La France face à ses premiers étrangers : la grande émigration polonaise de 1831
2011-02-13

À l'heure où la question de l'immigration envahit le monde politique et médiatique français, à l'heure où se bousculent les comparaisons sur les modèles d'intégration des différents pays occidentaux -sur les causes de leurs réussites ou de leurs échecs-, il semble indispensable de revenir sur son passé pour mieux comprendre. Comprendre quant et comment l'Etat français a instauré les bases de son comportement futur face aux étrangers sur son sol. Comprendre que l'histoire se doit d'être prise à témoin. Témoin d'un Etat qui en 1831 a fait le choix de s'octroyer un nouvel espace de compétence dans le phénomène migratoire suite à la grande émigration polonaise.

Une nouvelle compétence publique



Ce recul que procure l'histoire nous a conduit aux origines de la présence d'étrangers en France, à ce socle originel qui se met en place à l'aube du XIXe siècle. Non pas que ce phénomène migratoire vers la France soit une nouveauté, ce qui est inédit, c'est que ce vieux pays d'émigration accueille pour la première fois de son histoire, des étrangers assez nombreux pour que l'Etat décide d'inclure ce phénomène dans son domaine de compétence. Le 21 avril 1832, la loi limita la liberté de déplacement des émigrés en les soumettant aux contrôles de police. Plus significatif encore, à partir du 1er avril 1833, la gestion d'étrangers sur le sol français ne concernera jamais plus le ministère de la Guerre mais le ministère de l'Intérieur. L'insurrection de novembre 1830 face à la domination russe, qui précède l'exil de 7 000 Polonais (1) environ aux frontières de France, déclenche tout. Elle n'est autre que le début d'une histoire qui aujourd'hui a deux siècles, celle de la gestion par l'Etat français des étrangers sur son sol.

La Monarchie de Juillet face à la grande émigration



En 1831, c'est la gestion par la toute nouvelle Monarchie de Juillet des Polonais réfugiés qui importe. Pour le gouvernement de Louis- Philippe en quête de légitimité dans l'ordre européen établi depuis le traité de Vienne en 1815, l'appréhension des réfugiés polonais est une vraie source de débat. Impossible de ne pas faire le lien entre la pression russe et l'insistance de l'Etat français à prouver qu'il a la main sur ces Polonais en France.

Assignation à résidence, surveillances policières pour tout déplacement, les bureaux parisiens tolèrent une présence étrangère, pas une source de problème. Pourtant, la Monarchie de Juillet accepte de mettre en place des subsides (secours financiers envers les étrangers en manque de ressource et d'emploi), tolère la présence de régiments entiers et armés en son sein, s'oblige a perpétuellement se justifier devant la Russie. Rien de tout cela n'est innocent. En 1831, "Toute la France est polonaise" (2) comme s'écriait Lafayette. La pression de l'opinion publique n'était pas à négliger alors que le nouveau roi des "Français" venait d'accéder au pouvoir. Les comités de soutien se multipliaient, les associations d'aide aux "frères polonais" étaient en pleine expansion. Louis-Philippe qui ne subit pas moins de 11 attentats dans les premières années de son règne (3), ne pouvait pas prendre le risque, quitte à fâcher les Russes, de laisser les Polonais à la frontière.

L'Etat français face à ses premiers étrangers



Alors il faut y faire face. Mais l'étude des parcours sociaux, des trajectoires professionnelles de ces Polonais dans la société française du XIXe siècle témoigne d'un fait indéniable.

Si l'Etat entend gérer ce nouveau phénomène, il est dans un premier temps complètement dépassé. Les ambitions parisiennes sont très faiblement appliquées sur le terrain. Le manque de moyen administratif s'associe au manque de contrôle des rapports de force locaux. Les déplacements des étrangers en France sont très rarement maîtrisés. Il arrive que les autorités perdent la trace d'un individu, qu'ils sortent des contrôles administratifs peu à peu mis en place. Les correspondances entre préfets ou même avec le ministère de l'Intérieur sont envahies d'enquête sur la "disparition" d'émigrés polonais (4).

De même que des liens se créent entre fonctionnaires locaux et émigrés polonais, ces derniers profitant alors davantage des secours financiers octroyés par l'Etat. Il suffit de lire les correspondances entre les réfugiés et l'administration pour comprendre que, c'est encore des liens humains, des liens personnels qui régissent les relations entre ces deux corps, entre deux individus avant tout. L'Etat central a très peu de prise là-dessus, se contentant de rappels à l'ordre succincts et très irréguliers (5).

Enfin le dernier indicateur de ces limites se trouve dans le comportement des Polonais eux-mêmes. Ils entretiennent ces liens personnels avec les autorités locales en évoquant leurs malheurs, parfois les plus intimes comme l'avait remarqué Gérard Noiriel pour les Espagnols (6).

Une apologie des souffrances endurées qui s'accompagnent d'un jeu du chat et de la souris. Les Polonais connaissent eux-mêmes les limites de cet Etat Français, ils jouent régulièrement sur le manque de communication entre préfectures, essayent de rebondir dans une autre région en laissant des dettes dans la précédente, en évoquant parfois plusieurs motifs de départ après des refus successifs. De la demande d'entrée à l'université, à celui d'une promesse d'embauche en passant par l'évocation de problèmes de santé, tout y passe ou presque.

Ce nouvel espace d'expression du politique est donc encore loin d'être maîtrisé au début du XIXe siècle. Mieux, les réfugiés de la grande émigration mettent en lumière les nombreuses limites structurelles, administratives et relationnelles avec les autorités locales de l'Etat français à cette époque.

Une émigration au coeur de l'histoire de France



L'Etat français ne va pas rester très longtemps dépassé dans ce domaine. On peut admettre que l'expérience acquise suite aux difficultés rencontrées avec les Pololonais changea la donne. L'Etat, loin d'abdiquer, va tout au long de ce siècle, continuellement vouloir accentuer son contrôle sur la société. Il accepte cette présence, à condition de la maîtriser, ce qu'il a en grande partie réussi à faire. Plus important encore, un Etat qui appréhende ces Polonais grâce à des outils qui vont le renforcer tout au long du XIXe siècle. Cette présence d'étrangers en France, en constante augmentation, a ouvert progressivement un nouveau champ de compétence identitaire, complémentaire de leur simple gestion bureaucratique. Bien sûr, les attentes autour du respect des instructions ministérielles par les administrations locales sur ce point et leur obéissance se renforcèrent au cours du siècle à mesure que leur autonomie diminuait (7). Il n'y a qu`à surprendre le Sous-préfet de Saint-Malo en 1840, totalement perdu face au retour d'Angleterre du général Dwernicki en France et incapable de réagir de lui-même, devenu totalement dépendant de ses supérieurs (8).

Mais ce qui importe également ici, c'est que ce nouveau champ de compétence publique se complète d'un angle identitaire. Ce phénomène migratoire a également poussé l'Etat français à définir ce qu'est "un Français", sous un angle administratif d'abord puis identitaire. La création de cette identité français, comme toute autre identité, n'a pu se construire qu'en opposition à une autre, à un étranger qu'il a également fallu définir comme tel. Ce dernier étant en grande partie un Polonais dans la société du XIXe siècle. L'étranger devient avant toute autre chose un non-français. Auparavant, l'immigré s'apparentait généralement à un individu, pas encore intégré dans un enesmble qui le dépasse en tant qu'homme, comme sa nationalité. Tout comme dans le premier tiers du XIXe siècle, les Polonais se socialisent dans un ensemble qui ne s'est pas encore défini comme nation. Un Polonais était tout autant considéré comme un étranger que ne l'aurait été un Marseillais à Rennes en 1832. Progressivement, la société française se dote d'une toute nouvelle force identitaire. L'Etat français s'est nourri administrativement et identitairement de la présence de ces étrangers sur son sol. Ainsi, loin de subir ce phénomène, il n'a cessé de l'appréhender de front, de l'accepter sous ses propres conditions, de progressivement le maitriser, jusqu'à parfois l'utiliser pour se renforcer lui-même.

La présence de ces réfugiés polonais dans la France du XIXe siècle a joué un rôle incontournable dans de multiples domaines d'affirmation de l'Etat. La mainmise sur les populations qui composent sa société s'est progressivement développée, du réfugié polonais qu'il a fallu appréhender aux Français qu'il a fallu définir comme tel en passant par les administrations locales qu'il a fallu soumettre. Cette grande émigration polonaise a obligé l'Etat français à réagir face à ses propres limites, à étendre son influence sur la société dans son ensemble. Témoin des défaillances de l'Etat au début du siècle, acteur indirect par la suite de sa fulgurante évolution, cette grande émigration polonaise n'a pas seulement posé les bases d'une histoire souvent oubliée de l'Etat français face à ses étrangers : elle est à inscrire dans la grande histoire de l'Etat français, indissociable de l'histoire de France.

*

Notes

:

(1) Le Polonais, Journal des intérêts de la Pologne, Paris, 1833-1836, 1ère édition, p.45

(2) Discours de La Fayette, le 11 septembre 1831, à la Chambre des députés

(3) Beauvois Daniel, Pologne. L'insurrection de 1830-1831. Sa réception en Europe, PUL, 1981

(4) (5) (7) (8) Archives départementales d'Ile et Vilaine, dossier 4M426

(6) Noiriel Gérard, Réfugiés et sans papiers. La République et le droit d'asile, XIX-XXe siécles, Paris Hachette, collection "Pluriel", 1998.

*

Valentin Guillaume, Université Rennes II