Russie : les tensions entre l'Eglise orthodoxe et l'Église catholique - état des lieux
2004-06-01

Les apparences et la réalité



Le roi est-il nu ? C'est la question impertinente et outrecuidante que trois journalistes moscovites viennent de poser dans l'hebdomadaire Konservator, dans lequel, trois ans après l'élection présidentielle de mars 2000, ils tirent un bilan ironique de ce début de règne du tsar Vladimir Poutine.

Selon eux, l'omniprésence et le matraquage médiatique de "Monsieur P.", lancé comme une marque exclusive de marketing politique, commence peut-être à fatiguer les Russes. Cette opinion, qui s'inscrit à contre-courant et semble être démentie par la popularité officiellement annoncée (frisant les 80 % en faveur du Président), est cependant fondée sur une règle constante de tout marketing, tant commercial que politique : un "produit" sans concurrence et survendu dégoûte vite, et tout monopole imposé engendre toujours, à court ou à long terme, un phénomène de rejet.

Si l'on tient compte de la grande disparité des situations dans cet immense pays, entre les grandes villes et la province, entre le monde des affaires et celui de la Russie "d'en bas", on est obligé de constater actuellement un certain frémissement, annonciateur de sérieux remous au sein de la société, où le irrégularités se creusent et où se côtoient une stagnation (voire une régression) économique avec une croissance de la fierté patriotique et de la popularité poutinienne.

Pour cimenter une société civile aussi disparate, le président Poutine compte, en plus du culte de sa personnalité, sur une idéologie de remplacement. L'Orthodoxie. Il ne se cache pas pour l'affirmer et pour soutenir activement le monopole de l'Eglise orthodoxe, qui domine les trois autres religions traditionnelles (islam, judaïsme, bouddhisme) et qui exclut toutes les autres religions non traditionnelles, comme la catholique et les protestantes.
Les gravissimes événements internationaux engendrés par le terrorisme islamique apportent au président Poutine une raison supplémentaire pour appliquer rigoureusement le programme annoncé, il y a trois ans, celui de la "dictature de la loi", non seulement en Tchétchénie, mais dans toute la Fédération de Russie. De même, les mesures administratives à l'encontre des minorités catholiques et protestantes, émanant des organes gouvernementaux, arrivent à point pour les autorités religieuses orthodoxes, comme une "diversion" apte à masquer les problèmes et les tensions internes, inhérentes à la réorganisation de la vie religieuse, après une période si dramatique de persécution et de destruction spirituelle.

Quoi qu'il en soit, même si les analyses de journalistes comme ceux du Konservator sont par trop pessimistes, cependant il est vrai que la Russie de Poutine semble, sinon tourner le dos à la démocratie, du moins s'en éloigner dangereusement. Une application rigoureuse et incontrôlée de la "dictature de la loi", peut vite dégénérer dans une dictature de l'arbitraire.
C'est pourquoi, c'est au président Poutine et au patriarche Alexis, chacun dans sa sphère, que revient la tâche peu facile de conduire la nouvelle Russie dans le sillage de son identité et spécificité nationales, tout en l'aidant à s'ouvrir sur les autres, en particulier sur les chrétiens d'Occident.

(AED-Info, 04/2003)

Culture orthodoxe à l'école



Suite à la circulaire de Vladimir Filippov, ministre de l'Education, et de la réaction négative d'Alexis Voline3, l'un des porte-paroles du gouvernement, le métropolite Serge de Solnetchnogorsk, auxiliaire patriarcal et responsable de la chancellerie du saint-synode, a dénoncé le 18 novembre, lors d'une conférence de presse à Moscou, la persistance des schémas hérités de l'ancien système idéologique chez certains hauts fonctionnaires et dans le système scolaire. "Si l'Eglise est séparée de l'Etat, il convient également que l'athéisme soit séparé de l'Etat", a-t-il affirmé, avant de souligner que le refus d'introduire l'enseignement de la culture orthodoxe à l'école serait "une faute politique". Assurant que chaque citoyen russe ayant un minimum d'instruction doit savoir ce qu'est l'orthodoxie, le métropolite Serge a également estimé que dans les régions où il existe de fortes minorités religieuses musulmanes, juives ou bouddhistes, il conviendrait d'enseigner également les "fondements" de ces religions.

Pour sa part, dans un entretien à l'agence Interfax, le 20 novembre, le père Vsévolode Tchapline, adjoint du responsable du département des relations extérieures du patriarcat de Moscou, a salué l'initiative du ministre de l'Education. "C'est un grand pas en avant dans le démontage de l'héritage de l'athéisme d'Etat, ce qui permettra aux enfants de familles croyantes de se sentir à l'école comme chez eux, et non pas dans un milieu hostile", a-t-il dit. Le père Tchapline a souligné que la Russie ne faisait que suivre ce qui existe déjà dans la plupart des pays européens, où un enseignement religieux est assuré dans les écoles publiques. "C'est la norme, et ce qui se fait chez nous est un écart par rapport à la norme", a-t-il insisté, jugeant "offensante pour les croyants" la façon dont leurs convictions religieuses sont jusqu'à présent exposées dans les cours d'histoire de la religion. "À l'école, en Russie, prédomine aujourd'hui une attitude sceptique, voire négative, à l'égard de la religion. Ce monopole est contraire à la loi et doit être abrogé", a-t-il encore affirmé.

Manifestation de soutien



Enfin, quelque quatre cents personnes ont manifesté le 15 décembre à Moscou devant le Ministère de l'Education pour demander des cours de "culture orthodoxe" à l'école.

Les manifestants, venus à l'appel de l'Union des citoyens orthodoxes et du Parti du peuple (centriste, proche du Kremlin), portaient des icônes et des pancartes telles que "Lève-toi pour ta foi, Terre Russe" et "Catéchisme dans les écoles et les universités". "Nous sommes pour les cours d'orthodoxie, pour que nos enfants ne deviennent pas des toxicomanes, hooligans et bandits sous l'influence de la télévision", lisait-on sur une autre pancarte.

Les manifestants demandaient aux passants de signer une pétition, qu'ils ont l'intention de remettre à la présidence, au ministère de l'Education et à la Douma (chambre basse du Parlement russe).

Le dirigeant de l'Union des citoyens orthodoxes, Valentin Lebedev, a rappelé la contribution de la foi orthodoxe à la création "d'un Etat russe puissant que nous avons perdu au siècle dernier". "Notre objectif est de guérir la société et de revenir aux sources, à l'éducation orthodoxe, pour nos enfants, car l'avenir de la Russie en dépend. Nous devons dire non à tous ceux qui veulent désaxer nos enfants".

(SOP, 01/2003 ; APIC, 06 et 15/12/2002)

Problèmes économiques et sociaux



L'Eglise orthodoxe russe a participé activement à la 7e session du Congrès russe mondial, une instance politico-culturelle créée en 1994 et qui rassemble des délégués venus de Russie et des pays de l'ex-Urss, dont les travaux se sont déroulés les 16 et 17 décembre 2002, dans la salle des Congrès de la basilique du Christ-Sauveur, à Moscou, sur le thème "Foi et travail : les traditions spirituelles et l'avenir économique de la Russie". Dans un message, lu par le métropolite Serge de Solniétchnogorsk, responsable de la chancellerie du saint-synode, le patriarche Alexis II a affirmé que "l'Eglise ne restait pas insensible aux problèmes économiques et sociaux qui ont des répercussions sur la vie de millions d'hommes", tout en appelant à "combattre les instincts peccamineux qui pèsent sur la sphère de l'économie". Le métropolite Cyrille de Smolensk a ensuite prononcé le discours d'ouverture, dans lequel il a développé les grandes lignes de la doctrine sociale de l'Eglise russe et proposé que l'Eglise collabore à la rédaction d'un code d'éthique pour aider à moraliser les comportements des acteurs économiques.

Ces grandes lignes ont été reprises dans un document final où les participants au congrès approuvent les réformes économiques qui "ont permis d'éliminer les excès de l'ancien système économique qui s'était révélé inefficace", tout en portant un jugement sévère sur les transformations : "Le pays s'est trouvé privé de plusieurs branches de haute technologie auxquelles appartient l'avenir. Le secteur des matières premières domine, mais il n'est pas capable d'offrir à la nation des bases économiques solides". Dénonçant les maux chroniques de la Russie, tels que "l'absence de conscience et de responsabilité des entrepreneurs qui ont conduit à la fuite de capitaux vers l'étranger" et "les abus de l'appareil bureaucratique de l'Etat qui freinent le développement et mettent les petites et moyennes entreprises au bord du gouffre", ils lancent un appel afin de "rejeter l'amoralité criminelle dans l'économie".

(SOP, 02/2003)

Les paroles et les actes



Dans un message adressé à Jean-Paul II à l'occasion de la fête de Noël, le patriarche de Moscou Alexis II, primat de l'Eglise orthodoxe russe, a proposé au Pape de Rome de renouer "des relations fraternelles", a révélé l'agence de presse russe Interfax, le 22 décembre 2002. "Illuminés par les rayons étincelants de la lumière du Christ, reprenons nos contacts fraternels et louons dans la joie le divin enfant nouveau-né, qui est venu sur terre pour notre salut", écrit notamment le patriarche de Moscou.

Appel à la réflexion



Ce message du patriarche Alexis II est écrit alors que les relations entre le patriarcat de Moscou et Rome sont plus tendues que jamais. Dans son édition du 21 décembre 2002, La Civiltà Cattolica réagit en des termes très forts, en dénonçant : "les autorités politiques et orthodoxes de la Fédération de Russie qui sont en train de décapiter les communautés catholiques présentes sur leur territoire, en les privant de leurs guides spirituels légitimes et naturels". "Ces actes, ajoutent les auteurs, ravivent en nos mémoires les temps de la persécution communiste que nous pensions définitivement dépassés".

Rappelant ensuite que seulement 16,3 % des Russes sont des orthodoxes pratiquants ou croyants - selon un sondage effectué en 2001, qui donnait en outre 0,3 % de catholiques -, alors que la majorité de la population - 60 % - se dit athée ou non-croyante, les jésuites invitent les autorités orthodoxes du patriarcat de Moscou à la réflexion. "Ces données sont un fait qui devrait faire réfléchir sur la crise actuelle dans laquelle vit la grande majorité des Russes, notamment les jeunes et les intellectuels".

"Si certains citoyens russes, sans religion, se sont tournés vers l'Eglise catholique, poursuivent-ils en répondant aux accusations de prosélytisme portées par les orthodoxes contre les catholiques, c'est parce qu'ils ont trouvé en elle, malgré la limitation de ses initiatives culturelles, éducatives et sociales, un point de référence pour chercher une réponse aux questions fondamentales sur le destin éternel de l'homme".

En conclusion, la revue rappelle qu'en 2003, la Russie fêtera le 3e centenaire de la fondation de Saint-Petersbourg, l'ancienne capitale de l'empire tsariste voulue par le tsar Pierre 1er, dit le Grand, pour devenir une "fenêtre ouverte sur l'Europe". "Nous nous demandons quelle 'fenêtre sur l'Europe' restera à l'avenir encore ouverte à l'Occident et aux valeurs qui, bonnes ou mauvaises, lui sont propres spécialement concernant la dignité de la personne et des droits humains ?, concluent-ils. L'histoire actuelle des injustices que sont en train de vivre les catholiques russes devient une sorte de tournesol qui indique où va la Russie".

Point de vue de Mgr Kondrusiewicz



Selon Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, l'année 2002 a été marquée par une immixtion indue du gouvernement russe dans le domaine religieux, "pour le compte de l'Eglise orthodoxe russe".

"Ce conflit doit rester entre nous, le gouvernement doit rester en dehors de cela", a déclaré Mgr Kondrusiewicz, en parlant des relations glaciales entre le Vatican et la hiérarchie de l'Eglise orthodoxe russe, qui rassemble quelque 80 millions de fidèles.

A propos des expulsions d'un évêque et de cinq prêtres depuis février 2002, les autorités parlent de "raisons de sécurité", sans fournir d'explications convaincantes. Au début du mois, un journal moscovite a publié un rapport gouvernemental interne décrivant l'Eglise catholique comme la plus sérieuse menace religieuse sur la sécurité du pays. Mgr Tauran affirme avoir convoqué, le 14 décembre 2002, l'ambassadeur de la Fédération de Russie pour lui faire part de son indignation.

Inquiétude du Pape



Jean-Paul II, en recevant le corps diplomatique accrédité au Vatican, a demandé au président russe de "respecter ses engagements internationaux, s'agissant de la liberté religieuse et pour que les quatre prêtres catholiques et l'évêque, Mgr Jerzy Mazur, qui ne peuvent retourner exercer leur mandat en Russie, voient leur visa renouvelé".

La réaction orthodoxe ne s'est pas faite attendre. Selon l'agence russe Interfax, le père Vsevolod Tchapline, numéro deux du département des relations extérieures du patriarcat, a jugé "surprenant", les propos du Pape. Le responsable orthodoxe estime en outre que le Vatican "cherche à donner l'impression qu'il y a une persécution totale des catholiques en Russie en se basant sur des cas individuels de refus de visa, une prérogative que tout pays a le droit d'exercer".
Alexeï Voline, porte-parole du gouvernement russe, a pour sa part indiqué que Moscou n'allait pas réagir aux déclarations de Jean-Paul II. Estimant toutefois que "la loi russe garantit la liberté religieuse".

(APIC, 20, 22, 23/12/2002 et 14/01/2003 ; SOP, 02/2003)

Lueurs d'espoir



Le nouveau nonce apostolique en Russie, Mgr Antonio Mennini, a présenté le 30 janvier 2003 ses lettres de créances au président russe au Kremlin. "Sur de nombreuses questions, y compris une question aussi importante et aiguë que le terrorisme, nos positions avec le Vatican coïncident pratiquement", a-t-il affirmé, selon l'AFP. Le président Poutine déclarait sa volonté d'un "dialogue politique" avec le Saint Siège, en disant : "Nous sommes convaincus que nos relations bilatérales contribueront au règlement des questions difficiles" qui se posent actuellement devant la communauté internationale, notamment celle du terrorisme.

Mgr Mennini, italien, parlant russe, est arrivé à Moscou début janvier 2003. Il était auparavant nonce apostolique en Bulgarie. Il y a noué de bonnes relations avec la hiérarchie orthodoxe. Il a été une cheville ouvrière du succès de la visite de Jean-Paul II à Sofia, en mai 2002. A son arrivée à Moscou, il avait d'emblée souhaité que "les relations entre le Vatican et la Fédération de Russie puissent se développer dans un esprit de confiance et de coopération mutuelle toujours plus grand". Il avait aussi exprimé "son respect", son "estime" et sa "reconnaissance" à l'égard des traditions "spirituelles et culturelles"de l'Eglise orthodoxe russe.
Accueilli par l'archevêque catholique à Moscou, Mgr Kondrusiewicz, le nonce apostolique a également transmis les sentiments de respect du pape Jean-Paul II au patriarche orthodoxe Alexis II.

Un signe positif



Mgr Clemens Pickel, évêque catholique de Saratov, sur la Volga, a reçu des autorités russes un permis de séjour permanent, révèle l'œuvre d'entraide des évêques allemands Renovabis. Le prélat d'origine allemande, âgé de 41 ans, dirige le diocèse de Russie d'Europe méridionale, qui compte quelque 40 000 catholiques.

Le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens, a salué la décision de la Fédération de Russie et l'a qualifiée de "signe positif" et réjouissant.

De même, un autre responsable des relations œcuméniques au Vatican, le père Joseph Maj estime que "aujourd'hui, après de longs mois d'accusations sur la présumée action prosélyte de l'Eglise catholique en Russie, et de reproches basés sur des suppositions ou sur des apparences malheureuses plutôt que sur des faits réellement survenus, semble émerger une vision plus réaliste qui pourrait offrir des résultats positifs dans les relations entre les deux Eglises". Le père Maj signale en outre que le dialogue épistolaire entre Jean-Paul II et Alexis II n'a pas subi d'altération cette année.

Comme signe de léger réchauffement, il faut noter la présence d'un proche collaborateur de Kirill de Smolensk. Il était présent à une célébration organisée la veille de la clôture de la semaine de prière pour l'unité, à la cathédrale catholique de Moscou.

Le souhait du Président



Le représentant de la Fédération russe près le Saint-Siège a affirmé que le président Poutine considérait "nécessaire" une visite de Jean-Paul II dans son pays, à condition qu'il soit invité par l'Eglise orthodoxe.

Dans un entretien accordé au quotidien de Moscou Vremja Novostej, l'ambassadeur extraordinaire près le Saint Siège, Vitaly Livin, explique que "la visite du Pape à Moscou n'est pas seulement possible mais nécessaire". "Il faudra toutefois avant surmonter un certain nombre d'obstacles dans le dialogue entre les Eglises", précise-t-il.

"Le Pape ne peut pas arriver uniquement comme chef d'Etat. Il est en même temps chef d'une Eglise. Il est donc impensable que pendant sa visite il ne rencontre pas le patriarche de Moscou. Il faut préparer un terrain normal pour que la visite porte des fruits", ajoute-t-il.

(APIC, 20, 26 et 31/01/2003 ; SOP, 02/2003 ; Zn, 18/02/2003)



Source : "L'Eglise dans le monde" n° 118 publié par :

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