"Quatre ans après la guerre russo-géorgienne" par Thorniké GORDADZE
2012-09-14

Article publié dans le journal Libération, le 15 août 2012, par Thorniké Gordadzé vice-ministre géorgien des Affaires étrangères chargé de l'intégration européenne, ancien chercheur au Ceri et enseignant à Sciences-Po.

Quatre années ont passé après la signature de l'accord Medvedev-Sarkozy qui devait mettre fin à la guerre entre la Russie et la Géorgie et jeter les bases du règlement pacifique du conflit. La partie russe continue de violer la majorité des clauses de l'accord en maintenant une présence militaire illégale sur le territoire géorgien et en reconnaissant unilatéralement «l'indépendance» de deux provinces du pays de facto annexées et assujetties à un nettoyage ethnique méthodique.

L'occupation par la Russie des territoires géorgiens et l'épuration ethnique ont été reconnues par le Parlement européen, par une résolution adoptée par l'immense majorité des députés, le 17 novembre 2011. Quant à Vladimir Poutine, il vient de commémorer cette date anniversaire à sa manière. Avec la parution d'un documentaire censé glorifier sa clairvoyance et sa force de volonté durant les jours de conflit, l'intéressé déclara que l'invasion de la Géorgie était planifiée jusqu'aux derniers détails par l'état-major russe deux ans avant les faits, et que c'est par sa décision personnelle que les miliciens ossètes étaient entraînés et équipés. L'aveu du Président russe ne laisse aucune place au doute et, du même coup, prive le monde démocratique de l'ultime argument pour justifier sa passivité.

Il est significatif que, le temps passant, les dirigeants russes deviennent étonnamment francs par rapport aux vrais objectifs de la guerre. En février, c'était Dmitri Medvedev, encore officiellement président de la Russie, d'indiquer aux médias que l'objectif de l'attaque contre la Géorgie était d'apporter le coup d'arrêt aux processus géopolitiques dangereux pour la Russie, soit l'affranchissement total de Tbilissi à la domination russe et son intégration a l'Otan. Les balivernes au sujet de la protection du peuple ossète se sont, depuis, volatilisées.

Quatre années après les accords, la situation dans les territoires occupés a continué de se détériorer. Près de trois quarts des populations de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud sont déplacés et réfugiées. Les troupes russes, non seulement ne se sont pas retirées à leurs positions antérieures au 7 août 2008, comme le stipulait l'accord, mais y ont installé de nouvelles bases militaires. Les lignes d'occupation d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud sont les derniers vestiges de la guerre froide sur le continent européen. En violation des accords, la Fédération de Russie interdit en outre toute présence d'observateurs internationaux sur les territoires occupés.

Le gouvernement géorgien, qui a depuis longtemps compris à ses dépens les limites du droit international, n'a pas sombré dans le nihilisme désabusé. La seule réponse rationnelle à l'agression continue reste encore plus de transparence et encore plus d'efforts entrepris dans le sens de l'intégration européenne et euroatlantique. La Géorgie comprend que cette voie passe par la consolidation des institutions démocratiques, l'état irréprochable des droits fondamentaux, et le maintien et le renforcement des acquis reconnus et salués par la communauté internationale en matière de lutte contre la corruption et la qualité du service public. Mais cet engagement sans équivoque comporte aussi des risques. Le but ultime de la guerre russo-géorgienne de 2008 était l'anéantissement de l'expérience géorgienne.

Malgré les difficultés et erreurs, la Géorgie a su créer un modèle qui, sans être parfait, est suffisamment probant et attrayant pour représenter le cauchemar pour les locataires du Kremlin. Plus que les systèmes antimissiles de l'Ouest, le Kremlin craint la contagion démocratique à ses frontières et à l'intérieur même de celles-ci. Pour cela, l'invasion de 2008 n'a pas vraiment abouti à son dessein initial. Le gouvernement de M. Saakachvili est toujours en place et continue à irriter par le précédent qu'il représente et sa marche entêtée vers l'Europe et la communauté euroatlantique. Cela fait même craindre qu'une autre invasion ne soit pas hors du champ des possibles.

Certes, les conditions internationales et régionales doivent être favorables, mais les tensions internes en Géorgie peuvent également fournir une occasion tentante. Le déplacement des exercices militaires russes - sans équivalent dans le passé par le nombre de militaires engagés et les types de troupes mobilisées - en quasi parallèle avec les élections législatives géorgiennes doit faire réfléchir. Ces exercices, nommés Caucase 2012, se dérouleront tout au long des frontières russo-géorgiennes et à l'intérieur des territoires occupés, jusqu'à cinquante kilomètres à peine de Tbilissi. L'aubaine pourrait venir si l'une des forces en lice, malgré la présence des observateurs électoraux de l'UE et d'organisations démocratiques, ne reconnaît pas les résultats et privilégie de défier les autorités dans la rue. Un tel scénario est possible. Des forces politiques émettent déjà des doutes sur l'impartialité des observateurs et décrédibilisent le processus électoral depuis quelques mois.
Loin de nous l'idée de crier au loup pour rien, la situation étant suffisamment grave. Mais que faire si l'étonnante franchise des derniers jours de M. Poutine était une gifle calculée à l'Occident qui aurait valeur de test ? Réagiront-ils ou ne réagiront-ils pas ?


Source :

[URL : http://www.liberation.fr/monde/2012/08/15/quatre-ans-apres-la-guerre-russo-georgienne_839915]