Regard d'Est en Ouest : 3 questions à Jean-Sylvestre MONGRENIER, spécialiste de la Russie
2012-03-19

Spécialiste de la Russie, Jean-Sylvestre Mongrenier répond à 3 questions du COLISEE à propos du regard des Russes sur l'Union européenne

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Q1) Colisée

: Selon vous, quelle était la vision de l'opinion russe sur l'Union européenne au début des années 2000 ? Comment voyait-elle l'articulation entre le monde russe et un monde européen ayant intégré ses anciens alliés comme les pays baltes, ou la Pologne ?

R1) J.S.M.

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Dans les années 2000, la vision que les dirigeants russes ont de l'Union européenne (UE) mêle le mépris pour une entité « post-moderne », prétendument vouée à dépasser les rapports de puissance par l'exercice d'une sorte de Soft Power, et la prise de conscience de l'attraction que cette UE exerce dans l'ex-espace soviétique, ces territoires sur lesquels la Russie revendique un droit de regard et de contrôle (voir la thématique de l' « étranger proche » et de la « sphère d'intérêts privilégiés »).

Après avoir cherché à instrumentaliser le thème de la « construction européenne » contre l'euro-atlantisme, c'est-à-dire l'OTAN et l'alliance globale avec les Etats-Unis, les dirigeants russes changent leur attitude suite à l'élargissement de l'UE et de l'OTAN aux pays d'Europe centrale et orientale, ces ex-PEP (Pays à économie planifiée) et membres du Pacte de Varsovie, sans parler des Etats baltes annexés par l'URSS à l'époque du Pacte germano-soviétique (précisons que l'on ne saurait parler de libre alliance entre la « Russie-Soviétie » et ces pays). C'est dans les années qui précèdent cet élargissement, entre 2002 et 2004, que l'on voit notamment resurgir la question de l'enclave de Kaliningrad, l'ex-Königsberg, Moscou exigeant un droit de dérogation aux règles de l'espace Schengen pour pouvoir y accéder, à travers la Lituanie. Depuis, le « jeu » sur Kaliningrad est récurrent, notamment dans la perspective du système antimissile prévu par l'OTAN (« troisième site » en Europe centrale et orientale).

Ce premier élargissement de l'UE à l'Europe centrale et orientale est accompagné des « révolutions de couleur » en Géorgie (dès 2003) puis en Ukraine (2004), ce qui amène les dirigeants russes à crier au complot de l'étranger. Ils semblent alors redouter qu'une partie de la population russe, à Moscou ou Saint-Pétersbourg du moins, ne se soulève contre la « verticale de pouvoir » et la poussée autoritariste qui caractérise les années 2000, sous Vladimir Poutine.

Placés devant la dynamique géopolitique des instances euro-atlantiques, les dirigeants russes manient le discours de la « maison commune européenne » (une thématique héritée d'Andropov et Gorbatchev), évoquent aussi la possibilité d'un grand partenariat Russie-Occident sur la base de la lutte contre le terrorisme, après le « 11 septembre 2001 ». Pourtant, l'idée est plutôt de contourner les instances euro-atlantiques en renforçant les relations bilatérales avec l'Allemagne, l'Italie, la France et quelques autres, notamment dans le domaine énergétique. En parallèle, la Russie entend faire prévaloir sa vision d'une sphère d'Etats post-soviétiques s'ordonnant autour de la Russie dans le cadre de la Communauté économique eurasiatique (CEEuras) et de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). La priorité est d'exercer de fortes pressions sur l'Ukraine et la Géorgie, plus fortement tournées vers l'Ouest après les « révolutions de couleur » (le retournement pro-occidental était amorcé antérieurement). En Géorgie, c'est allé jusqu'à la guerre en août 2008 et cela a eu des retombées sur l'Ukraine, en cours de « poutinisation ». Ne parlons pas même de la Biélorussie.


Q2) Colisée

: Devant les difficultés rencontrées par l'Union européenne à résoudre la crise des dettes souveraines et la crise économique, devant les difficultés rencontrées par le Conseil européen dans sa gouvernance, estimez-vous que le regard des Russes sur Bruxelles a changé ? Ne sont-ils pas tentés de considérer avec plus de distance les analyses européennes, en particulier en termes de « verticale du pouvoir » et de « démocratie » alors que les chefs de file de la zone euro se débattent dans leurs contradictions ?

R2) J.S.M.

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Si l'on va au fond des choses, la politique et plus généralement le « monde de la vie » sont faits de contradictions, de conflits, voire d'affrontements (songeons à la turbulence des contraires chez Shakespeare). C'est parce qu'il y a des conflits entre les hommes et les collectivités humaines qu'il y a du politique et cette instance serait donc bien en peine d'abolir les conditions naturelles qui la fondent, ce que Julien Freund nomme l'« essence du politique ». Nous ne devons donc pas fonder juger des situations politiques à partir de points de référence extérieurs à l'expérience historique des hommes. Selon Jacques Bainville, « tout a toujours très mal marché » et les difficultés présentes ne sauraient invalider le jugement que l'on peut porter sur le système politique russe. Ce n'est pas parce que que nos systèmes politiques fondés sur la liberté affrontent des difficultés que le vieux « système russe » autoritaire ou les mœurs tchékistes des « silovikis » seraient justes et légitimes.

Cet autoritarisme patrimonial est-il d'ailleurs efficace ? Les relations de type patron-client, la corruption, la lourdeur de la bureaucratie et l'incapacité à mener des réformes, pour dynamiser l'économie et insérer la Russie dans les réseaux mondiaux, ne sont guère probantes. L'avantage comparatif de la Russie est sa dotation en ressources naturelles. De fait, dans l'ambiance néo-malthusienne que la « faim » de matières premières et de produits énergétiques génère, cet avantage est massif, particulièrement dans les relations avec l'Europe, dramatiquement dépourvue de pétrole et surtout de gaz.

Cela dit, on connaît les méfaits du « Dutch disease » et la Russie constitue un champ d'observation en la matière (retard technologique persistant, mauvaise allocation des ressources, etc.). De surcroît, les hommes ne vivent pas que de pain et ils aspirent à la reconnaissance. Aussi la rente de situation dont bénéficie la Russie ne préservera-t-elle pas toujours le pouvoir en place (le « système Poutine ») des aspirations et revendications des citoyens : Etat de droit, règne de la loi, responsabilité politique des dirigeants et tout ce qui fait l'idiosyncrasie des régimes constitutionnel-pluralistes. De par la proximité politique, géographique et culturelle de l'Occident, l'opinion publique en Russie est concernée, quand bien même l'identité eurasiatique russe est ambivalente. L'excès de cynisme des dirigeants (voir les « tours de bonneteau » du tandem Poutine-Medvedev), la réduction de l'homme russe à un simple être de besoins à satisfaire et le mépris des hommes de l'Etat à l'encontre de leurs concitoyens pourraient bien se retourner contre le « système Poutine ». La Russie n'est pas à l'abri d'une nouvelle « révolution de couleur ».

Quant aux chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro, il est vrai que les difficultés présentes limitent leur intérêt pour les confins orientaux de l'UE et entament plus encore leur pouvoir de négociation avec la Russie (ils sont partagés sur la question russe). Il reste à savoir avec quoi ils se débattent. Il y a certes des contradictions internes à l'UE, notamment dans la zone euro : une monnaie fédérale dans une Europe intergouvernementale au sein de laquelle les uns et les autres se sont ingéniés à abaisser l'organe en charge du bien commun, à savoir la Commission européenne. De surcroît, les facilités initialement ouvertes par l'Union économique et monétaire ont été utilisées non pas pour accélérer le mouvement vers l'« économie de la connaissance » évoquée par la stratégie de Lisbonne, mais pour prétendre maintenir sous perfusion les Welfare States hérités des Trente Glorieuses. Vanité du modèle gaullo-fordiste que d'aucuns présentent comme une voie de sortie de crise ! La politique de l'argent facile a décidément ses effets pervers.

Enfin, il reste à dresser une économie politique de la présente crise, au prisme de la géoéconomie et de l'histoire de longue durée, les dérives de la finance comme explication « passe-partout » n'étant pas satisfaisantes. La crise des finances publiques et de la dette souveraine renvoie aussi à des évolutions de fond, à savoir la modification des équilibres de richesse et de puissance à la surface du Globe. Le mouvement pourrait être comparé au glissement de plaques tectoniques entre l'Europe et l'Asie, un ensemble disparate par ailleurs mais qui concentre une part croissante des sources de richesse et de puissance. On ne voit pas comment la Russie pourrait s'abstraire de ce phénomène d'ensemble alors même qu'elle est largement déclassée par la Chine et qu'elle ne participe à aucune structure géopolitique multinationale et interalliée susceptible de jouer le rôle d'interface avec le monde extérieur et de multiplicateur de puissance. Les pays européens et occidentaux ont leurs instances et alliances propres ; la Russie est seule et n'entretient avec les tiers que des relations de force, d'opportunité et de marché.


Q3) Colisée

: Comment évolueront les relations à moyen / long terme de la Communauté eurasiatique avec l'Union européenne ? D'un côté la Communauté eurasiatique continue de développer ses échanges avec l'Union européenne (308 milliards de dollars en 2010), de l'autre elle ne parvient pas à atteindre un niveau équivalent avec la Chine (88 milliards de dollars en 2010). La Russie, acteur principal de cette Communauté, serait-elle condamnée à un « face à face » avec Bruxelles (et singulièrement avec Berlin), plutôt qu'à un « rééquilibrage » avec Pékin ?

R3) J.S.M.

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Je ne suis pas sûr qu'il faille considérer la Communauté économique eurasiatique comme un tout dans le commerce international mais c'est une autre question. De fait, le commerce russe avec les pays de l'UE est plus important qu'avec la Chine, ne serait-ce que parce que l'UE est de loin le premier marché gazier au monde. Pour autant, il ne faut pas négliger la dynamique des échanges avec la Chine et leurs perspectives. A rebours du discours officieux de certains dirigeants russes qui jouent du « péril jaune » à l'égard de leurs homologues occidentaux, la Russie et la Chine développent des coopérations très concrètes de part et d'autre des frontières de l'Extrême-Orient russe (les provinces maritimes acquises suite aux traités de 1858-1860). Les litiges historiques relatifs à ces 4300 km de frontières communes ont été progressivement réglés, dans leur quasi-totalité, entre 1994 et 2004. Un oléoduc acheminant le pétrole depuis Angarsk à Daqing est entré en fonction et deux projets de gazoducs à partir de la région du lac Baïkal sont en cours de négociation (les négociations achoppent sur le prix du gaz que Pékin voudrait acquérir à un tarif inférieur au prix européen). Les perspectives sont importantes et les effets de concurrence entre Pékin et Moscou s'identifient plus aisément en Asie centrale, malgré l'Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS) dont la cohérence interne et le potentiel ne doivent pas être surestimés (sur une question aussi importante que l'Afghanistan, l'OCS n'a pas dégagé de vue d'ensemble et de cadres d'action commune)

Pourtant, la répartition des populations et des métropoles (les trois-quarts des Russes vivent à l'ouest de l'Oural), la plus grande proximité de l'Europe et ses besoins gaziers croissants - du fait de la substitution gaz-pétrole et de la fermeture de centrales nucléaires en Allemagne -, « tirent » la Russie vers l'Ouest. Encore faut-il préciser qu'il s'agit d'une relation de marché qui n'est pas encadrée par un véritable partenariat d'ensemble avec l'UE, ni fondée sur le partage de mêmes valeurs (ce qui nous rappelle à la question essentielle du régime politique). Les exigences de l'époque et la transformation des équilibres de puissance poussent à une sorte d'arraisonnement de la Russie mais c'est dans un cadre élargi à l'Amérique du Nord, celui de la Communauté euro-atlantique, que la question russe peut véritablement être abordée. Et le montant du commerce extérieur ne saurait être le seul fil conducteur de cette négociation d'ensemble. La sécurité commune comme les systèmes de valeurs et sont des paramètres essentiels. Il ne faut donc pas oublier le sort de la Géorgie dont plus du cinquième du territoire est occupé ainsi que les différents conflits plus ou moins « gelés » (certains sont très actifs en fait), en Moldavie (Transnistrie) et dans le Caucase, conflits dans lesquels la Russie est partie prenante et non point juge de paix. Idéalement, le règlement de ces conflits, en conformité avec le droit international et la souveraineté des Etats considérés, devrait le point de départ d'une hypothétique grande coopération russo-occidentale ; une telle coopération d'ensemble ne saurait être fondée sur le déni du pluralisme géopolitique de l'aire post-soviétique et la fragilisation de la défense collective en Europe.

Au vrai, les représentations géopolitiques russes et la diplomatie mise en œuvre par Moscou ne laissent pas à penser que les dirigeants de cet Etat-continent espèrent rallier une sorte de Commonwealth panoccidental contrairement à ce que pouvaient laisser penser certains discours des années 1990, discours un temps revigorés par le « 11 septembre ». Peut-être sommes-nous le jouet des débats littéraires et philosophiques du XIXe siècle entre Occidentalistes et Slavophiles, ce qui nous amènerait à voir la Russie comme pouvant possiblement basculer du côté de l'Orient ou de l'Occident. Voici des siècles que la Russie forme un vaste Etat, un Etat-continent même, entre l'Europe et l'Asie et si l'on en croit le principe de raison suffisante, cela n'est pas une simple contingence de l'Histoire. La mise en avant par Poutine du projet d'Union eurasienne, sur la base de la Communauté économique eurasienne et de l'OTSC, souligne le fait que Moscou n'a pas renoncé à fonder une union post-soviétique centrée sur la Russie. Du fait de l'impéritie de certains dirigeants occidentaux, mais aussi de la force des choses, ce projet a gagné en force dans l'Est européen, Sud-Caucase compris. Analysons donc la situation concrète de la Biélorussie ou de l'Ukraine ; méditons la vulnérabilité de la Géorgie, sorte d'Ultima Europa dans un environnement géopolitique sous pression du fait de la poussée russe sur ses terres et dans le Sud-Caucase.

Aussi l'expression de « face à face » Moscou-Bruxelles est-elle plus adéquate qu'on ne le pense, si l'on veut bien se rappeler que la capitale belge n'est pas seulement le siège de l'UE mais aussi celui de l'OTAN (une communauté de défense et de sécurité profondément renouvelée depuis la fin de la Guerre froide). Dans ce « face-à-face », le discours simpliste sur les complémentarités entre hautes technologies occidentales et produits énergétiques russes ne saurait suffire à penser les relations avec Moscou. Voici près d'un quart de siècle que ce discours inspire les représentations géopolitiques euro-russes mais l'Accord de Partenariat et de Coopération (APC) passé en 1997 n'a pu gagner en substance et sa renégociation n'a toujours pas abouti (l'APC a simplement été transformé en « Partenariat pour la modernisation »). Ce « face-à-face » n'exclut pas les relations commerciales euro-russes, énergétiques en tout premier lieu, mais l'UE ne doit certainement pas renoncer à soutenir les efforts tendus vers le libre accès aux ressources de la Caspienne. Si la prochaine réalisation du « Trans-Anatolia gas pipeline » (TAP) tend à repousser la réalisation du « Nabucco », déjà aléatoire en raison de la concurrence du « South Stream » russe, il faudra pourtant être en mesure d'acheminer le gaz azéri acheminé par le TAP jusqu'à la frontière turco-bulgare au cœur de l'Europe (une version raccourcie du « Nabucco » pourrait être envisagée). Enfin, la géopolitique du gaz est en passe d'être renouvelée avec l'arrivée sur le marché du gaz naturel liquéfié qatari, les prochaines exportations de gaz non-conventionnel nord-américains, etc. Nonobstant les fantasmes de l'« Etat commercial fermé » ou de l'autarcie des grands espaces, l'avenir n'est pas à une zone économique autocentrée, pensée et organisée selon les critères d'Anton Zichska. Les temps sont autres et la mondialisation-globalisation n'est pas une parenthèse de l'Histoire mais un mouvement séculaire et polymorphe.


Docteur en géographie-géopolitique, Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l'Institut français de géopolitique (Paris VIII) et chercheur associé à l'Institut Thomas More

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