Moldavie 2000 : Le dénouement paradoxal d'une crise majeure (avril 2003)
2013-11-12

Le dénouement paradoxal d'une crise majeure



L'année 2000 a été pour la classe politique moldave une période intense de réflexion, mais aussi de conflit, sur l'orientation que devait prendre le système constitutionnel moldave : parlementaire ou présidentiel ?



Pour faire face aux défis auquel le pays était confronté, le président Lucinschi, ancien premier secrétaire du parti communiste reconverti à la social-démocratie, revendiquait davantage de pouvoirs pour le chef de l'Etat et demandait notamment une élection au suffrage universel. La majorité du parlement (composé de 101 députés) s'est battue pour maintenir un système parlementaire. Une coalition hétéroclite, allant du Parti communiste aux Chrétiens démocrates a obtenu le vote de la réforme constitutionnelle du 5 juillet 2000, prévoyant l'élection du président de la République par le Parlement.

Mais lorsque, fin 2000, est venu le moment de désigner le chef de l'Etat, aucune majorité n'a pu rassembler les 61 voix nécessaires pour trancher entre les deux principaux candidats : M. Pavel Barbalat, président de la Cour constitutionnelle et M. Vladimir Voronine, président du Parti communiste (lequel disposait de 40 députés). Après quatre tours de scrutin infructueux, en décembre 2000, le président Lucinschi a dissous le Parlement le 31 décembre et provoqué des élections législatives anticipées. Celles-ci se sont tenues le 25 février 2001.

Face à un centre et une droite divisés, le Parti communiste, fortement implanté dans le pays, a remporté la majorité absolue des suffrages (50, 7 % des voix) et plus des deux-tiers des sièges de députés, en vertu du système qui exige de tout parti un seuil de 6 % pour être représenté au parlement. Ce scrutin a laminé les partis classiques, au point que seules trois formations politiques sont à présent présentes au Parlement : le Parti communiste, avec 71 députés ; l'Alliance Braghis (coalition de type social-démocrate formée autour du premier ministre sortant), avec 19 sièges au départ, et 14 aujourd'hui ; le Parti Populaire Chrétien Démocrate de M. Jurie Rosca, avec 11 parlementaires.

Fort de ses 71 députés, le Parti Communiste n'a pas eu de mal a élire son chef de file, M.

Vladimir Voronine

, président de la république, le 4 avril 2001. Ce dernier a formé un gouvernement dirigé par un "technicien", M. Vasile Tarlev, ce qui a eu un effet rassembleur.

Le système politique de la Moldavie se trouve aujourd'hui dans une situation paradoxale. Formellement parlementaire, il est de fait présidentiel dans la mesure où le président Voronine, qui reste toujours officiellement premier secrétaire du Parti communiste, a la haute main, à la fois sur un gouvernement et un Parlement qui lui sont favorables, et sur une formation politique omniprésente dans le pays.

Cette position dominante est accentuée par le fait que l'opposition est profondément divisée :
- Les partisans du président et du premier ministre sortants - des anciens communistes reconvertis en sociaux démocrates - ont réussi à sauver la mise en se regroupant autour de M. Dumitru Braghis, dans une alliance qui a du mal à survivre, dans la mesure où déjà cinq députés sont devenus "indépendants" (la loi leur interdit de passer dans une autre formation, mais ils votent dans les faits avec les communistes).
- Les partis sociaux-démocrates qui ont gouverné la Moldavie depuis l'indépendance ont disparu de la scène parlementaire, à savoir :
- Le Parti pour une Moldavie Démocratique et Prospère, présidé par M. Diacov, ancien président du Parlement (24 sièges dans l'ancien Parlement),
- Le Parti de la Renaissance et de la Réconciliation de l'ancien président Snegur (13 sièges),
- Le Parti des Forces Démocratiques Moldaves présidé par M. Valeriu Matei (10 sièges).

À droite, on trouve essentiellement deux formations qui ont peu de rapports entre elles :
- D'une part le Parti Populaire Chrétien Démocrate, partisan d'un rattachement de la Moldavie à La Roumanie et farouche défenseur des valeurs chrétiennes et nationales. Il s'est manifesté depuis le début de l'année par de spectaculaires actions de rue, qui lui ont valu une suspension provisoire d'un mois et la levée d'immunité parlementaire de trois de ses députés (ces mesures de rétorsion ont provoqué un tollé dans la classe politique européenne).
- D'autre part, le tout nouveau Parti Social Libéral, dirigé par M. Oleg Serebrian, formé en mai 2001, juste après les élections. D'orientation pro-occidentale (son président est également responsable du Mouvement Européen pour la Moldavie), il a enregistré en neuf mois un nombre important d'adhésions, ce qui le place aujourd'hui en quatrième position sur l'échiquier des partis moldaves.

Le défi d'une identité nationale à consolider



Produit d'une histoire mouvementée, qui lui a valu d'être séparé d'une province sœur rattachée à la Roumanie (la Moldavie roumaine), le pays a du mal à se forger une identité nationale homogène. La Moldavie est un pays officiellement unitaire, mais elle est dans les faits multiethnique. Seuls 65 % des citoyens sont " ethniquement " moldaves (c'est-à-dire roumanophones). Deux éléments culturels importants sont cependant facteurs d'unité : le fait que presque toute la population parle russe et que 97 % sont de religion orthodoxe.

La question de la langue reste un problème épineux. Pendant les dix premières années de l'indépendance, la seule langue officielle était le moldave (équivalent du roumain), même si le russe était couramment pratiqué. Dans le but de faciliter l'intégration de la Transnistrie et de s'attirer les bonnes grâces de la minorité russophone (Russes + Ukrainiens) ainsi que de Moscou, le nouveau gouvernement a fait adopter une loi donnant au russe un statut de langue officielle, et rendant son apprentissage obligatoire à partir du secondaire. Cette mesure a plus une valeur symbolique que pratique, mais elle a soulevé la colère des Moldaves roumanophiles, sous la houlette du Parti Populaire Démocrate Chrétien. Depuis le 9 janvier 2002, un rassemblement de 2.000 personnes environ se tient chaque jour à midi devant le siège du gouvernement pour réclamer l'abrogation de cette loi, mais aussi pour exiger le "départ des Communistes".

Le problème des territoires à statut particulier est également une pomme de discorde. Le président Voronine a réalisé de louables efforts, les premiers mois de son mandat, pour essayer de résoudre la question transnistrienne : des commissions mixtes ont été créées et une coopération technique a été mise en œuvre. Mais la bonne volonté moldave s'est heurtée à l'intransigeance - et sur certains points, à la mauvaise foi - du "président" Smirnov : évocation d'un "peuple transnistrien", mise en place de passeports transnistriens, etc. Aussi les ponts ont-ils été rompus entre les deux rives du Dniestr au mois d'août 2001 et depuis, la situation reste bloquée. Pourtant, le Parti communiste moldave est probablement la formation politique la plus ouverte à un statut de type fédéral - perspective qui fait horreur aux nationalistes moldaves.

Par ailleurs, sur un plan diplomatique, la Moldavie est écartelée entre l'Est et l'Ouest. Le retour au pouvoir des communistes a accentué la tendance pro-russe, héritée de l'inclusion de la Moldavie dans l'ex URSS, au point d'évoquer, dans un premier temps, un éventuel rattachement à l'Union Russie-Biélorussie - solution irréaliste, vite écartée à la fois par la Russie et le nouveau gouvernement moldave. Mais dans le même temps, les autorités moldaves ont fait de l'entrée dans l'Union Européenne un de leurs objectifs majeurs. Cette double orientation n'est pas de nature à donner une image claire du positionnement diplomatique moldave.

Enfin, la question de la réorganisation de l'administration régionale et locale divise le pays et agace la communauté internationale. Celle-ci avait financé à grands frais une réforme consistant à mettre en place des judets (départements), en supprimant les anciens districts ("raions"). Le pouvoir communiste a rétabli, par une loi votée le 24 janvier 2002, les "raions", où il est très bien implanté, et se prépare à gagner les nouvelles élections locales qui se tiendront très certainement au printemps prochain. Cette réforme, coûteuse et manifestement politique, a provoqué une réaction très négative du Conseil de l'Europe.