Géorgie, Russie, France et Géorgie : Bidzina (Boris) Ivanishvili, ancien Premier ministre
2013-11-27

Après une enfance en Géorgie, Bidzina Ivanichvili -devenu Boris Ivanichvili-, gagne Moscou et effectue ses études supérieures. Il s'enrichit à l'ère Eltsine, au point de compter plusieurs milliards de dollars de fortune. Il s'exile ensuite six années en France, avec sa famille. Il regagne la Géorgie après la Révolution des Roses qu'il soutient jusqu'à la guerre russo-géorgienne de 2008. En 2011, il effectue une entrée tardive dans la politique géorgienne, le pouvoir en place multipliant les entraves à sa volonté d'accéder au Parlement. En octobre 2012, il devient Premier ministre après que la coalition qu'il dirige ait remporté les élections législatives. En novembre 2013, il démissionne, après que son candidat ait remporté les élections présidentielles.


Une enfance en Géorgie



Bidzina (Boris en russe) Ivanishvili est né en 1956, à Tchorvila, un petit village d'Imérétie près de Sachkhere, dans une famille modeste dont il est le cinquième enfant.

Après des études secondaires à Sachkhere, il est envoyé pour ses bons résultats à l'Université d'Etat de Tbilissi où il s'oriente vers l'ingénierie et l'économie. Il subvient à ses besoins en travaillant dans une usine métallurgique.

Un Géorgien, homme d'affaires russe



Il part ensuite pour Moscou et entreprend un doctorat d'économie à l'Université d'Etat (Faculté d'ingénierie ferroviaire). Il subvient à ses besoins en donnant des cours de physique et rencontre un autre répétiteur, Vitaly Malkin, qui deviendra plus tard son associé.

Après un bref retour en Géorgie, il regagne la Russie, prend la nationalité russe et se livre aux mêmes affaires que les oligarques russes « vendre des milliards de dollars des entreprises dont personne ne voulait et achetées quelques millions ».

Il fait fortune dans la métallurgie et, surtout, avec la banque Rossiysky Kredit Bank dont il détient les deux tiers des parts.

Il exerce son talent d'abord dans le domaine des ordinateurs et des téléphones à touches, puis s'oriente vers le domaine bancaire.

Il investit aussi dans le domaine hôtelier, celui des drugstores et celui de l'industrie de luxe.

Il se marie en 1991, avec Eka, et devient père de 4 enfants.

Une parenthèse en France



A la fin des années 1990, il acquiert des propriétés dans les Yvelines (Louveciennes, Saint Cloud et à Saint Tropez).

Ses enfants et sa femme obtiennent la nationalité française.

Une fortune mal connue



A l'époque de sa réussite russe, sa fortune était mal connue.

Plus tard, en février 2007, la revue Georgian Times le crédite de 8 milliards de dollars, ce qui le classe au 2ème rang des milliardaires géorgiens.

De 2009 à 2011, le magazine Forbes l'estime successivement à
- 3,2 milliards de dollars (191e rang des personnes les plus riches du monde),
- 4,8 milliards de dollars (167e rang),
- 5,5 milliards de dollars (185e rang).

Le retour en Géorgie, dans son village natal



En 2004, il retourne à Tchorvila, avec sa famille. Il y exerce un discret mécénat (restauration de cathédrale, soutien d'institutions théâtrales, ...) et une discrète générosité (oeuvres caritatives, intellectuels, artistes, ...) par l'intermédiaire de la Fondation Cartu.

Il finance la reconstruction des infrastructures autour de Sachkhere et vient en aide à la population démunie.
Il n'apparaît pas en public et ne se livre pas aux médias. Il se protège, s'entoure et donne naissance à une légende de philanthrope.

En 2006, il défraie la chronique en faisant l'acquisition de tableaux de Pablo Picasso (« Dora Maar au chat », 95 millions de dollars) de Peter Doig et de Frida Kahlo.

En 2008, il est qualifié « d'invisibilité comme le Comte de Monte Cristo » par le président Mikheïl Saakachvili, qui avoue ne l'avoir rencontré qu'une seule fois.

En 2009, il obtient la nationalité française.

En 2010, il est l'objet d'indiscrétion de la part de l'ambassadeur de France en Géorgie, Eric Fournier, qui se considère comme l'un de ses amis :
- il serait francophile et amateur de cuisine française,
- le dernier de ses enfants, Bera, âgé de 15 ans, s'essaierait au rap -en langue française- dans un groupe amateur,
- il possèderait propriétés et appartements en France.

La même année, le financement de l'Ecole française du Caucase, à Tbilissi, accueillant dans un immeuble moderniste 300 enfants francophones, lui est attribué : la première directrice en est Florence Fournier, épouse de l'ambassadeur.

Une ambition politique tardive



Le 5 octobre 2011, à 55 ans, il annonce sa volonté de fonder un parti politique et de prendre part aux élections législatives géorgiennes de 2012.

Il fédère 6 partis politiques dans une coalition d'opposition, « Le Rêve géorgien » (1), reçoit le soutien de 3 autres partis d'opposition et de personnalités géorgiennes (anciens partisans du président Saakachvili, anciens partisans du président Chévardnadzé, sportifs géorgiens de renommée mondiale, ancienne championne du monde d'échecs, ...).

Il est l'objet de nombreuses pressions, perte de nationalité géorgienne, amendes pour infraction à la législation sur les partis politiques, contrôles des entreprises lui appartenant, arrestations de militants, ...

Le 1er octobre 2012, quelques heures après la clôture du scrutin des élections législatives, il annonce la victoire du « Le Rêve géorgien ». Il obtient en définitive 85 sièges -contre 65 à la majorité présidentielle sortante-, sans atteindre la majorité des 2/3 qui lui aurait permis de modifier la Constitution géorgienne. Le 3 octobre, il revient sur sa déclaration demandant la démission du Président de la République. Le 8 octobre, il annonce le nom de quelques uns de ses futurs ministres (aucun des anciens ministres ne sera repris) et des présidents des commissions parlementaires. Le 9 octobre, il rencontre le Président de la République, Mikheil Saakachvili. Le 16 octobre, il retrouve sa nationalité géorgienne par décret présidentiel. Le 17 octobre, il est proposé au poste de Premier ministre par le Président. Le 18 octobre, il annonce que sa première visite à l'étranger sera pour l'Union européenne, après avoir déclaré qu'elle serait pour les Etats-Unis. Le 22 octobre, il assiste à la première séance du nouveau Parlement, à Koutaïssi, aux côtés du Patriarche de l'Eglise apostilique, orthodoxe, autocéphale de Géorgie. Le 24 octobre, après sa déclaration de politique générale, il obtient -pour lui et pour son gouvernement- la confiance du Parlement par 88 voix (soit 3 de plus que les représentants du "Rêve géorgien" contre 44).

Il annonce ensuite qu'il démissionnera de son poste de Premier ministre après l'élection du nouveau président de la Géorgie (27 octobre 2013) -convaincu que son camp l'emportera- afin de retourner à ses affaires personnelles.

Il se retire effectivement du poste de Premier ministre le 17 novembre 2013 -illustrant sa réputation « d'homme de coups »-, après avoir fait élire à la présidence de la République Giorgi Margvelashvili, et après avoir fait désigner son homme de confiance, Irakli Garibashvili (31 ans) comme Premier ministre.

Mais s'est-il vraiment retiré de la vie politique géorgienne ?


L'homme



Sa passion pour la vie familiale simple, sa passion pour les œuvres d'art et le vin de Pétrus -qu'il déguste avec parcimonie-, sa passion pour la compagnie des animaux et de la nature, sa pratique quotidienne du yoga, sa discrétion -voire son goût du secret-, son éloignement des médias durant cinquante années et bien d'autres facteurs ne le destinaient pas à une carrière politique.

Deux éléments sont certainement entrés en jeu, « l'état de la nation géorgienne après la guerre d'août 2008 » et sa conviction « qu'il était le seul à pouvoir fédérer les partis politiques d'opposition » comme l'avait imaginé un autre milliardaire géorgien, Badri Patarkatsishvili, avant de mourir à Londres.

Eric Fournier dit de lui : « J'ai une certaine admiration pour cet homme extrêmement calme, modeste, qui a une grande classe et du goût.

Certains observateurs du Caucase, professeurs à l'INALCO, comparent sa trajectoire à celle de Silvio Berlusconi (2).

Après la fortune, le syndrome du pouvoir a-t-il emporté Bidzina Ivanishvili ? Il s'en défend : le 24 octobre 2012, il annonce qu'il quittera la politique dans un an et demi, comme il l'avait antérieurement déclaré.

Un destin construit en pointillé



Période russe et nationalité russe, période française et nationalité française, période géorgienne et nationalité géorgienne pour un philanthrope entretenant discrètement sa légende, période « apatride » (ayant abandonné la nationalité russe et perdu la nationalité géorgienne) lorsqu'il réussit à fédérer les partis d'opposition, période géorgienne lorsque sa coalition l'emporte aux législatives et chasse du Parlement la majorité issue de la Révolution des Roses, le destin de Bidzina Ivanishvili ressemble à une succession de pointillés : amateur, oui, professionnel l'est-il vraiment ?

« Le Rêve géorgien » se heurte à la dure réalité économique de la Géorgie et à la dure réalité du voisinage avec la Russie de Vladimir Poutine. Il se heurte aussi à la dure réalité de la cohabitation avec Mikheil Saakachvili, qui ne souhaite « abdiquer » aucune des prérogatives du Président de la République -particulièrement fortes jusqu'au changement de Constitution- et qui souhaite mettre en selle l'un de ses poulains pour les élections présidentielles de fin 2013. Il se heurte enfin à l'hétérogénéité de sa composition, avec des tendances à la fois nationalistes et internationalistes, confessionnelles et laïques, entrepreneuriales et sociales (3).

Mais l'homme est malin, il a tenu tous ses engagements en 18 mois (chasser le pouvoir politique en place), laissant à ses successeurs le "business as usual" économique, défi autrement plus difficile et qui conditionne le redressement de la Géorgie.


Notes



(1) La coalition « Le Rêve géorgien » réunit 6 partis politiques, Rêve géorgien / Géorgie démocratique (65 députés), Notre Géorgie / Démocrates libres (11 députés), Parti républicain (9 députés), Parti conservateur, Forum national, Industrialistes. Elle est soutenue par trois autres partis, Parti du Peuple, Parti des Verts et Sociaux Démocrates. Elle est également soutenue par des personnalités de l'opposition, parfois ayant appartenu à l'ancienne majorité présidentielle.

(2) Petit déjeuner de l'Observatoire de l'INALCO, octobre 2012.

(3) Conférence / débat à Sciences Po Paris avec Thorniké Gordadzé, octobre 2012.

Sources diverses



- "The good oligarch" de Wendell Stavenson, 21 juillet 2010,

- interview d'Eric Fournier, ancien ambassadeur de France en Géorgie,

- médias géorgiens et français.




Voir aussi



- [URL : 2695]

- [URL : 2448]

- [URL : 2572]

- [URL : 5018].