Regard d'Est en Ouest : 3 questions à Emmanuel DUPUY, spécialiste de la Roumanie
2012-02-08

Président de l'Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), ayant mené de nombreuses missions en Europe centrale et orientale, en particulier en Roumanie, Emmanuel Dupuy répond à 3 questions du Colisée à propos du regard des Roumains sur l'Union européenne

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Q1) Colisée

: Selon vous, qu'espérait l'opinion publique roumaine avant l'adhésion à l'Union européenne en 2007 ? Comment les Roumains envisageaient-ils les relations entre Bucarest et Bruxelles ?

R1) E.D.

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La démission du premier ministre libéral-démocrate Emil Broc est venu rappeler que ce qu'espérait l'opinion publique roumaine avec l'adhésion en 2007, à savoir des opportunités économiques pour le pays, un grand essor de développement financier, quantifiables par une hausse du niveau de la vie et une meilleure stabilité économique et politique, ne s'est pas réalisé. Ce qui était jugé comme essentiel en 2007, c'est-à-dire le développement équilibré du pays et, notamment par le truchement d'un rattrapage de certaines zones rurales ne l'est plus autant.

En 2007, le monitoring permanent de la part de Bruxelles était vu comme une garantie du respect des lois, de la transparence des institutions et de la prégnance des reformes. L'appartenance au dessein européen allait ainsi de pair avec l'obligation du respect des étapes nécessaires pour l'évolution du pays vers les normes européennes.

Q2) Colisée

: Devant les difficultés rencontrées par l'Union européenne à résoudre la crise des dettes souveraines et la crise économique, devant les difficultés rencontrées par le Conseil européen dans sa gouvernance, le regard des Roumains a-t-il changé en 5 ans ? Sont-ils toujours enclins à appliquer « les recommandations » de Bruxelles, progression vers plus d'Etat de droit, séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, libéralisation de l'économie, lutte contre la corruption et le crime organisé, mise en équilibre du budget national, etc, alors que la zone euro se débat dans ses contradictions ?

R2) E.D.

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Les grandes lignes de l'acquis communautaire correspondent à des domaines d'évolution nécessaires pour le pays. Les institutions (judiciaires, législatives, économiques, etc.) sont le produit de l'évolution de la société et peuvent ainsi évoluer vers les avancées mentionnées, qui correspondent aux critères de bonne gouvernance émises à Copenhague en 1993, de manière progressive.

Les mesures correctives sont vues peuvent ainsi être considérées comme nécessaires et obligatoires pour cette évolution, ou au contraire être perçues comme restrictives pour le développement interne du pays.

Néanmoins, le plus souvent, au niveau du citoyen, roumain ou autre, le rapport entre la situation générale de l'UE et la situation interne est jugé en fonction de ses attentes personnelles. L'engagement dans les réformes sollicitées par l'UE à chaque Etat candidat reste perçu généralement comme le seul moyen d'accéder au progrès social. La surveillance européenne reste ainsi une garantie minimale du respect des lois.

Cette réalité prend un relief particulier quand l'engagement de la classe politique et des décideurs nationaux en ce sens est pris en défaut : c'est tout l'objet de la crise politique et institutionnelle en cours à Bucarest, à l'approche des élections de novembre prochain.

Au-delà, les « restrictions » externes émises par Bruxelles étaient ainsi perçues avant l'adhésion comme nécessaires pour la Roumanie et non considérées comme des remèdes trop lourds à endosser pour le pays.

Celles émises récemment par le FMI, en échange d'un prêt exceptionnel de 20 milliards d'euros, en premier lieu duquel la hausse de la TVA (de 19 à 24%), la baisse des rémunérations des fonctionnaires (-25%) ainsi que le gel des retraites sont considérés négativement, au contraire des efforts à produire alors, avant 2007, pour intégrer le cénacle communautaire.

Q3) Colisée

: La Roumanie est membre du Conseil de l'Europe, de l'OTAN et de l'Union européenne, des restrictions s'appliquent pourtant aux ressortissants roumains pour circuler dans l'espace Shengen, à quelle échéance les Roumains deviendront-ils, selon vous, des citoyens de l'Union européenne à part entière ? Quelles pourraient être les motivations roumaines à progresser en ce sens à moyen terme ?

R3) E.D.

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Si l'on se met à la place d'un citoyen roumain, l'on a en effet le sentiment d'un inacceptable iatus entre, d'un côté, la satisfaction « institutionnelle » d'appartenir à l'ensemble des institutions intergouvernementales européennes et la frustration, de l'autre, d'être considéré comme le « voisin de palier » oriental alors même que l'adhésion est pleine et entière depuis 5 ans déjà. Ce sont ainsi des actions concrètes qu'attendent les Roumains, à l'instar de l'adhésion à la zone Schengen, pourtant promise par le président français à l'occasion de la présidence française de l'UE en 2008.

Inutile d'être devin pour remarquer que les institutions roumaines souffrent, en ce moment, d'un déficit de confiance vis-à-vis de leurs homologues européens et face aux citoyens roumains eux-mêmes.

Une surveillance et une activité de conseil et d'assistance technique plus soutenue et rigoureuse de la part de la Commission européenne et de la Banque centrale européenne sont attendues et, au-delà, vues comme nécessaires ; c'est notamment vrai à l'aune des perspectives économiques assombries par l'augmentation du déficit budgétaire annuel.

Différents sondages et enquêtes soulignent d'ailleurs que toute la communication entre les décideurs roumains et l'UE doit être repensée. L'assistance de l'UE et la prise de décision, en amont, plus concrète à entreprendre pour palier à la crise politique domestique s'imposent aussi. Seul un dialogue réel et constructif permettraient de ne pas sombrer dans une crise qui risquerait de saper les acquis communautaires : une situation à la hongroise n'est pas à exclure non plus totalement, faisant craindre une montée du populisme et du retour du souverainisme comme palliatif à un système dont l'échec pourrait être imputé à sa trop grande perméabilité avec l'austérité prônée par Bruxelles.

Il en va de même quant à une implication plus dynamique et prononcée de la part de la société civile et du Commissaire européen pour les Droits, libertés et citoyenneté européenne. Cette implication serait ainsi souhaitée et vue comme un facteur de progrès concret quant à l'accomplissement de l'intégration de la Roumanie dans l'UE.





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