Bibliographie : "Ithaque ou le beau voyage" de Vassili Karist
2012-03-06

"Ithaque ou le beau voyage", de Vassili Karist, Editions Balzac-Le Griot, Paris, 1991, ISBN 978-2-9072-1723-1 (Réédition HB Editions, Paris, 2001, ISBN 978-2-9145-8107-3)

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Où est l'important ?



Ce pourrait être une phrase initiatique, sans prétention, pour nous rappeler, chaque fois qu'une émotion trop violente nous déracine, où est le sens des épreuves qui nous sont imposées. La Géorgie en exil à Paris, c'est aussi la terre mythique que l'on porte en soi, comme un mystère intérieur où l'on souhaite un matin aborder-pour recréer le monde Un, retrouver la source- le visage d'un père qui vous apprenait à danser ... Voilà pour Ithaque -ce titre qui ressemble à un retour, pour une mémoire riche de cicatrices. Vivre est un voyage, aussi Vassili Karist nous entraîne-t-il dans une géographie du coeur, et pour ceux qui en douteraient encore, rappelons-le : la mémoire n'est pas dans le cerveau mais dans ce lieu vital qu'on appelle le coeur, et qui est bien plus vaste qu'un organe. Ah! Ce désir d'aimer jusqu'à l'adoration chez Bidzina ... Viennent sur le Théâtre Tamara, la mère trop tôt enlevée à leur vie, David, le père absent, le père que l'on cherchera partout, et une foule de visages, Médéa, oncle Lado, portraits rapides, croquis, mouvements de personnages qui traversent la scène, délivrent leur part du message sacré et replongent dans le drapé du silence, peut-être de la pudeur. Mais le souffle est porté par Alfred-Iracli, l'être aux deux prénoms, aux deux patries, la France et la Géorgie, l'être en quête du père -à qui il adresse ce livre-lettre, ces mots enfin délivré.

"Comme c'était bien de savoir chanter la saveur des choses.
Comme c'était bon".

Il y a une grâce, dans ces pages, celle qui émane des albums de famille : s'il y a une terre divine au fond de chacun nous, elle est dans un "retour" à faire sur soi, au coeur de la langue. La terre des racines, pour un exilé des chemins faciles, elle règne dans les mots, dans le travail poétique d'une langue à l'autre, qui recrée la présence infinie d'une mère -qu'un Etat-Civil insensé lui refuse ! La langue est alors la Matrie, la sève, l'arbre d'être, vivant à jamais.

"On m'affirme pour l'Eternité votre existence à vous, le spectre et on ne mentionne pas Tamara la vivante".

Alors, quand Iracli appelle Kéthévane au téléphone, elle lui "murmure quelques tendresses dans la langue de Tamara". La langue devient lien, lieu d'union et d'appartenance. Besoin qu'éprouve chaque être de ce savoir feuille de la branche d'appartenir à la beauté, de ne pas être exclu du Vivant. Le baptême, ce sera son nom prononcé par un danseur géorgien à Paris : "Le nom, ou Alfred se reconnaît enfin".

Ce livre, impossible à raconter, est à recommander à tous ceux, jeunes et plus riches d'âge, qui aujourd'hui recherchent leur source : ils sont nombreux dans notre monde chahuté. Cette source qui unie, c'est la beauté, la chanson, le poème, le théâtre, les livres qu'on partage : géorgien de l'exil, Iracli est plus français que bon nombre d'entre nous. Le livre de Vassili Karist déborde de joie d'être : il faut le répandre comme le pain à la messe avec gratitude.


Olympia ALBERT, Nice Matin, 19 septembre 1993



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