Les Juifs géorgiens paieront-ils les pots cassés de la détérioration des relations entre Israël et la Géorgie ? (juin 2011)
2013-04-02

L'histoire contemporaine fourmille de tels exemples. L'histoire, ancienne d'au moins 2600 ans, entre les Juifs et les Géorgiens milite en sens contraire.

Mtskhéta, une capitale du judaïsme, du christianisme et des Géorgiens de toutes confessions



« L'historien juif Flavius Josèphe reliait l'origine des Géorgiens aux personnages bibliques. Les anciens historiens géorgiens estimaient de même que les Géorgiens étaient les descendants de Japhet, troisième fils de Noé » (1).

« D'autres font remonter la présence des fils d'Israël en Géorgie au IXème siècle avant J.C., à la construction du Temple de Jérusalem, qui avait nécessité des matériaux, un marbre rare, abondant dans le Caucase » (2).

Il est communément admis que des Juifs s'installent au VIème siècle avant J.C. à Mtskhéta, la capitale de la Karthlie. Le royaume karthlien se converti au christianisme au IVème siécle, par l'action d'une femme, Nino, venue de Jérusalem, et qui trouve à Mtskhéta une population avec laquelle elle peut communiquer en hébreu.

Depuis la décision du roi Mirian de faire de la Karthlie l'un des premiers royaumes chrétiens du monde, les Juifs sont rarement victimes de mesures discriminatoires : ils sont considérés comme « natifs du pays ». Le souverain géorgien est leur protecteur, encouragé par le rôle qu'ils jouent dans la vie économique du pays. L'annexion de la Géorgie par l'Empire russe, au XIXème siècle, n'y change rien : ils échappent aux pogroms. L'expression populaire « tchveni ouriebi » (3) -c'est-à-dire nos Juifs- traduit une appartenance à la nation profondément ancrée.

Durant la Ière Rèpublique de Géorgie (1918-1921), des représentants de la communauté juive géorgienne sont élus au Parlement et occupent des responsabilités gouvernementales (4). La période soviétique est différente, notamment lors des purges staliniennes qui touchent Moscou, mais aussi Tbilissi (5). Dans les années 1970, les Juifs géorgiens parviennent à émigrer hors d'URSS, vraisemblablement une trentaine de milliers. En 1991, lors du retour à l'indépendance, ils représentent une communauté d'une autre trentaine de milliers de personnes. L'ouverture des frontières et de meilleures perspectives économiques encouragent le départ de plus de la moitié d'entre eux .

Tbilissi et Tel-Aviv, je t'aime, moi non plus



Aujourd'hui, Israël compte vraisemblablement 70 à 80 000 descendants de Juifs géorgiens, les Etats-Unis 5 à 10 000 et la Géorgie à peine 10 000 : la population totale sur le territoire géorgien s'élève à 4, 4 millions d'habitants, les différentes diasporas géorgiennes à l'étranger sont estimées à 1 million de personnes (6).

En juillet 2004, le président Saakachvili se rend en Israël et engage un processus de coopération militaire entre les deux pays. La compagnie aérienne privée Georgian Airways intensifie ses vols entre Tbilissi et Tel-Aviv.

En novembre 2006, Davit Kezerashvili, d'origine géorgienne, élevé en Israël, bénéficiaire de la double nationalité, devient ministre géorgien de la Défense à 28 ans. Israël aide au réarmement des forces géorgiennes notamment avec la vente d'une quarantaine d'avions sans pilote Hermès -dits drones- fort utiles lors du conflit avec la Russie en août 2008 : Moscou critique publiquement la position de Tel-Aviv. Davit Kezerashvili quitte son ministère quelques mois plus tard.

En mars 2009, la diplomatie israélienne amorce un revirement, parfois attribué à la pression de la Russie, parfois attribué au parti des réfugiés russes en Israël (7), le Yisrael Beiteinu, devenu la troisième force du Parlement avec 15 sièges et dont le chef de file Avigdor Lieberman, entre au gouvernement au poste de ministre des Affaires étrangères.

Le 16 Octobre 2010, à Batoumi, deux hommes d'affaires israéliens, Ron Fuchs et Zeev Frenkiel, sont arrêtés pour tentative de corruption du vice-ministre des Finances, Avtandil Kharaidze, à hauteur de 7 millions de dollars, en échange de l'abandon par l'Etat géorgien du recours à un arbitrage international pour un litige de 98 millions de dollars.

Le 24 février 2011, le président Saakachvili déclare sur une chaîne de télévision russophone que les relations entre Tbilissi et Tel-Aviv sont bonnes et que la suppression des visas d'entrée pour les citoyens des deux pays est à l'étude.

Le 10 mars 2011, le président du Parlement géorgien, Davit Bakradzé, annonce le report de sa visite au Parlement israélien, la Knesset.

Le 1er Avril 2011, la Cour de justice de Tbilissi condamne Ron Fuchs Est à 7 années de prison et à 300 000 dollars d'amende, Zeev Frenkiel à 6,5 années de prison et à 60 000 dollars d'amende.

Le 8 avril 2011, la firme israélienne Elbit Systems Ltd annonce avoir déposé une plainte contre l'Etat géorgien à la Haute Cour de Justice de Londres pour un litige de 100 millions de dollars lors de la vente des drones (8).

La confrontation des intérêts des deux Etats ne contribue-t-elle pas à opposer à distance deux communautés juives issues des mêmes racines, celle des Israéliens d'origine géorgienne et celle des Géorgiens de confession juive ? Faut-il parler de déchirement supplémentaire, après celui de l'émigration, ou de nouvelle entrave à la renaissance d'une vie juive en Géorgie, pays dans lequel le terreau historique est favorable ? La dizaine de milliers de Juifs géorgiens de Géorgie pèsent peu par rapport au million d'Israéliens russophones : ils sont les derniers représentants d'une histoire exemplaire que l'on aurait aimé retrouver ailleurs, sinon partout. Peut-être faut il s'en souvenir, un peu (9).


Notes



(1) Selon Nodar Assatiani et Alexandre Bendianachvili, « Histoire de la Géorgie », L'Harmattan, Paris, 1997, page 25.

(2) Selon Françoise et Révaz Nicoladzé, « Des Géorgiens pour la France. Itinéraires de résistance.1939-1945 ». L'Harmattan, Paris, 2007, page 57.

(3) L'expression littéraire serait « tchevni hebraelebi », l'expression populaire est « tchveni ouriebi » .

(4) Après l'exil de la classe dirigeante géorgienne chassée par les armées de la Russie soviétique, le Bureau géorgien des apatrides de Paris poursuit la tradition : à partir de 1941, il réussit à faire exempter les cartes d'identité des Juifs géorgiens réfugiés du tampon « JUIF ». Sossipatré Assathiani, son responsable, n'hésite pas à inclure dans ses listes des Juifs d'Espagne, des Balkans, d'Iran ou du Turkménistan en géorgianisant leurs noms. Au total, 243 familles sont concernées, soit un millier de personnes. Lors du Congrès juif mondial de 1996, à Copenhague, il sera dit publiquement que lors de la IIème guerre mondiale « Trois Etats ont sauvé leurs juifs, les Danois, les Bulgares et une Nation sans patrie, la Géorgie ».

(5) « A Moscou, on dénonçait les juifs et les médecins, tandis qu'une campagne parallèle avait lieu en Géorgie », en 1952, selon Sergo Beria, « Beria mon père », Plon Criterion, Paris, 1999, page 342.

(6) Un million de russophones en Israël, selon Lucile Marbeau, « Israël en russe », Regard sur l'Est, 27/03/2009.

(7) Ces chiffres, volontairement imprécis, prennent source dans les publications du Département officiel géorgien de statistiques et celles d'Instituts juifs, souvent contradictoires.

(8) Les informations d'actualité sont relevées dans les médias géorgiens, plus particulièrement « Civil Georgia ».

(9) L'ambassadeur de Géorgie en Israël, Vakhtang Jaoshvili, précédemment Ier Conseiller à l'ambassade de Géorgie en France, déclare : « Je souhaiterais mentionner qu'Israël est parmi les plus importants pays investisseurs en Géorgie et que sa position se consolide. Nous sommes heureux de constater que le nombre de touristes israéliens intéressés par la nature, la culture et l'hospitalité de notre pays continue de croître ».