Elections législatives russes : "Russie désunie" (décembre 2011)
2011-12-21

Moscou, 05 décembre 2011, Tribune libre publiée par Hugo Natowicz (RIA Novosti)

Un camouflet: difficile de décrire en d'autres termes la victoire obtenue par Russie unie lors des législatives tenues dimanche 4 décembre. Avec un résultat national à 49%, le parti au pouvoir voit fondre de 15% ses résultats des élections de 2007, remportées avec 64% des suffrages.

Au niveau psychologique, ces résultats auront un impact: c'est la fin d'une certaine conception de la politique en Russie. Car du point de vue de l'arithmétique parlementaire, ce chiffre est très éloigné de l'ambition du parti: remporter la majorité "constitutionnelle", le dépôt d'un amendement à la Constitution nécessitant l'approbation des deux tiers des députés plus une voix. Désormais, le parti devra composer avec les trois autres forces présentes à la Douma: le parti communiste, qui enregistre une poussée (19% des voix), le parti nationaliste LDPR (11% environ) et Russie juste (13%). Les partis dits libéraux Iabloko et Juste cause sont quasi absents, avec un peu plus de 5% des voix à eux deux.

Ce ne sera pas une mince affaire: jusqu'ici ultra-majoritaire, le parti au pouvoir pouvait gouverner en solitaire, sans vraiment se soucier de l'opposition dite "interne" (représentée au parlement). Pourtant, les trois autres partis n'ont pas toujours été soumis à Russie unie, avec lequel ils ont de vieux contentieux. Un bras de fer avait notamment éclaté suite aux élections locales d'octobre 2009: les trois forces d'opposition avaient quitté le parlement pour protester contre les fraudes massives, un geste inédit. En outre, le leader du parti Russie juste Sergueï Mironov a récemment promis qu'il entrerait dans une opposition plus radicale à Russie unie.

Mais l'impact du scrutin de dimanche est plus profond. En premier lieu, les électeurs ont infligé une sévère défaite à l'actuel président, Dmitri Medvedev, tête de liste de Russie unie au niveau national. Son nom, trônant en grosses lettres sur les affiches et dans les bureaux de vote, n'a pas "boosté" la victoire du parti. La popularité du "futur ex-président" a fondu comme neige au soleil. Une circonstance qui pourrait hypothéquer l'avenir politique de Medvedev.

Deux Russies ?



Le recul affiché par Russie unie était attendu, comme l'avaient montré des élections locales tenues en mars dernier. Cette déroute était en outre prévisible: on a noté ces derniers temps une forte mobilisation des citoyens russes, notamment de la classe moyenne, dont le divorce avec le parti au pouvoir semble consommé. Force motrice du pays, de plus en plus nombreuse et active, beaucoup de ses représentants n'ont pas cru aux slogans "pro-modernisation" du Kremlin. Les plus modestes, eux, se sont résignés à se tourner vers le parti communiste, y voyant peut-être le garant d'une plus grande justice sociale.

Les élections des députés de la Douma de décembre 2011 marquent un "avant" et un "après". On pouvait noter, avant même les élections, une forme de militantisme vigoureuse sur les blogs et réseaux sociaux. De nombreux sites internet, ONG et simples citoyens relayaient des informations annonçant que des irrégularités auraient lieu le jour du scrutin et appelant les gens à aller voter. Pour avoir suivi la précédente législative russe, je tiens à souligner qu'en 2007, les violations avaient été constatées sans grand émoi. Les fraudes avaient été accueillies avec résignation et indifférence ; cette fois, la société civile était sur le qui-vive. Des scandales ont eu lieu, il conviendra de suivre leurs possibles répercussions.

La tension liée à un intense débat public s'est traduite par une série de scandales à la veille des élections: au sein même de l'agence RIA Novosti, des accusations de "censure" avaient été lancées par un employé, qui assurait avoir été prié de tempérer le caractère "critique" d'articles étrangers traduits en russe et consacrés au parti au pouvoir Russie unie. Sans juger du fond de l'affaire, le conflit témoignait de la suspicion qui mine dernièrement les relations entre les citoyens et les médias.

Surfant sur Internet dimanche soir, j'ai pu constater que pour la première fois, les élections se déroulaient dans deux mondes perceptifs parallèles : les médias officiels d'un côté et l'information citoyenne (blogs, réseaux sociaux) de l'autre. Sur Vkontakte (équivalent russe de Facebook), un de mes amis s'étonnait de voir un grand journal affirmer qu'il n'y avait "aucune fraude constatée" au cours des élections, publiant dans la foulée une vidéo dénonçant des falsifications.

C'est peut-être la nouveauté de ce scrutin: l'apparition de deux "blocs", la Russie citoyenne et la Russie officielle, dont les relations complexes sont en train de modifier le pays. Loin d'être figée ou passive, la Russie actuelle et son système politique évoluent. A leur rythme, en harmonie avec la logique interne du pays, les Russes construisent la démocratie qui leur correspond.





N.D.L.R



Selon les

résultats provisoires

, obtiennent

- Russie unie : 238 sièges sur 450, soit 77 sièges de moins que dans la Douma précédente,

- le Parti communiste : 92 sièges,

- Russie juste : 64 sièges,

- le Parti nationaliste LDPR : 56 sièges.

Les autres partis (dont ceux à composante libérale) n'ont pas obtenu les 5% nécessaires pour être représentés.

*

Des

fraudes

ont été dénoncées

- par le Parti communiste, notamment en Sibérie et en Extrême-Orient ("massives et systématiques"),

- par Russie juste ("expulsion d'observateurs à Saint Pétersbourg lors du dépouillement"),

- par le Parti Iabloko ("expulsion d'observateurs à Moscou lors du dépouillement"),

- par l'ONG Golos -financée par des fonds occidentaux- dont le site interactif a fait l'objet d'un blocage suite à plusieurs cyber-attaques, après avoir publié "une carte des fraudes",

- par l'OSCE ("fréquentes violations lors du décompte des voix et notamment des bourrages d'urne").

La Commission électorale centrale russe indique qu'aucune fraude notable n'a été constatée.

Le ministère russe de l'Intérieur annonce que 2 050 infractions à la loi électorale ont été observées, soit 30% de moins que lors des éléctions législatives de 2007.