Regard d'Est en Ouest : 3 questions à David GAUZER, spécialiste de l'Asie centrale (2012)
2012-12-18

David Gaüzère, géographe, chercheur et journaliste de terrain, ayant résidé à plusieurs reprises en Asie centrale, en particulier au Kirghizistan, collaborant habituellement à différentes revues universitaires et grands titres francophones, répond à 3 questions du COLISEE sur la perception de l'Union européenne dans cette région du monde

.


Q1) Colisée

: Vous connaissez bien l'Asie centrale pour y avoir résidé. La Fédération de Russie, présente au quotidien dans toutes les activités de ces pays, joue-t-elle une sorte « d'écran » entre les opinions publiques centrasiatiques et l'Union européenne distante de plusieurs milliers de kilomètres ? Le poids du grand voisin chinois n'éloigne-t-il pas encore plus Bruxelles ?

R1) D.G.

: La Russie continue de jouer, il est vrai, un rôle prépondérant en Asie centrale, de par l'héritage de l'Union soviétique, la présence de fortes minorités russes et l'entretien d'installations militaires. Les chaines télévisées russes, très suivies en Asie centrale, continuent à diffuser une information principalement axée autour de la Russie. Cependant, la Russie connaît partout dans la zone un net déclin économique, face à l'arrivée principalement de deux nouveaux acteurs que sont la Chine, puis la Turquie. La Turquie opère aussi partout une offensive culturelle remarquée, basée sur la proximité linguistique et culturelle des populations turcophones, tandis que le russe est, à l'exception de la Kirghizie - où il a le statut de langue d'Etat - et du Kazakhstan, en perte de terrain. L'Union européenne, quant à elle, reste encore très frileuse dans cette partie du monde, dont elle connaît mal les mentalités. Des entreprises européennes comme BP ou Total sont présentes dans le secteur pétrolier au Kazakhstan ou comme Bouygues dans le bâtiment au Turkménistan. Des accords de coopération sont aussi signés dans le domaine militaire, scientifique, universitaire et éducatif. La Chine ne nourrit pas de griefs envers l'Union européenne au sujet de l'Asie centrale, contrairement aux Etats-Unis, dont elle redoute la stratégie d'encerclement. Les entreprises chinoises sont en revanche de plus en plus présentes sur le marché centrasiatique, comme Pékin se charge aussi de plus en plus des gros travaux publics de rénovation dans les Etats montagnards à l'économie sinistrée (réfection des routes au Tadjikistan et en Kirghizie, construction des voies ferrées, réfection des bâtiments publics…).

Q2) Colisée

: L'Ouzbékistan et le Turkménistan ont la réputation d'abriter des régimes « forts ». Le Tadjikistan a connu plusieurs guerres civiles. Le Kazakhstan et le Kirghizistan ont récemment réélu leur président, avec une timide « démocratisation » pour ce dernier. D'après vous, quelle vision ces pays ont-ils de l'Union européenne devant ses difficultés à résoudre la crise des dettes souveraines et à conduire une gouvernance efficace ?

R2) D.G.

: L'impression générale reste contrastée, tout en étant partout unanime en Asie centrale. L'Union européenne fascine d'un côté, car elle représente l'ouverture et la diversification des partenariats sur le monde extérieur. Les universités proposant ainsi des programmes de coopération sont visées par un nombre important d'étudiants, prêts à sacrifier des fortunes pour quitter leur pays et obtenir une formation sacntionnée par un diplôme européen. Mais, l'Union européenne n'est plus pour autant perçue comme un lieu durable d'installation. Elle n'est désormais qu'une étape, un tremplin. Le diplôme européen en poche, l'étudiant centrasiatique partira ensuite au Canada ou aux Etats-Unis, ou bien retournera dans son pays où son sésame lui garantira sur place les meilleurs emplois. Enfin, la démocratie occidentale n'est plus enviée. Pour un grand nombre de citoyens d'Asie centrale, celle-ci représente dorénavant l'insécurité et la précarité des lendemains et la vulnérabilité des pays face aux maux extérieurs transnationaux (terrorisme, trafics de drogues, crime organisé, désastres écologiques et sanitaires). Même les Kirghiz qui expérimentent actuellement un régime semi-parlementaire redoutent que leur expérience démocratique accroisse l'instabilité de leur pays. Au contraire, la Russie est perçue comme un Etat solide, sûr et équitable. Le chômage semble y être moins important aux yeux des Centrasiatiques et la liberté d'entreprendre n'y est pas freinée par un carcan administratif comme dans l'Union européenne. La Russie reste encore le pays des possibles, pendant que l'Europe semble verrouiller de partout sa forteresse. La volonté de Moscou de créer l'Union eurasiatique est d'autre part vue en Asie centrale comme une chance inespérée de renouer avec une hypothétique prospérité, comme celle qui prévalait dans les dernières années de l'URSS, et renforce l'ancrage de l'Asie centrale dans la CEI.

Q2) Colisée

: Sur le moyen et long terme, quelles pourraient être les attentes des pays d'Asie centrale vis-à-vis de l'Union européenne ? Ne trouveraient-ils pas avec Bruxelles une alternative au dialogue exclusif avec Moscou, voire avec Pékin ?

R3) D.G.

: Une situation de statu-quo risque de perdurer longtemps entre l'Union européenne et les Etats d'Asie centrale. L'appréciation contrastée de l'Union européenne par les populations locales, que je viens d'évoquer, et la frilosité des entreprises européennes en Asie centrale face à la corruption ou à l'instabilité des régimes en place font que les Centrasiatiques n'attendent plus grand chose de la part de Bruxelles. En revanche, une intégration à plus ou moins long terme de la Turquie dans l'Union européenne servirait au rapprochement entre les Etats d'Asie centrale et l'Union européenne. La Turquie sert depuis déjà une quinzaine d'année d'intermédiaire économique et culturel entre les Etats d'Asie centrale et l'Union européenne. Actuellement, la Turquie est davantage perçue comme un vecteur de l'occidentalisation (alimentaire, vestimentaire, économique, culturel - politique pour la Kirghizie) que comme un Etat-frère (les populations russes d'Asie centrale ne redoutent pas à ce titre les ambitions d'Ankara dans la région). Nous noterons enfin que l'Union européenne reste cependant en tête de pont dans le domaine de la coopération militaire avec les Etats d'Asie centrale, que ce soit dans les mesures de lutte contre le terrorisme ou le trafic de drogues (programmes militaires BOMCA et CADAP). Face à la montée des périls en provenance d'Afghanistan, l'Union européenne verra donc son poids continuer d'augmenter dans le domaine de la défense et du renseignement pour quelques années encore.

Retour au [URL : 3612]