Géorgie : affaiblissement de l'Eglise orthodoxe vis-à-vis de l'Etat ? (décembre 2011)
2013-12-11

Sources diverses : conférences, articles et Websites

Un point d'inflexion est apparu récemment dans les relations entre l'Eglise orthodoxe apostolique autocéphale de Géorgie et l'Etat géorgien. Les autorités civiles ont non seulement réaffirmé leur proéminence sur les autorités religieuses orthodoxes, mais elles l'ont traduite par le vote d'un amendement réglementaire permettant aux autres religions (1) de se faire reconnaître.

Les modèles de relations Etat géorgien / Eglise orthodoxe



Selon certains spécialistes, les relations entre l'Etat et l'Eglise orthodoxe ont répondu au cours du XXème siècle à différentes types modèles, se chevauchant parfois :

- à l'époque soviétique, le modèle étatiste de la laïcité, avec un Etat fort,

- à partir des années 1970, le pluralisme asymétrique favorable à l'Eglise orthodoxe vis-à-vis des autres religions chrétiennes, de l'islamisme et du judaïsme,

- à partir des années 1990, en concurrence avec le modèle suivant : la séparation totale de l'Etat et de l'Eglise orthodoxe (cette dernière considère qu'une soumission à l'Etat serait insupportable),

- à partir des années 1990, en concurrence avec le modèle précédent : le modèle étatiste des religions officielles, l'Eglise orthodoxe doit être loyale vis-à-vis du pouvoir civil et représente la religion officielle, les autres religions sont tolérées et reléguées à la sphère privée,

- à partir des années 2000, sous l'influence d'Organisation non gouvernementales et des Etats-Unis, le modèle libéral : un Etat neutre religieusement assure l'égalité entre les cultes, la confession relève de la sphère privée.

La réalité de la relation



Dans les faits, le modèle libéral a reçu peu d'audience sociale et reste l'idée de quelques intellectuels (2).

Le modèle étatiste des religions était défendu par le président Zviad Gamsakhourdia et est aujourd'hui défendu par le Mouvement chrétien démocrate (3).

Le modèle d'une séparation totale entre l'Etat et l'Eglise orthodoxe a la faveur du haut clergé, en particulier du Patriarche Ilia II (en place depuis 1977) : il dispose ainsi d'un degré de liberté maximum à la tête d'une église autocéphale "historique" (4).

Le 19 septembre 2003, alors qu'un accord avait été négocié entre l'Eglise catholique romaine et la présidence géorgienne, Edouard Chévardnadzé avait du faire annuler la signature prévue le lendemain sous la pression de l'Eglise orthodoxe et d'une manifestation de plusieurs milliers de personnes : l'archêvêque Jean-Louis Tauran, envoyé du Vatican, était déjà à Tbilissi.

Le point d'inflexion de ces dernières années et ses conséquences



Différentes hypothèses peuvent être avancées afin d'expliquer cette inflexion,

- la relative faiblesse de l'Eglise de Géorgie (maladie du Patriarche Ilia II et division de ses adjoints),

- la pression des Etats-unis afin que le pluralisme religieux soit reconnu en Géorgie,

- la pression de la Turquie afin que les Adjars sunnites trouvent un statut hors du Comité musulman du Caucase siégeant à Bakou,

- ou différents pas de clercs comme les relations affichées entre l'Eglise orthodoxe de Géorgie et l'Eglise orthodoxe de Russie malgré le prosélytisme engagé en Abkhazie et en Sud Ossétie, voire les entretiens entre Ilia II et le président russe Dmitri Medevedev.

Un amendement des textes réglementaires est préparé dans la plus grande discrétion et voté au Parlement le 5 juillet 2011 pratiquement sans débat. Il permet aux religions volontaires de s'enregistrer administrativement et de bénéficier d'un statut autre que celui d'une Organisation non gouvernementale.

Après différentes manifestations provoquées par l'Eglise orthodoxe de Géorgie (demande préalable de suspension de la procédure, condamnation du vote, demande d'application du droit de veto présidentiel, demande de reconnaissance de l'Eglise orthodoxe de Géorgie en Arménie, marche de plusieurs milliers de personnes vers la Cathédrale de la Sainte Trinité emmenée par des prêtres, réunion du Saint Synode), la situation se calme le 11 juillet.

Les autorités civiles imposent leur texte aux autorités religieuses orthodoxes de Géorgie. Rien n'est réglé pour l'Eglise orthodoxe comme pour les autres religions présentes sur le territoire géorgien, mais ces autorités civiles affirment ainsi leur primauté de droit.

Notes



(1) Les autres religions sont "les religions traditionnellement présentes sur le territoire géorgien et les religions reconnues par le Conseil de l'Europe". Sont éligibles, l'Eglise apostolique, orthodoxe et autocéphale d'Arménie, l'Eglise catholique romaine, l'Eglise évangéliste baptiste, l'islamisme et le judaïsme.

(2) La conception libérale des relations entre Etat et Eglise -telle que décrite- est loin d'avoir été mise en oeuvre sur le territoire des Etats-Unis.

(3) Le Mouvement chrétien démocrate est un parti minoritaire, représenté au Parlement par quelques députés (les autres partis d'opposition ont généralement refusé que leurs élus siègent au Parlement, considérant que les élections législatives n'avaient pas été régulières). Certains observateurs lui attribuent le statut d'une opposition fabriquée par la majorité présidentielle, le Mouvement national.

(4) Si l'Eglise apostolique, orthodoxe et autocéphale de Géorgie n'est pas la plus ancienne des Eglises orthodoxes comme parfois il l'est suggéré, elle appartient au groupe des cinq plus anciennes : elle est apparue 600 ans avant l'Eglise orthodoxe et autocéphale de Russie. De fait l'Eglise orthodoxe de Géorgie reconnaît d'une manière limitée la primauté d'honneur du Patriarcat de Constantinople.

Voir aussi :

- [URL : 2847],

- [URL : 2771],

- [URL : 2848],

- [URL : 2846]

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