L'insurrection nationale géorgienne des 28 et 29 août 1924
2014-01-08

Les prémices insurrectionnels sur le territoire géorgien (1922 à 1924)



Depuis février 1921, l'Armée rouge est présente sur le territoire géorgien, et son chef, Trotski, n'est pas le dernier à vouloir "normaliser" la situation (1).

Nombreuses sont les protestations devant la dégradation de la situation économique (misère et famine dans les villes, réquisition des récoltes dans les campagnes ...).

Nombreuses sont aussi les arrestations par la Tchéka, la police politique bolchévique, de protestataires et de résistants ayant constitué des cellules clandestines.

Nombreuses sont aussi les révoltes spontanées.

Dès 1922, se constitue "un Comité d'indépendance de la Géorgie", appelé "Damkom", organisation politique clandestine se fixant le but de rétablir la Ière République de Géorgie. Il est paritaire, composé d'un représentant de chacun des partis géorgiens (national-démocrate, social-démocrate, social-fédéraliste, social-révolutionnaire) et d'un représentant des sans-parti. Il sera présidé tour à tour par Gogui Pagava, Nikoloz Kartsivadzé et Koté Andronikachvili (2).

"Un Centre militaire uni" s'est également constitué. Il est composé d'officiers géorgiens et présidé par Konstantiné Abkhazi (1867-1923), ancien général de l'armée de l'Empire russe. Il a des contacts avec d'autres organisations clandestines de résistance, nord caucasiennes en particulier. La Tchéka infiltre le "Centre militaire uni". Konstantiné Abkhazi est exécuté le 19 mai 1923 avec 14 autres officiers.

Le "DamKom" crée alors une "Commission militaire" qui lui est complètement subordonnée.

Sur le terrain, Kakoutsa Tcholokhachvili, un tenant du mouvement national, a créé en mars 1922 une petite force de guérilla, "les Conspirateurs de Géorgie". Le premier combat a lieu près de la ville de Signagui en juin 1922. A l'été, une révolte paysanne est organisée dans les montagnes de Khévsourétie ; l'Armée rouge brûle entièrement plusieurs villages en représaille ; les partisans s'échappent en Tchétchénie voisine. Ils reviennent en Géorgie en novembre et attaque l'Armée rouge à nouveau. Ils participent également à plusieurs actions en 1923.

La préparation de l'insurrection de 1924 à partir de l'étranger



Le mouvement social-démocrate



Les sociaux-démocrates géorgiens en exil, qui avaient constitué le dernier gouvernement présidé par Noé Jordania, sont partagés.

Les uns, majoritaires, estiment en particulier que

- les informations recueillies par les émissaires clandestins (la frontière entre la Turquie et la Géorgie est encore poreuse) auprès des cellules de résistance, -dégradation des conditions économiques, arrestations, mécontentement des bolchéviks "nationaux" géorgiens après la création d'une Fédération de Transcaucasie (incluant la Géorgie et alliée à la Russie et à l'Ukraine pour devenir l'URSS)-,

- les considérations de politique internationale (attirer l'attention afin de faire représenter la Géorgie aux conférences de Cannes, de Gênes et de Lausanne, en accord avec la position de la France, en désaccord avec celle de la Grande-Bretagne et celle de la Russie soviétique / espérer que certaines grandes puissances viendront "au secours"),

justifient le déclenchement d'une insurrection nationale en Géorgie ayant une chance de réussir.

Les autres, parmi lesquels Nicolas Cheïdzé (président du Parlement), Irakli Tsérétéli (ministre plénipotentiaire) et plusieurs députés (dont David Charachidzé) estiment que la démarche est "suicidaire" : l'implantation de l'Armée rouge et de la Tchéka est beaucoup trop forte, les grandes puissances n'interviendront pas et ne fourniront pas d'armes.

Noé Homériki, ancien révolutionnaire et ancien ministre de l'Agriculture, installé à Constantinople, est chargé d'assurer la liaison entre le gouvernement en exil en France et le "DamKom" en Géorgie.

Le mouvement national



Les leaders du mouvement national géorgien (nationaux-démocrates, sociaux-fédéralistes) en exil sont aussi partagés.

Ils disposent de leur propre réseau d'informateurs clandestins en Géorgie et y ont constitué leur propres cellules de résistance.

Ils ont particuliérement suivi l'action de Kakoutsa Tcholokhachvili et de ses partisans, ainsi que d'autres organisations partisanes comme celle de Mikheil Lachkarachvili (1884-1952).

Certains de leurs sympathisants bénéficient d'une longue tradition militaire : ils ont été formés dans les écoles militaires de l'Empire russe, une coordination civile leur paraît souvent inopportune. Ils sont surtout demandeurs d'armes et de munitions afin de ne pas renouveler la situation de février 1921.

L'insurrection de 1924



Trois figures politiques en exil reviennent clandestinement en Géorgie, Noé Homériki, Bénia Tchikhichvili ancien maire de Tiflis et Valiko Djoughéli, ancien chef de la Garde nationale.

Devant la situation trouvée, Noé Homériki fait parvenir au gouvernement en exil des demandes de financement, de combattants expérimentés dans l'action clandestine, d'armes et de munitions, ainsi qu'une demande d'accommodement avec la Turquie, auxquelles il peut difficlement être répondu car les exilés ont perdu leur principal allié "opérationnel", le général Pilsudski : il a été démis de son poste de commandant en chef de l'armée polonaise en juin 1923.

Des arrestations préventives par la Tchéka font connaître aux autorités bolchéviques la préparation de l'insurrection nationale. L'effet de surprise ne jouera pas. La désynchronisation entre les "insurgés" de Géorgie occidentale et les "conjurés" de Géorgie orientale viendra compromettre les opérations.

"Dans la nuit du 27 au 28 août 1924, un soulèvement éclate à Tchiatouri, centre industriel le plus important du pays, celui de la production de manganèse. Le 28 août, au matin, le pouvoir était aux mains des insurgés, pour la plupart ouvriers des exploitations de manganèse. La nuit suivante, toute la Géorgie occidentale se levait ; la province de Gourie, les deux districts de Mingrélie, toute l'Iméréthie, les districts de Ratcha, Letchkhoumie, Svanétie". (3)

Le jeune Chalva Bérichvili, 25 ans, future pièce maîtresse du renseignement clandestin, y participe.

"Le mouvement gagnait également la Géorgie orientale, mais dans les villes principales où était concentré l'Armée rouge et la Tchéka, les bolchéviks restaient maîtres de la situation". (3)

A Tiflis, le jeune Georges Lomadzé, 17 ans, futur résistant à l'occupation allemande à Paris, y participe parmi des centaines d'autres étudiants.

En Géorgie orientale, les partisans de Kakoutsa Tcholokhachvili combattent désespérément et prenne la ville de Manglissi le 29 août, avant de partir pour les montagnes de l'Est de la Géorgie : ils attaquent dans la région de Douchétie, écrasent les unités de l'Armée rouge présentes dans le village de Svimoniant-Khévi le 3 septembre.

"Régiments russes, trains blindés, avions, artillerie, et cavalerie, détachements communistes, formations de la Tchéka, tout fut mis en mouvement et dirigé de Tiflis et de Batoumi contre les provinces insurgées" (3).

Les nombreux efforts des bolcheviques pour capturer personnellement Kakoutsa Tcholokhachvili sont vains. Ses partisans ont leur dernier engagement à Khév-Grdzé en Kakhétie à mi-septembre, d'où certains réussissent à s'échapper en dépit des tirs d'obus de l'artillerie soviétique appelée en renfort.

Les arrestations se multiplient, en masse. Les prisons débordent de prisonniers. La tristement célèbre prison de Métékhi est un lieu d'interrogation et de torture. La Tchéka transcaucasienne, dirigée par le Russe Moguilevsky, et la Tchéka géorgienne, dirigée par Béria, sont en compétition dans l'escalade de l'horreur (4).

La répression



La répression qui suit l'insurrection nationale géorgienne contre l'occupation soviétique conduit à des milliers de morts (7 à 12 000 selon les sources) (5) et à des milliers de déportations en Sibérie (plus de 20 000 recensées durant les mois qui suivent).

La Tchéka, qui n'a rien à envier à la police politique de l'Empire russe, l'Okhrana, a pour objectif d'éradiquer toute velléité de retour à l'indépendance.

Dans la mémoire collective géorgienne, ces journées du 28 et du 29 août 1924 constituent le symbole du refus à la soumission étrangère, que tentèrent de mettre en place tout au long des siècles les grands voisins de la Géorgie, l'Iran, la Turquie et la Russie.

Notes



(1) Selon un rapport du Comité central communiste géorgien : "Le camarade Trotski qui a récemment séjourné à Tiflis, caractérisa la situation en Géorgie comme suit. En 1922, Staline me disait : il faut labourer la Géorgie en long et en large pour y anéantir la force et l'influence du menchévisme".

(2) Le DamKom est composé en dernier lieu de Koté Andronokachvili, Jason Djvakhichivili, Mikheil Botchorichvili, Guirgui Djinoria et Mikheil Ichkéni.

(3) "H. Barbusse, le Soviets et la Géorgie" par D. Charachidzé, Paris, 1930.

(4) Trois des membres du "DamKom" sont arrêtés dans la forêt de Chio-Mghvimi, le quatrième en Géorgie occidentale et le cinquième à Tiflis. Ils sont conduits dans les caves de la Tchéka transcaucasienne à Tiflis, le 4 septembre 1924 : le Russe Moguilevsky leur demande de se déjuger publiquement, ce qu'ils refusent. Lavrenti Béria, chef de la seule Tchéka géorgienne et en compétition avec Moguilevsky, plaide auprès d'eux pour une déclaration publique appelant à l'arrêt de l'insurrection : en échange les exécutions en masse cesseront. Quelques années plus tard, il affirmera qu'il avait fait informé le "DamKom" préalablement au 28 août afin que les opérations ne soient pas déclenchées : le plan était éventé. C'est également la thèse de Sergo Béria, son fils, et de certains historiens français.

(5) David Charachidzé publie à la fin de son livre une liste des 100 personnes exécutées fin septembre 1924 à Tchiatouri : elle est composée notament de 46 ouvriers, 13 paysans, 12 étudiants, 11 employés et 8 instituteurs.

Voir :

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Et aussi

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