Des relations catholiques/orthodoxes très tendues en Russie
2004-06-01

Le département des relations extérieures du patriarcat de Moscou a rendu public le 1er juillet 2002, un long mémorandum concernant le prosélytisme catholique en Russie. - Dans un premier temps, ce document insiste sur ce que la partie orthodoxe considère comme l'illégitimité de la présence catholique sur le territoire canonique de l'Eglise orthodoxe russe. Selon ce document, la création de diocèses catholiques en Russie, en février 2002, est "un acte évident de prosélytisme". - Dans une deuxième partie, basée sur la presse catholique et les informations des diocèses orthodoxes de Russie, le mémorandum énumère les congrégations et les ordres religieux, masculins et féminins, qui œuvrent depuis une douzaine d'années en Russie.

Selon ce document, sous couvert de pastorale, il s'agit tout simplement d'arracher des fidèles à l'Eglise orthodoxe. Les relations entre le Vatican et l'Eglise orthodoxe en Russie se sont nettement tendues depuis février 2002, après l'ouverture de quatre nouveaux diocèses en Russie. Ces relations se sont encore envenimées avec l'annonce de la création, le 13 juillet, de deux nouveaux diocèses catholiques en Ukraine, ayant pour siège respectivement Odessa et Kharkov. A l'issue de sa session du 17 juillet, le saint synode du patriarcat de Moscou a publié un communiqué affirmant que cette ouverture de diocèses en Ukraine, "là où il n'y en a jamais eu et où le nombre des fidèles catholiques est insignifiant", constitue un acte de "la volonté du Vatican de poursuivre sa ligne d'expansion missionnaire, inacceptable aux yeux de l'orthodoxie".

Tout en reconnaissant le bien-fondé de l'Eglise catholique à s'occuper des populations installées sur le territoire russe et traditionnellement catholiques (Polonais, Baltes, Allemands), le mémorandum de l'Eglise russe lui dénie le droit d'agir auprès des populations de Russie traditionnellement orthodoxes. "Le clergé catholique, venu souvent de l'étranger, ne va pas prêcher dans quelque territoire missionnaire lointain ou à une population non religieuse. Il vient dans un pays qui a une culture imprégnée d'une tradition chrétienne millénaire, représentée par l'Eglise orthodoxe ", affirme-t-il. Les accusations se concentrent sur l'activité sociale des catholiques en Russie : "Sous prétexte de prendre soin des orphelins et des sans-logis, les catholiques (en particulier les congrégations monastiques féminines) font croître de nouvelles générations qui remplaceront les orthodoxes".

La réaction catholique



Les protestations catholiques ne se sont pas faites attendre. Mgr Joseph Werth, évêque (jésuite) de Novossibirsk, en Sibérie occidentale, interrogé par l'agence APIC, a déclaré : " En 2001, nous avons fêté le 10e anniversaire de la restauration des structures catholiques en Russie. (...) Une année après, nous devons subir des mesures comme l'expulsion de prêtres catholiques étrangers ou celle de Mgr Jerzy Mazur, évêque d'Irkoutsk, en Sibérie orientale. Ce qui nous fait presque dire qu'est fini le temps de la liberté. Le 11 février dernier, les structures provisoires de l'Eglise catholique - les quatre administrations apostoliques en Russie d'Europe et en Sibérie - ont été transformées en diocèses, qui sont les structures normales. L'Eglise orthodoxe a d'emblée réagi de façon extrêmement négative. Et, à notre grande surprise, l'Etat russe a soutenu la position de la hiérarchie orthodoxe. L'Etat russe prouve ainsi qu'il n'est pas un Etat neutre, mais un Etat orthodoxe. Il est certes laïc, mais il n'hésite pas à utiliser la religion comme instrument politique. Il n'est pas devenu religieux, mais il reprend à son compte la dimension traditionnelle, historique et culturelle. Par exemple, à Saint-Petersbourg et à Moscou, seul 1 % de la population russe s'est rendue à l'église cette année à Pâques, ce qui montre que l'influence religieuse de l'Eglise reste faible parmi les quelque 80 millions d'orthodoxes."

Paradoxalement, l'institution est très forte au plan politique. Le maire de Moscou, Youri Loujkov déclare ouvertement : "Je suis orthodoxe, un orthodoxe athée." (...) On constate que souvent les mêmes personnes, qui tenaient un jour dans les mains un drapeau communiste, brandissent désormais l'étendard orthodoxe pour des motifs politiques. L'attitude de l'Eglise, qui se laisse utiliser pour des buts étrangers à sa mission, mène à la catastrophe. L'Eglise orthodoxe qui, comme les autres Eglises, a été décimée par le régime communiste, ne devrait pas jouer ce jeu-là. (...) Notre Eglise est si petite - nous avons pour tout le pays quelque 200 prêtres, dont moins de 10 % d'autochtones - qu'on peut vraiment se demander ce que redoute l'Eglise orthodoxe. Elle nous ressent peut-être comme une "cinquième colonne" de l'Occident..."
(SOP, 02/10/02 APIC, 09/09/02)

De son côté, Mgr Jean-Louis Tauran, secrétaire pour les relations avec les Etats au Vatican, dans un discours aux 55 pays membres de l'OSCE réunis à Porto les 6 et 7 décembre 2002, a notamment dénoncé l'expulsion de cinq ecclésiastiques de la Fédération de Russie :"En Russie, la loi sur la liberté de culte votée en 1997 ne reconnaît comme religions traditionnelles que l'Orthodoxie, le Judaïsme, le Bouddhisme et l'Islam. Ces derniers jours, par ailleurs, des rumeurs circulent dans la presse russe à propos d'un rapport récemment effectué sur l'extrémisme, classant toutes les autres religions comme "fanatiques". Selon ce rapport, la sécurité du pays est particulièrement menacée par l'Eglise catholique romaine "qui a déclaré la Russie comme une province ecclésiale et persuade certains prêtres (orthodoxes) à rejoindre la foi catholique ". Sur la base de ces accusations de prosélytisme, la Fédération de Russie a expulsé cinq ecclésiastiques catholiques depuis le mois d'avril dernier (2002).

Pour Mgr Tauran, ces attitudes "souvent adoptées de manière arbitraire", manifestent "une méfiance à l'égard du fait religieux, une méconnaissance du rôle des religions dans la société civile, un mépris des engagements internationaux (.) et une discrimination envers les croyants ". Il a ainsi appelé les pays membres de l'OSCE ayant approuvé les documents du processus d'Helsinki et en particulier le document final de Vienne 1989 à "assumer" leurs engagements. Ceux-ci demandaient notamment le respect des droits des communautés religieuses à s'organiser librement selon leurs propres structures.
En outre, a poursuivi le prélat d'origine française, "quand, pour des motifs historiques, une confession est majoritaire, et que certains droits et privilèges lui sont reconnus, cela ne peut advenir au détriment des libertés fondamentales des autres confessions présentes sur le territoire national ". Pour lui, lorsqu'une Eglise "revendique le monopole de la vie religieuse sur le territoire national et réclame l'appui de l'Etat pour mieux se l'assurer ", les fidèles des autres confessions "peuvent alors devenir victimes d'une intolérable discrimination ".

(APIC, 06/12/2002)