Les Géorgiens de la Route de Leuville
2013-01-04

"Ils paraissaient bien insolites ces champs de concombres et de maïs plantés il y a encore une cinquantaine d'années au bord de la Route de Leuville à Saint-Germain-lés-Arpajon. Non moins insolites étaient ces émigrés qui les cultivaient et qui s'exprimaient dans un Français imprégné d'un accent venu on ne sait d'où".

A mi-distance entre la résidence d'exil -en 1922- des dirigeants politiques géorgiens à Leuville-sur-Orge et le bourg d' Arpajon -chef lieu de Canton-, la Route de Leuville voyait défiler les Leuvillois "endimanchés" qui se rendaient au marché du vendredi.

Depuis la fin des années 1930, le train à vapeur -dit le petit tacot- avait terminé ses allées et venues entre Arpajon et les Halles de Paris. Les Leuvillois devaient se résoudre à prendre charettes et bicyclettes, plus tard vélomoteurs et automobiles, ou tout simplement leurs jambes, pour parcourir les quelques kilomètres qui séparent les deux communes.

La Route de Leuville géorgianisée



Dès les années 1930, des Géorgiens s'implantent Route de Leuville. L'un des premiers est Chalva Skamkotchaichvili, et sa femme Joséphine, futur président de l'Association géorgienne en France : il acquiert une maison au bas de la Route de Leuville pour en faire une résidence secondaire. En 1942, elle devient la résidence principale de Mirian et Mariam Méloua., et de leurs enfants, Luc, Mirian et Hélène. Des représentants de la famille Méloua y habiteront sans discontinuité durant 70 années.

Viennent ensuite s'installer, en remontant vers Leuville,
- Christophe Imnaïchvili (résidence secondaire),
- Gricha et Renée Kéressélidzé, et leurs enfants Patricia, Aftandil, Arsena, Lorenzi, Sacha et Alexis (résidence principale, années 1950),
- Chalva et Marie-Louise Chenguélia, et leurs enfants Maridjane, Nicole, Paul et Georges (résidence secondaire), puis Nicolas Oragvélidzé et Simon Tchikviladzé (résidence principale),
- Kvirossi et Edith Tchkhaidzé, et leurs fils Laurent (résidence principale),
- Théophile Moukhrachavria (résidence principale), puis Lado et Thamar Charabidzé, et leur fille (résidence principale),
- Simon et Marianne Liadzé, et leurs enfants Nina, Arsène, Alexandre et Catherine (résidence principale),
- Basile et Nina Mardjanidzé, et leur fille Marika (résidence principale).

Certaines familles vivent des produits de leur ferme, avec bovins et chevaux, famille Mardjanidzé par exemple. D'autres familles vivent de leurs cultures maraichères, famille Tchkhaidzé par exemple. Quelques familles vivent de leurs cultures maraichères et d'un emploi à l'usine, familles Liadzé et Méloua par exemple. Elles contribuent à la reconstruction de la France, comme les familles de "paysans-ouvriers" françaises.

"Toutes cultivent ces champs de concombres, cueillis de petite taille, triés et pesés en sac de jute, ramassés par le camion Citroën de M. Georges (1) à destination de la conserverie Klapitch d'Alfortville, le tout sous l'oeil vigilant de Gricha Ouratadzé, ancien secrétaire d'Etat géorgien aux Affaires étrangères (2). Là-bas, après saumure, ils deviendront du "malossol russe". Clin d'oeil de l'histoire".

Parmi les passants du vendredi, peuvent se reconnaître
président et vice-présidents de parlement (3, présidents de gouvernement (4), ministres et secrétaires d'Etat (5), députés et notables politiques (6), mais aussi simples citoyens (7), tous Géorgiens en exil.

Parmi les passants de la semaine, se succèdent à bicyclette, les enfants des familles habitant à Leuville et se rendant au Cours complémentaire, collège de l'époque : Noutsa, Chaliko et Ethery Takhaïchvili, Tamara, Maria et Olga Datiachvili -et bien d'autres-, ou encore les possesseurs d'emploi à Arpajon comme Chota Bérégiani ou Madeleine Titvinidzé. Isidore Karséladzé (linotypiste leuvillois donnant ses ouvrages géorgiens à imprimer à la Coopérative arpajonnaise) est l'un des premiers à se procurer une Mobylette. Cola Saralidzé (un des plus gros producteurs leuvillois de concombres) est l'un des premiers à se procurer une automobile, certes d'occasion.

L'insolite se termine durant les années 1960, avec la disparition des générations les plus anciennes, l'intégration des générations les plus jeunes et les mariages franco-géorgiens.

Notes



(1) M. Georges, sosie de l'acteur Raymond Bussière, était un ouvrier communiste, défendant l'URSS. Brave comme pouvait l'être un militant de base, il aurait aimé convaincre ces "Russes blancs" d'être du côté des travailleurs.

(2) En 1911, Gricha Ouratadzé avait dénoncé auprès de Lénine, en exil à Longjumeau, les actions terroristes de Staline. Il l'avait rencontré une dernière fois, à Moscou, en mai 1920 pour signer le traité de paix entre la Russie soviétique et la Géorgie.

(3) La famille Cheidzé habite un temps à Leuville, ainsi qu'Ekvtimé Takhaichvili et Samson Pirtskhalava :

- [URL : 2084]

- [URL : 2082]

- [URL : 2851].

(4) La famille Jordania et la famille Ramichvili habitent un temps à Leuville. Elles y reviennent ensuite les mois d'été .

- [URL : 2083]

- [URL : 2494].

(5) Parmi les ministres familiers de la Route de Leuville , il faut citer Rajden (dit Micha) Arsénidzé, Guiorgui Eradzé, Grigol (dit Gricha) Ouratadzé et Noé Tsintsadzé :

- [URL : 2514]

- [URL : 2501].

(6) Parmi les députés familiers de la Route de Leuville, il faut citer Kalé Kavtaradzé.

(7) Parmi les visiteurs familiers de la Route de Leuville peuvent être cités Valiko Akhvlédiani (pompier volontaire à Leuville), Gogui Akhvlédiani (fils du précédent, champion de moto-cross et futur garde du corps du général De Gaulle), Jora Assathiany (un temps employé à la ferme Akhvlédiani et futur enseignant aux Langues O), Alexandre Badourachvili (conjuré de 1924), Hélène et Nicolas Barnovi, ainsi que leur fille Kéthévane (tous trois émigrés des années 1920), Edith et Irodion Béguiachvili, Gogui Calandarachvili (chauffeur de maître, avec une fantastique Cadillac), Véronique Cheidzé (fille de Carlo Tchkheïdzé) et son mari Anatole, Victor Homériki (exploitant éphémère d'une ferme à Bruyères-le-Châtel), Sachiko Kargathéréli (conjuré de 1924), Niko Kouroulichvili (appareil photographique en main) et son frère Datiko, Pétré Kvédélidzé (de retour d'Indochine, après quelques années de Légion étrangère), Micha Lachkarachvili (conjuré de 1924), Lyda et Gogui Nozadzé, Mariam Ramichvili (dite Maro, veuve de Noé) et sa fille Nina (une des premières femmes géorgiennes à obtenir son permis de conduire), Chaliko Sébiskvéradzé (engagé dans la Légion étrangère), Data Révazichvili (conjuré de 1924), Gramiton Tjélidzé (insurgé de 1924), Nicolas Tsertsvadzé (diplômé des Ponts, après des années de privation), Grigol Tsintsadzé (ancien officier de l'armée géorgienne), ... nationaux démocrates, sociaux fédéralistes et sociaux démocrates réunis pêle-mêle autour de grandes tables sous la treille ... sans oublier le Père Mélia venu de Paris, par les transports en commun Phocéens cars, porter la bonne parole à des paroissiens éloignés !

- [URL : 2944]

- [URL : 2452].

Source



"La saga des Géorgiens de Saint-Germain-lès-Arpajon" de Luc Méloua, parue dans le Bulletin numéro 26 d'Art et Histoire du Pays de Châtres (décembre 2001).

Voir aussi



- [URL : 3153]

- [URL : 2913].