Macédoine : la cohabitation des groupes ethniques, une situation explosive
2004-03-23

L'ex République yougoslave de Macédoine, plus connue sous le nom de Macédoine, est le théâtre depuis quelques semaines d'opérations de guérilla menées par une formation qui s'intitule UCK, utilisant le sigle de la célèbre unité militaire albanaise du Kosovo, aujourd'hui dissoute. Cette organisation ne cache pas ses objectifs de former une grande Albanie, ou plutôt un grand Kosovo, englobant les régions habitées en grande majorité par une population albanaise : l'Albanie, le Kosovo, l'Est du Monténégro, le nord-ouest de la Macédoine et le sud de la Serbie, elle-même sujette à des troubles depuis quelques mois. Ces affrontements, commencés en mars 2001, et relancés avec vigueur au début mai avec le meurtre de six policiers macédoniens, a provoqué l'exode de près de 8.000 Albanais de Macédoine et a inquiété la communauté internationale, qui craint un nouveau "Kosovo". Ils ont également surpris les partis traditionnels albanais - au nombre de deux, le PDA et le PDP - qui, alternativement depuis l'indépendance du pays, font alliance avec les partis slaves au pouvoir, sans obtenir d'ailleurs de grands résultats quant à la promotion des droits de la communauté albanaise dans le pays (environ 25 % de la population). L'enjeu du conflit, qui menace l'unité du pays et la paix dans les Balkans, a amené la constitution début mai d'un gouvernement d'union nationale dans lequel sont entrés aussi bien le parti albanais resté dans l'opposition (le Parti de la prospérité démocratique, PDP), que le parti slave (le Parti Social-Démocrate, SDP) renversé en 1998 par la coalition actuellement au pouvoir. Il est prévu que des élections législatives anticipées soient organisées au plus tard à la fin du mois de janvier 1992. Cet accord a évité le vote de la loi martiale, qui aurait certainement aggravé le dialogue interethnique et provoqué le départ du parti albanais membre du gouvernement, le PDA, Parti du peuple Albanais.
Au-delà de la guérilla actuelle, dont l'origine idéologique et externe au pays est évidente aux yeux des observateurs avertis, il est important de voir en quoi ce conflit, à première vue localisé, se greffe sur une situation sociologique et politique qui porte en elle des germes de troubles sérieux si des solutions à long terme ne sont pas mises en oeuvre pour y remédier.

L'incompréhension entre les communautés : une bombe à retardement pour la stabilité du pays



La Macédoine se définit comme un état national unitaire, alors qu'elle est en réalité multiethnique. Cette attitude ethnocentrique laisse de côté en particulier les Albanais. Dans les statistiques officielles, ceux-ci ne représentent que 22 % du total des habitants, mais ils sont probablement plus nombreux aujourd'hui. Les représentants albanais pensent qu'ils constituent près du 1/3 de la population. Ils habitent dans un territoire compact, où ils sont prépondérants, à l'image du Kosovo. A côté d'eux, on trouve les Grecs, les Bulgares, les Roms et les Vlachs (Valaques), dont le pourcentage est plus limité.
L'intégration des minorités nationales dans la société macédonienne ne semble pas avoir progressé notablement au cours des dernières années. Un grand climat d'incompréhension règne entre les différentes communautés ethniques. Il repose en grande partie sur la peur et la méconnaissance mutuelle. La principale peur des macédoniens slaves est d'ordre démographique : les Albanais ont un taux de natalité supérieur à celui des autres communautés et d'ici quelques années, ils craignent qu'ils ne deviennent majoritaires dans le pays. Cette perspective reste à prouver, car la crise de la natalité commence aussi à affecter la population albanaise, qui par ailleurs, a un taux de mortalité plus élevé. En outre, les Slaves macédoniens ont la conviction que les Albanais ont une politique d'installation hégémonique sur le territoire qu'ils contrôlent, ce qui - par contre - n'est pas toujours infondé.
A l'inverse, les Albanais vivent dans une méfiance constante à l'égard des autorités macédoniennes. Celles-ci arguent du fait qu'ils "ont tout ce qu'il faut : l'autonomie locale, des journaux et des médias électroniques à eux, le droit de recevoir un enseignement primaire et secondaire en langue albanaise, des représentants au Parlement et au gouvernement, etc." Et pourtant, les Albanais ont l'impression d'être traités en citoyens de seconde zone. Cette impression repose sur un certain nombre de faits : en particulier, la sous-représentation albanaise dans les institutions du pays (cf. ci-contre). A titre d'exemple, il y a peu de diplomates d'origine albanaise.

Le clivage entre Albanais et Slaves est accentué par plusieurs facteurs :
- La concentration géographique des Albanais dans la partie Ouest/Nord-Ouest du pays. S'ils avaient des prétentions séparatistes, les Albanais pourraient constituer un Etat relativement homogène sur le plan ethnique.
- Aucun effort d'envergure n'a été accompli de part et d'autre pour faciliter le dialogue interethnique et la mise en place d'instances multiculturelles. Chacune des communautés vit séparément avec ses propres coutumes, sa propre religion, ses propres institutions. Par exemple, contrairement aux albanais d'Albanie ou du Monténégro, les Albanais de Macédoine sont entièrement musulmans. Il n'existe pas de parti multiethnique, à part la nouvelle Alliance Démocratique de M. Tupurkovski, constitué en 1998, qui se flatte d'avoir 15 ou 20% d'Albanais. Mais il semble que ces albanais soient "atypiques" : chrétiens, nouveaux immigrants, etc.
Des programmes de dialogue interethnique ont été financés par la communauté internationale (Union Européenne, Conseil de l'Europe, fondations américaines), mais dans une proportion insuffisante pour provoquer un réel dégel des relations. De l'aveu même des observateurs macédoniens indépendants, il faudrait un programme beaucoup plus ambitieux, initié par les autorités macédoniennes elles-mêmes, incluant non seulement un dialogue, mais des actes : par exemple, une participation plus forte des Albanais dans les instances politiques et administratives du pays.
- La crise du Kosovo a eu incontestablement un effet d'accélération. Du côté slave, elle a accentué la peur du séparatisme, de la radicalisation des revendications albanaises et du renversement de l'équilibre démographique. Du côté albanais, sans qu'on puisse dire que les positions se soient radicalisées, il est certain que, par contagion, l'opinion publique a durci ses positions et ne se contente plus du climat d'attentisme qui a caractérisé la dernière période.

Les chances de la paix interne en Macédoine



La Macédoine vit un moment historique, que les hommes politiques du pays doivent saisir et que la communauté internationale doit accompagner si elle ne veut pas se retrouver face à un nouveau Kosovo.
La nécessité, pour l'équipe au pouvoir, d'accepter une grande partie des revendications albanaises serait de nature à faciliter à terme l'intégration des deux communautés, à condition toutefois que les concessions obtenues s'inscrivent dans un climat de réelle compréhension mutuelle. C'est ce en quoi la communauté internationale se doit de renforcer ses programmes d'accompagnement pédagogique, dans la mesure où l'Etat macédonien n'en a pas les moyens financiers, actuellement.
Les grands partis albanais jusqu'à présent ont eu des positions qu'on peut qualifier de "modérées". Même le parti du bouillant Arben Xafheri, le PDA, prône la "démocratie consensuelle", les formules "douces" de coopération interethnique. Peu de personnes parlent de "Grande Albanie" en Macédoine. Les Albanais du pays, même s'ils sont en moyenne plus pauvres que les macédoniens, ont un niveau de vie supérieur à celui de leurs "cousins" d'Albanie ou du Kosovo, et ils ont des droits qui sont supérieurs à ceux dont disposent beaucoup de minorités dans des pays voisins. Ils vivent en sécurité.

Au surplus, les revendications albanaises ne présentent pas un caractère insurmontable. Elles se traduisent en grande partie par des mesures symboliques, qui constituent des points de passage obligés d'une reconnaissance mutuelle des partenaires en présence. Par exemple :
a) L'Université de Tetovo. Elle existe déjà. Sa prise en charge financière par l'Etat constituerait une certaine dépense, mais relativement acceptable. Le problème de sa qualité pédagogique peut être surmonté.
b) La reconnaissance de la Macédoine comme Etat multiethnique (ce qui implique une modification de la constitution). Il y là une situation de fait qui demande à être validée par le droit, pour faciliter le dialogue citoyen. Cette exigence paraît d'autant plus acceptable que - du moins pour le moment - il n'y a pas de revendication à caractère fédéral du côté albanais.
c) Reste la participation des albanais aux instances dirigeantes du pays (administrations). Certes, elle ne peut être réalisée que par degrés, de manière à ne pas provoquer un ressentiment de la part des slaves, qui pourraient se sentir "délogés" par les nouveaux venus. Mais elle peut constituer un facteur d'intégration sociale.

Du côté albanais, certains efforts seront nécessaires pour faciliter l'interpénétration des populations. En effet, il faut admettre qu'il existe chez eux une forte propension à l'autosubsistance, même si ce phénomène n'atteint pas les proportions du Kosovo (où les Albanais, dans les années 90, refusaient d'apprendre le serbe, par exemple). Il serait dommage que, de degré d'autonomie en degré d'autonomie, les Albanais - qui disposent déjà de grandes facilités pour apprendre et pratiquer leur langue - vivent en autarcie culturelle et politique à l'égard de l'Etat macédonien. L'enjeu est d'arriver à un réel multiculturalisme, qui mette la citoyenneté politique (celle de l'Etat macédonien) au-dessus la nationalité ethnique, qu'elle soit macédonienne (dans le sens slave du terme), albanaise, turque, grecque, valaque ou rom. La cause de l'intégration n'est pas encore gagnée, mais la chance historique de la mettre en oeuvre est à saisir. Pierre Dragon.