Regard d'Est en Ouest : 3 questions à Cyrille GLOAGUEN, spécialiste de la Russie
2012-03-12

Spécialiste de la Russie, Cyrille GLOAGUEN répond à 3 questions du Colisée à propos du regard des Russes sur l'Union européenne

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Q1) Colisée

: Selon vous, quelle était la vision de l'opinion russe sur l'Union européenne au début des années 2000 ? Comment voyait-elle l'articulation entre le monde russe et un monde européen ayant intégré ses anciens alliés comme les pays baltes, ou la Pologne ?


R1) C.G.

: Je ne suis pas certain que l'opinion russe qui au début des années 2000 alors que le pays sort d'une très grave crise économique, connaît une nouvelle guerre au Caucase et vient de plébisciter à la tête de l'Etat l'ancien directeur du FSB ait eu une « vision » bien précise de l'UE. Après tout, même aux Etats-Unis, près de vingt ans après le traité de Maastricht, certains se demandent encore avec H. Kissinger, « l'Europe, quel numéro de téléphone ? » ! A cette époque, les Russes les plus fortunés voyagent déjà depuis plusieurs années dans les pays européens, bien entendu, mais le reste de la population, celle qui ne voyage pas, a conservé une vision très soviétique des pays voisins. Pour autant, l'Europe et les Etats-Unis représentent dans les esprits la modernité. Un sondage de fin 2002 indique ainsi que 48% des Russes se déclarent prêts à voter pour l'adhésion de leur pays à l'UE. En janvier 2003, ils sont 57%, six mois plus tard 73%. Question d'actualité probablement : nous sommes alors en plein processus d'élargissement de l'UE. On voit toutefois les choses différemment au Kremlin, avant même l'arrivée de Poutine. Dès 1992, la priorité pour le Kremlin c'est la reconstitution de l'URSS sous la forme de la CEI, l'extinction des conflits au Sud-Caucase, et le combat de sape contre l'OTAN.


Pour autant, Moscou ne peut ignorer, bien entendu, la construction européenne qui bat son plein à ses frontières (le concept de politique étrangère du 28 juin 2000 accorde aux relations avec l'Union européenne une importance capitale). C'est l'époque où un homme politique aussi important qu'Anatoli Tchoubaïs, par exemple, est élu vice président de la Commission pour « la Grande Europe », présidée par Jacques Chirac. L'Europe pour Moscou c'est avant tout un vaste marché de l'énergie, solvable en dollars et en euros, et des pays, certes clients, mais aussi membres de l'OTAN. C'est une Europe de la Défense qui après St-Malo en 1998 commence à intriguer, mais que l'on va essayer d'utiliser contre l'OTAN. En s'étendant, l'UE vient aussi empiéter sur la zone d'influence politique et économique revendiquée par la Russie en Europe centrale et orientale. On se souvient ici des tensions sur la question de l'entrée des ex-« pays frères » dans l'Union, Moscou demandant des compensations financières, mais aussi sur la question, vive, autour du devenir de l'enclave de Kaliningrad. Avec l'UE, c'est aussi le droit et la morale européens qui s'imposent à Moscou avec leur cohorte de revendications et de dénonciations : Tchétchénie, monopole de Gazprom, Kyoto, frontières, survol de la Sibérie, pays baltes, OMC, visas, environnement, droits de l'Homme, etc. Si les Russes veulent commercer avec leurs voisins européens ils doivent tenir compte des impératifs bruxellois. C'est la raison pour laquelle Moscou va toujours privilégier les discussions directes avec les Etats plutôt qu'avec Bruxelles. Il convient de noter, enfin, le poids considérable pris par les nouveaux membres de l'UE, jadis occupés par l'URSS, Pologne et Baltes en tête, dans la détermination de la politique de Bruxelles vis-à-vis de Moscou.


Q2) Colisée

: Devant les difficultés rencontrées par l'Union européenne à résoudre la crise des dettes souveraines et la crise économique, devant les difficultés rencontrées par le Conseil européen dans sa gouvernance, estimez-vous que le regard des Russes sur Bruxelles a changé ? Ne sont-ils pas tentés de considérer avec plus de distance les analyses européennes, en particulier en termes de « verticale du pouvoir » et de « démocratie » alors que les chefs de file de la zone euro se débattent dans leurs contradictions ?


R2) C.G.

: Il me semble important - mais c'est une constante avec Moscou - de distinguer entre le discours officiel, nationaliste, voire martial, et la réalité des relations. Comme je le disais à l'instant, la vision russe de l'Europe est double, ambigüe : l'Europe c'est l'OTAN, on va donc l'englober dans la lutte contre les Etats-Unis, mais l'Europe c'est aussi une organisation politique non menaçante, structurant son voisinage, imposant des règles commerciales, et un marché stratégique. C'est une monnaie, l'euro, composant une bonne partie des réserves de change de la Banque centrale russe, des échanges technologiques (on pense à Kourou), industriels, universitaires, scientifiques, etc. Pendant la crise, les hommes politiques russes, Poutine en tête, n'ont cessé de souligner la bonne tenue de l'économie russe et la stabilité du pays, mais tout en s'inquiétant, à raison, de l'influence de l'affaiblissement des économies européennes sur leurs échanges. On ne reviendra pas ici sur la fragilité d'une économie quasi-exclusivement basée sur les exportations de gaz et de pétrole. Pour autant, me semble-t-il, Bruxelles a été absent dans les commentaires russes de la crise. Ceux-ci se sont focalisés - mais est-ce là une attitude différente de celle la presse française par exemple ? - sur le rôle du couple franco-allemand, la BCE étant présentée comme un jouet dans la main de ce couple. La crise, même si elle effraie le Kremlin (voir l'affaire Koudrine) et bouleverse les équilibres des clans poutiniens, aura en pleine campagne électorale russe surtout servie de faire-valoir à la politique nationaliste et populiste de V. Poutine.

En politique étrangère, l'affaiblissement européen et américain aura ainsi été immédiatement manipulé par la diplomatie russe. Jamais - même pendant la crise des Balkans en 1999 - les dirigeants russes n'auront autant gesticulés militairement, menacés, bloqués les diplomaties occidentales et arabes, poussés en avant autant par leurs inquiétudes vis-à-vis d'un possible éclatement du monde arabe et perse, que par la désormais omniprésence de la Chine sur la scène internationale. Cette fuite en avant, que les Russes pourraient payer très cher géopolitiquement, serait pour le moins inquiétante si Etats-Unis et Europe peinaient à surmonter leurs faiblesses.

Q3) Colisée

: Comment évolueront les relations à moyen / long terme de la Communauté eurasiatique avec l'Union européenne ? D'un côté la Communauté eurasiatique continue de développer ses échanges avec l'Union européenne (308 milliards de dollars en 2010), de l'autre elle ne parvient pas à atteindre un niveau équivalent avec la Chine (88 milliards de dollars en 2010). La Russie, acteur principal de cette Communauté, serait-elle condamnée à un « face à face » avec Bruxelles (et singulièrement avec Berlin), plutôt qu'à un « rééquilibrage » avec Pékin ?


R3) C.G.

: Ce n'est pas la Communauté eurasiatique en tant que telle qui développe ses échanges avec l'UE, mais les pays poids lourds (Russie et Kazakhstan) qui la composent ! Ce n'est pas la même chose. On aurait tort de voir dans la Communauté eurasiatique ou dans l'Union douanière une UE bis, comme dans l'OTSC ou l'Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), une OTAN bis. Ce sont là des vues de l'esprit. Moscou écrase tout (sauf l'OCS). Ne coopèrent vraiment à ces structures (tout en menant une politique multivectorielle) que les pays enclavés (le Kazakhstan pour l'Union douanière) ou quelques petits pays centre-asiatiques pour l'OTSC. Les autres, ceux qui ont des frontières sur le monde extérieur (Biélorussie, Arménie, un peu l'Ouzbékistan) ne voient dans ces organisations que des structures permettant, soit de surfer sur la hausse du PIB russe soit de canaliser l'impérialisme russe sur le territoire ex-soviétique. L'Ukraine est un électron libre, la Géorgie déjà de facto membre de l'OTAN. On est loin de la philosophie otanienne ou européenne.


Quant à Chine, si elle a beaucoup à vendre à l'Union douanière, elle a peu à lui acheter à l'exception du gaz, du pétrole et de l'uranium russe et kazakh. Moscou se méfie également des Chinois, ceux-ci étant devenus leurs principaux concurrents politiques et économiques en Asie centrale comme ailleurs, sur les traditionnels marchés russes. Partant, Moscou ne peut que privilégier les relations avec des pays européens, juridiquement stables, solvables, non agressifs, moins regardant sur les droits de l'Homme que « Bruxelles ». L'Allemagne joue ici un rôle central. Ce pays est devenu depuis le début des années 2000 le pivot de la politique européenne de Moscou par l'importance des échanges économiques et technologiques, celui qui équilibre aussi la méfiance des Polonais et des Baltes au sein de l'UE.

Cyrille Gloaguen, docteur en géopolitique, est spécialiste des questions de sécurité russes à l'Institut français de géopolitique (Université Paris VIII)

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