Regard d'Est en Ouest, à partir de la Roumanie : 3 questions à Camelia HORVAT
2012-02-13

Roumaine de naissance, aujourd'hui française, Camelia Horvat répond à 3 questions du Colisée à propos du regard des Roumains sur l'Union européenne

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Q1) Colisée

: Selon vous, qu'espérait l'opinion publique roumaine avant l'adhésion à l'Union européenne en 2007 ? Comment les Roumains envisageaient-ils les relations entre Bucarest et Bruxelles ?

R1) C.H.

: L'adhésion à l'Union européenne en 2007 se situait sur le plan idéologique, tout à la fois symbole d'un idéal et d'une reconnaissance.

Sur le plan concret, c'était le signal déclencheur de la liberté de circulation, les Roumains étant attachés à la migration du travail et aux mouvements des capitaux. Les espoirs convergeaient vers ces objectifs. Encore aujourd'hui, le sujet suscite des réactions vives du côté roumain, car l'espace Schengen ne semble pas vouloir de ses nouveaux "bras" et les plus anciens membres opposent un veto clair. La circulation des capitaux en provenance des marchés noirs a permis néanmoins un développement florissant sur le plan local.

Dans un autre registre, rejoindre la maison européenne se traduisait pour l'opinion publique roumaine par une amélioration de l'infrastructure des routes, par une meilleure prise en charge médicale et par une plus grande transparence politique (en particulier lors des élections, pour la représentativité des votes exprimés).

Tous ces objectifs pouvaient être atteints avec l'aide de l'Union européenne, mais surtout par une gestion plus "consciente" et plus "conforme au droit" par des Roumains encore dans l'apprentissage. L'adhésion a été le résultat des longues négociations sur 14 années : les relations entre les deux parties ont été parfois houleuses et les sujets divergents n'ont pas manqué.

Q2) Colisée

: Le regard des Roumains a-t-il changé en 5 ans ? Sont-ils toujours enclins à appliquer « les recommandations » de Bruxelles, progression vers plus d'Etat de droit, libéralisation de l'économie, lutte contre la corruption et le crime organisé, mise en équilibre du budget national, etc, alors que la zone euro se débat dans ses contradictions ?

R2) C.H.

: Les cinq dernières années ont été marquées par beaucoup de changements, localement, dont le plus évident est la situation économique drastiquement dégradée : la croissance roumaine qui faisait grincer les dents à certains voisins est subitement tombée de haut et, hélas, rien n'a amorti la chute. Depuis le début de la "crise", les sacrifices demandés aux Roumains ont été nombreux, comme la baisse des revenus pour les couches sociales les plus pauvres (dont les retraités), ou comme la hausse de la TVA de 19% au 24%, etc.

Les Roumains entretiennent avec leur classe politique une relation difficile, vécue dans la douleur au plus haut niveau : le président actuel, après avoir été suspendu en 2007 à l'issue d'un vote du Parlement, retrouve ses fonctions lors d'un référendum. Malgré tout, il est réélu en 2009 pour un deuxième mandat.

En 2011, la Roumanie a présenté un nouveau programme de convergence 2011-2014 et un programme national de réformes, engagements pris dans le cadre du pacte pour l'euro et objectif pour lequel des moyens financiers très importants sont déployés.

La classe politique roumaine n'est pas sous la protection d'une étoile, les Roumains possèdent les ressources pour défendre leurs valeurs. Donc, oui, ils vont en direction de Bruxelles, à petits pas, mais sûrs, et ceci malgré les cailloux qui traînent encore dans leurs bottes...

Certains sujets nécessitent une approche globale au niveau de l'Europe, disons que la Roumanie n'a pas les épaules suffisamment larges, ou disons de légitimité et de moyens à elle seule pour les résoudre, comme le problème des Roms.

Q3) Colisée

: La Roumanie est membre du Conseil de l'Europe, de l'OTAN et de l'Union européenne, des restrictions s'appliquent pourtant aux ressortissants roumains pour circuler dans l'espace Schengen, à quelle échéance les Roumains deviendront-ils, selon vous, des citoyens de l'Union européenne à part entière ? Quelles pourraient être les motivations roumaines à progresser en ce sens à moyen terme ?

R3) C.H.

: L'accès à l'espace Schengen tant pour les Roumains que pour les Bulgares a été refusé l'été dernier: les démarches pour une nouvelle négociation ne seront entamées que cet automne.

Les points qui entravent l'entrée sont d'ordre concret : les frontières avec la Moldavie et avec l'Ukraine, tant en ce qui concerne le trafic que les migrations clandestines. Il incombe aux autorités roumaines de se donner les moyens nécessaires à leur élimination et de les mettre en œuvre. Les subventions européennes ont augmenté en conséquence. Un autre point de blocage est le système d'information Schengen qui n'est pas encore prêt : la Roumanie a dû proposer en 2011 une solution temporaire. Dans un autre registre, la corruption reste un fléau. Il faut bien évidemment continuer à l'éradiquer, mais aussi apprendre à éduquer en ce sens.

Espérons que la nouvelle tentative, peut être en 2014, sera la bonne, et qu'en définitive l'espace Schengen ne boudera plus les Roumains et les Bulgares. Le quotidien de la population roumaine n'en sera pas changé, il s'agit d'un enjeu politique et d'appartenance : je dirai même d'un idéal et de valeur.

Au fil des ans, l'histoire oubliera les longues queues devant les ambassades et se souviendra des queues à l'aéroport : "viens on va se présenter au guichet des passeports européens, on peut maintenant", ou encore, "mais non, pas besoin de passeport, la carte d'identité suffit" ... sans que la police des frontières ne questionne ... en anglais ... ces passagers qui ne parlent pas anglais ! Il y aura un tour de baguette magique.

Les Roumains se trouvent géographiquement à un carrefour géographique et se sentent dans l'Europe : ils feront les efforts pour en devenir membres à part entière.


Camélia Horvat est roumaine, naturalisée française. Elle a séjourné dans différents pays, hors d'Europe et en Europe

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