CEI, la priorité absolue de Vladimir Poutine (2012)
2013-12-19

Par Innokenti Adiassov, pour RIA Novosti.

Avant l'annonce des résultats officiels de l'élection présidentielle russe, le premier ministre Vladimir Poutine avait déjà déclaré que la CEI était une priorité absolue de la politique étrangère de la Russie. Le discours du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov du 14 mars à la Douma (chambre basse du parlement russe) pendant l'heure des questions au gouvernement, laisse penser que cette directive est valable pour toute la durée du nouveau mandat présidentiel de Poutine

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Mais dès aujourd'hui il est clair que la Russie cherchera un nouvel algorithme des relations avec les pays de la CEI. Quels seront les problèmes auxquels devra faire face le président Poutine dans l'espace postsoviétique après son investiture le 7 mai 2012?

Maîtriser l'immigration clandestine



Pendant sa campagne électorale, le candidat Mikhaïl Prokhorov a proposé d'instaurer un régime de visas avec les pays d'Asie centrale, actuellement principale source de l'afflux de la main-d'œuvre immigrée. Cette mesure viserait à protéger le marché du travail russe contre le dumping et à créer des obstacles au trafic de drogue depuis le sud.

Il convient de noter que la question de l'instauration d'un régime de visas avec les pays d'Asie centrale et dans une moindre mesure avec les pays du Caucase du Sud a été soulevée à plusieurs reprises par les experts, ainsi que par les représentants de divers organismes russes (avant tout, le Service fédéral russe pour le contrôle des stupéfiants).

Dans l'un des articles de son programme, Vladimir Poutine s'est opposé à l'introduction d'un régime des visas au sein de la CEI: "Pour des raisons politiques évidentes, nous n'instaurons pas le régime de visas entre les pays de la CEI, car nous les perdrions définitivement en le faisant. C'est une situation compliquée pour nous."

Poutine devra prendre en compte le fait que l'immigration sous sa forme actuelle contribue à la hausse de la tension sociale et de la xénophobie, ce qui engendre souvent des actes de violence contre les travailleurs immigrés. Ils ne sont aucunement protégés contre l'arbitraire des employeurs en Russie, et cela dégrade également l'harmonie sociale.

A l'heure actuelle déjà, les idées islamistes radicales deviennent de plus en plus populaires parmi les personnes originaires d'Asie centrale. Selon les forces de l'ordre russes, les représentants des organisations extrémistes veulent imposer à leurs compatriotes en Russie une sorte de taxe pour financer la lutte contre les régimes en place en Asie centrale.

Aujourd'hui, le niveau de l'immigration annuelle autorisée est déterminé chaque année par les accords intergouvernementaux. Cependant, le fait est que le principal afflux d'immigrants demeure clandestin. Les dirigeants de plusieurs pays de cette région ont déclaré à maintes reprises qu'ils lutteraient contre l'immigration clandestine, mais ces déclarations ne sont que des paroles.

Le renforcement de l'émigration de la main-d'œuvre vers la Russie profite aux régimes au pouvoir en Asie centrale pour deux raisons: d'une part, les budgets du Kirghizstan, du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan dépendent crucialement des virements monétaires effectués par les travailleurs immigrés depuis la Russie. D'autre part, c'est la partie la plus active (c'est-à-dire la plus disposée aux protestations) de la population qui quitte ces pays.

Par ailleurs, l'économie russe, en dépit de toutes les discussions concernant sa modernisation, aura également besoin pendant encore longtemps de l'afflux important de la main-d'œuvre non qualifiée. La question est de savoir comment conférer à ces flux migratoires une forme relativement civilisée.

Le Service fédéral russe des migrations (FMS) et l'ancienne direction de Rossotroudnitchestvo (Agence fédérale russe chargée des affaires de la Communauté des Etats indépendants, des Russes de l'étranger et de la coopération humanitaire internationale) avaient fait plusieurs propositions de création de centres de formation professionnelle des immigrés et de centres d'apprentissage de la langue russe. Mais, pour être franc, ce genre de propositions ressemble plutôt à une utopie.

Peut-être que la prise en main de l'immigration et de l'intégration des travailleurs immigrés au niveau régional serait productive. On pourrait également formuler dans les régions les besoins en main-d'œuvre étrangère.

En mettant en place une nouvelle politique russe d'immigration, Vladimir Poutine concertera la position de Moscou avec les partenaires de la Russie dans le cadre de l'Union douanière et de l'Union eurasienne en cours de formation, c'est-à-dire avec la Biélorussie et le Kazakhstan.

Dès avant les élections, Poutine avait déjà annoncé que Moscou avait conclu un accord de principe avec Minsk et Astana portant sur la création d'un organisme d'immigration commun aux trois pays.

Après son investiture, ce travail pourrait s'accélérer.

Créer un espace de sécurité



Lors d'une réunion avec les généraux russes à la veille du 23 février (Journée du défenseur de la Patrie), Vladimir Poutine a souligné que Moscou voyait les pays de la CEI comme des alliés sur le plan militaire. Cependant, la Russie devra fournir énormément d'efforts pour conserver, puis accroître son influence militaro-politique dans l'espace postsoviétique.

Le fait est que les initiatives de Moscou dans le domaine militaire doivent également intéresser les autres pays de la CEI. Seulement dans ce cas il sera possible de parler de véritables relations d'alliés. La Russie devra mettre en place une coopération militaire à plusieurs niveaux, car seulement cinq pays de la CEI (hormis la Russie) sont membres de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), et les autres n'adhèrent pas à cette organisation. Mais la Russie n'a qu'un seul objectif dans le domaine militaire - créer un espace commun de sécurité.

Ce n'est pas un secret qu'en raison de problèmes financiers permanents les partenaires de la Russie au sein de la CEI ne peuvent pas allouer un budget suffisant à la défense, ce qui les rend potentiellement vulnérables sur le plan militaire.

Apparemment, il est encore trop tôt pour soulever la question du fonctionnement des forces communes de sécurité collective pour toute la CEI, mais il faut avancer dans cette direction. On pourrait considérer le système commun de défense antimissile de la Communauté comme le prototype d'une telle structure, même si l'Ukraine et l'Ouzbékistan ont limité leur participation aux relations bilatérales avec la Russie.

Afin de renforcer son influence militaro-politique, la Russie pourrait proposer aux partenaires de la CEI des crédits préférentiels à long terme pour l'achat d'armements russes (ces programmes ne sont actuellement disponibles que pour les membres de l'OTSC). Les fournitures d'armes russes à des conditions privilégiées permettraient de conserver l'uniformité des armements dans l'espace de la CEI.

Il convient de rappeler que les Etats-Unis ont lancé une réforme radicale de l'armée géorgienne pour l'aligner sur les normes de l'Otan.

La proposition de l'augmentation significative du nombre de militaires des pays de la CEI formés dans les écoles militaires russes pourrait également être productive. De cette manière une base serait créée contribuant à une coopération prospère dans le domaine militaire à moyen terme.

Immédiatement après son investiture, Vladimir Poutine pourrait élaborer une position commune avec les partenaires de la CEI concernant l'opération éventuelle des Etats-Unis contre l'Iran. Dans le pire des cas, l'opération se déroulerait à proximité directe des frontières de la Communauté et, probablement, en utilisant les bases militaires des Etats-Unis et de l'Otan sur le territoire de la CEI, ce qui entraînerait une réaction de Téhéran.

Une position unie des pays de la CEI à l'égard d'une éventuelle opération militaire contre l'Iran pourrait constituer un argument permettant d'éviter le déclenchement d'une véritable guerre.

Conserver l'attractivité de la Russie



Dans les articles de son programme, Poutine a fait clairement comprendre qu'une attention toute particulière serait accordée aux méthodes de "puissance douce" (soft power) dans l'espace de la CEI. Pour reprendre l'expression du premier ministre russe, "l'exportation de l'éducation et de la culture permettront de créer des conditions favorables pour les produits, services et idées russes."

Malheureusement, l'activité des institutions russes de la "puissance douce" est inefficace: le travail quotidien, routinier et souvent difficile pour le renforcement de la présence humanitaire de la Russie dans les pays de l'"étranger proche" (les anciennes républiques soviétiques) a cédé la place à l'organisation d'actions qui ont fait beaucoup de bruit mais se sont avérées peu efficaces.

La nomination de Konstantin Kossatchev à la tête de Rossotroudnitchestvo est une source d'optimise prudent dans ce sens. Il a parlé de la nécessité de trouver de nouveaux formats de "puissance douce" et d'optimiser l'utilisation des fonds alloués par le budget.

Aujourd'hui, au niveau du pouvoir exécutif fédéral russe, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de l'Education et de la Science, le ministère de la Culture, le ministère du Développement économique et le FMS s'occupent dans une certaine mesure des questions relatives à la présence russe dans la CEI.

Une telle fragmentation des responsabilités se reflète négativement sur les décisions prises, car chaque département a son propre point de vue de la priorité des problèmes. Ainsi, la question de la coordination des actions des organismes russes dans l'espace de la CEI est devenue primordiale.

Une intervention opérationnelle de la "puissance douce" russe nécessite le rétablissement des positions de la langue russe au sein de la génération de la CEI qui s'est formée après l'effondrement de l'URSS.

La mise en place de communications humanitaires avec la jeunesse de la CEI devient une tâche de plus en plus difficile pour la Russie. Beaucoup de jeunes qui ont reçu une éducation en dehors de l'école soviétique ne connaissent pas la langue russe et ignorent la culture russe. Ils adoptent facilement les modèles de comportement occidentaux.

Diverses institutions américaines de "puissance douce" prennent avant tout sous leur aile cette partie de la population en cherchant à l'arracher davantage à l'attraction de la Russie.

C'est la raison pour laquelle il est aussi important d'engager des actions concrètes pour renforcer la présence humanitaire russe au sein de la CEI. Sinon, cet espace pourrait devenir définitivement occupé par les adversaires de Moscou en matière de politique étrangère.





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