalité française se simplifient. Progressivement la diaspora se francise : elle compte à peine plus de 50 000 personnes ne possédant pas la nationalité française à la fin des années 1940. Elle s'était divisée sur la question des émigrés soviétiques de 1945, elle s'était divisée sur celle de la citoyenneté soviétique proposée par le Kremlin en 1946 et sur celle du retour au pays, elle se divisera sur celle de l'accueil des dissidents :

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Les années 1970 à 1990



A la fin des années 1970 et dans les années 1980, les "Russes blancs" et leurs descendants supportent les dissidents politiques anti-soviétiques, s'enflamment contre les arrestations arbitraires et les envois au goulag : certains d'entre eux deviennent des "passeurs" d'information malgré la censure et le Rideau de fer.

Le regard d'un certain nombre de citoyens soviétiques sur le monde occidental change grâce à ces "samizdat" ; il change aussi suite à la politique de transparence de la vie publique "glasnost" et à la restructuration économique, "perestroïka" recherchées par Mikhaïl Gorbatchev ; il change surtout avec la chute du Mur de Berlin.

Les nombreuses associations confessionnelles, culturelles et politiques des Russes à l'étranger constituent des groupes de pression dont les autorités soviétiques doivent tenir compte : elles se font largement l'écho de la situation réelle en URSS auprès de l'opinion publique internationale et française, d'autant plus facilement que le discours des communistes français sur le sujet s'est décrédibilisé.

Une nouvelle émigration soviétique se constitue en France, dissidents expulsés ou ayant faits l'objet de marchandage, Juifs destinés à émigrer en Israël mais préférant rester en France, transfuges de citoyen soviétique ayant choisi la liberté, ressortissants soviétiques dont le conjoint est de nationalité française : eux aussi considèrent le territoire français comme un territoire de transit et une part émigre une seconde fois, souvent vers les Etats-Unis comme les vagues précédentes.

La période post-soviétique



5,5 millions de Russes quittent leur pays



De 1989 à 2008, après l'effondrement de l'URSS, 5,5 millions de Russes -c'est à dire trois fois plus que dans les années 1920- émigrent vers l'étranger et mettent en danger la démographie de leur pays :

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Ils fuient le souvenir du régime soviétique pour des raisons politiques, ethniques et religieuses. Ils fuient également la précarité économique. Ils fuient, enfin, craignant de voir un régime autoritaire revenir au pouvoir. Ils rejoignent différents pays d'Europe occidentale, d'Amérique du Nord et Israël. Ainsi, un flux de citoyens russes innerve la France, artistes et sportifs, experts et scientifiques, étudiants, hommes d'affaire, professions libérales, professionnels d'entreprises, du commerce extérieur et de la presse, diplomates. etc, ... : ils y résident plus ou moins longtemps et s'y fixent parfois. L'un des plus célèbres est certainement :

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En 2004, le ministère français de l'Intérieur évalue le nombre de ces "nouveaux" émigrés russes officiellement établis en France à 17 000 personnes. Beaucoup plus ont transité par le territoire français : Paris leur a ouvert les portes du monde.

Le flux global des émigrés russes s'atténue avec le temps pour différentes raisons, expériences malheureuses à l'étranger, mesures prises par la Fédération de Russie, durcissement des conditions d'immigration dans les pays receveurs. Au 1er semestre 2009, ils ne sont plus qu'une dizaine de milliers à demander un droit d'asile aux pays de l'Union européenne :

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La composante Nord caucasienne



L'immigration russe en France de ces dernières années est particulière : elle comporte une composante Nord caucasienne importante. La "guerre" sévit depuis une dizaine d'années en Tchétchénie, en Ingouchie et au Daguestan : la violence répond à la violence, au détriment d'une population terrorisée qui voit dans l'exil le seul moyen de survie. Les demandes d'asile se multiplient :

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Au 31 décembre 2011, 10 451 ressortissants russes sont sous la juridiction de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), soit près de 2 000 de plus en 24 mois.

Une difficile cohabitation entre les différentes émigrations russes en France



Il n'est plus question pour les descendants des "Russes blancs" de retour au pays. Des voyages s'organisent. Les rencontres familiales entre membres issus de l'émigration et membres issus de parents restés en Russie se banalisent, mais les premiers sont déjà devenus des Français d'origine russe, académiciens ou ingénieurs, docteurs en médecine ou artistes, animateurs de radio ou journalistes, le plus souvent simples citoyens mariés à un conjoint d'origine française. Seuls restent le devoir de mémoire à l'égard des aînés et la déception de voir la Russie post-soviétique s'éloigner du chemin des démocraties à l'occidentale. Ils représentent certes un pôle d'attraction pour les nouveaux émigrés russes des années 1990, mais bien vite les déconvenues sont au rendez-vous entre héritiers d'une Russie "mythique" -plutôt élitique- et chercheurs de meilleure fortune -moins vigilant sur le passé-. La crainte est aussi au rendez-vous, celle d'une récupération par les autorités de Moscou (7).

Le combat se porte sur le partage de la cinquantaine d'églises orthodoxes russes en France entre l'Eglise orthodoxe de Russie (Patriarcat de Moscou) qui souhaite un rattachement complet de l'Eglise orthodoxe russe hors frontière alors que cette dernière connaît deux dissendences (Eglise orthodoxe russe en exil et Eglise orthodoxe russe hors frontières - Autorité suprême) et alors que le Patriarcat oecuménique de Constantinople en revendique la tutelle selon le droit canonique. Les litiges sont portés devant la justice française :

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En 2011, l'émigration russe en France est constituée de différents segments,

- les "descendants" des émigrations précédentes, francisés, même si leur coeur bat un peu plus fort au hasard d'une conversation en langue russe entendue dans un transport en commun ou d'une musique russe écoutée à la radio,

- les "nouveaux riches" émigrés de Russie, qui ont généralement fait fortune lors des privatisations des grandes entreprises soviétiques, et leurs descendants, souvent propriétaires de biens français,

- les "émigrés professionnels" -symbole d'une immigration choisie- généralement protégés par leur réseau "professionnel (artistique, sportif, scientifique, universitaire, etc..),

- les "émigrés économiques" tributaires de la situation française et essayant de s'y insérer le plus possible, après avoir souvent parcouru un chemin de croix lors de l'obtention de papiers et d'emploi,

- les "clandestins", entrés sur le territoire français de différentes manières, visa touristique ou provisoire, filières de passage vers un pays de l'Union européenne (frontières biélorusse / polonaise ou turco / grecque). Leur nombre est difficile à évaluer par nature : l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) et la Commission nationale du droit d'asile (CNDA), accordant moins de 50% de droit d'asile aux demandeurs, il pourrait être estimé qu'aux 10 000 citoyens russes bénéficiant légalement de la protection de l'OFPRA s'ajouteraient autant de citoyens russes qui ont vu leur demande refusée,

- enfin, les représentants de la "mafia russe" recrutant dans tous les autres segments, héritiers à la fois de la tradition soviétique du contournement des lois et de la tradition postsoviétique des gains faciles, souvent menu fretin, parfois requins.

Des estimations quantitatives incertaines



Concrètement, il est difficile de qualifier l'immigration russe en France d'homogène : elle se différencie par les dates d'immigration, les profils personnels et les motivations, les contextes d'accueil et le degré d'attachement à leur patrie initiale.

Ces différents segments représenteraient -hors descendants des "Russes blancs", mais y compris celui des "mariages mixtes franco-russes"- au bas mot 30 à 40 000 personnes. Certaines autres estimations font état de près de 100 000 personnes, argumentant que la validité des visas au sein de l'espace Shengen a multiplié les flux de populations russes "temporairement" fixés en France (et ayant initialement émigrés vers un autre pays européen) :

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La perspective pour la plupart des Russes immigrés en France est l'intégration, même s'ils expriment encore le souhait de retourner un jour au pays : les enfants sont un facteur définitif de fixation sur le territoire français. Le niveau de vie moyen en Fédération de Russie, et les prévisions pessimistes avancées, ne les encouragent pas sur la voie inverse : au contraire, il est probable que leurs effectifs se maintiendront malgré le processus inévitable de naturalisation.


NOTES



(1) Le bilan de la guerre civile russe (1918 - 1921) est largement controversé : selon certains historiens, il s'éleverait à plusieurs millions de morts, sans que puissent être distinguées victimes des combats, victimes dans les camps d'internement, victimes de pogroms antisémites et victimes de la famine.

(2) La République française honore l'alliance contractée avec l'Empire russe en 1880 et renouvelée en 1907 dans le cadre de la Triple alliance à laquelle le royaume de Grande-Bretagne s'est joint.

(3) La présence de centaines de milliers de "Russes blancs" dans l'Empire ottoman favorise un renouveau de l'orthodoxie en terre musulmane, ce qui déplaît à la population locale. Qui plus est, le général Wrangel essaie de convaincre que les "Russes blancs" représentent la vraie Russie : il préside le 5 avril 1911. à l'ambassade russe de Constantinople, la séance solennelle de création du "Conseil russe" chargé de la reconquête du pouvoir, au risque d'indisposer la Russie soviétique vis-à-vis de l'Empire ottoman, et plus particulièrement vis-à-vis de ses Jeunes Turcs qui préparent en sous-main l'avènement d'une république turque laïque.

(4) L'explorateur norvégien Friotjof Nansen joue un rôle promordial dans l'action humanitaire de la Société des Nations (SDN) au profit des réfugiés. Il fait établir en 1922 un document -dit passeport Nansen- reconnu internationalement, qui leur permet de s'installer dans le pays qui l'a délivré : les "Russes blancs" figurent parmi les premiers bénéficiaires.

(5) La xénophobie n'est pas l'apanage de groupes minoritaires. La montée du chômage après la crise économique mondiale qui touche la France en 1931 et le regard d'une partie des milieux ouvriers qui voient dans les "Russes blancs" des ennemis de classe, font que l'hostilité sourde qui leur est souvent opposée éclate parfois avec violence, comme durant les grèves générales de soutien au Front populaire dans les usines automobiles Citroën et Renault. En porte à faux, ils souhaitent à la fois voir leur sort s'améliorer et à la fois ne pas se solidariser avec le monde communiste. Des affrontements verbaux aux affrontements physiques, le pas est vite franchi au risque de perdre son permis de travail (Selon un témoignage recueilli auprès d'un acteur de cette époque).

(6) En 1942, certains prisonniers de l'Armée rouge s'engagent dans l'armée allemande afin d'échapper aux camps d'internement. Ils sont rejoints par des émigrés russes des années 1920, et leurs descendants, réfugiés en Allemagne et dans les pays occupés par les nazis (Europe centrale, France), décidés à libérer le territoire russe du pouvoir soviétique : près d'un million de "volontaires" russes se seraient ainsi manifesté auprès de l'armée allemande. Dans les faits, l'Armée de libération de la Russie, dite "Armée Vlassov" -du nom de son général- compte un maximun de 10 Divisions à l'automne 1944 : 71 bataillons servent sur le front Est et 42 bataillons servent sur le front Ouest. A l'approche de la défaite allemande, certaines unités de "l'Armée Vlassov" se rebellent (notamment dans le Sud Ouest de la France) et rejoignent les maquis anti-allemands : leurs soldats échappent ainsi au retour forcé en URSS et à la déportation en Sibérie.

(7) Le rôle de la diaspora est aujourd'hui intégré, avec plus ou moins de succès, aux ambitions internationales de la Russie postsoviétique : elle doit devenir un vecteur d'influence global au même titre que la diplomatie, la culture et les grandes entreprises russes.

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Sources :

- témoignages directs

- Jean-Jacques Marie "La guerre civile russe"

- Nina Berberova "C'est moi qui souligne"

- Hélène Carrère d'Encausse "L'URSS de la Révolution à la mort de Staline"

- Gilles Favarel-Garrigues et Kathy Rousselet "La Russie contemporaine"

- Lorraine de Meaux "La Russie et la tentation de l'Orient"
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Remerciements à Catherine, Elena et Faouzi.

Voir aussi : quelques associations franco-russes

- [URL : 358]

- [URL : 356]

- [URL : 355]

- [URL : 3110]

- [URL : 3085]

- [URL : 3187]