Bosnie Herzégovine : recensement de population 2013, "et si les Bosniens devenaient majoritaires ?" (novembre 2012)
2013-09-16

par Zehra Sikias

Source : BH Info, 24 novembre 2012.

Le recensement pilote en Bosnie-Herzégovine, qui a duré 15 jours jusqu'au 29 octobre, a surpris plus d'un. On découvre, stupéfaits, que 35% des sondés se déclarent Bosniens, donc citoyens de la Bosnie-Herzégovine. Dans n'importe quel autre Etat, on s'inquiéterait de la faiblesse de cette proportion, pas en Bosnie. Cette proportion est jugée ici extrêmement élevée, les Bosniens étant une catégorie cataloguée par la Constitution parmi les "Autres", au même titre que les minorités nationales. S'ils se confirment sur le plan national, ces résultats pourraient changer la donne pour le système actuel en place basé sur la répartition ethnique.

Depuis le dernier recensement de sa population il y a 22 ans, la Bosnie-Herzégovine a été bouleversée par des changements considérables sur le plan politique, social, démographique, économique etc. Après une guerre, un nettoyage ethnique, le déplacement d'un tiers de sa population et la migration d'environ un million de Bosniens à l'étranger, le pays n'est plus le même. Si un nouveau recensement est indispensable pour mieux connaître la situation démographique actuelle, il est considéré comme un enjeu politique en Bosnie car le système institutionnel actuel repose sur l'équilibre (fragile) des trois principales communautés ethniques : Bosniaques, Serbes et Croates. La quatrième catégorie, les Autres, est réservé aux dix-sept minorités nationales, aux Bosniens, ainsi qu'à tous les autres citoyens de Bosnie-Herzégovine qui ne se reconnaissent pas dans l'appartenance à l'une des trois ethnies dominantes, ayant le statut de "peuples constituants".

Pour les partisans de l'ordre ethnique, le choc des 35% est très violent. Dans ce milieu des ethnocrates, le terme "bosnien", détesté, est complètement banni du vocabulaire. Il s'agit pour eux d'un déterminant purement territorial, avec aucun rapport avec la nation. On dira ainsi "les peuples de Bosnie-Herzégovine" et non pas "le peuple bosnien", ou encore "la Constitution de BiH" et non pas la "Constitution bosnienne".

En matière de langue parlée en Bosnie-Herzégovine, selon le concept ethnique, on ne parle pas une seule langue mais trois langues, le bosnien, le serbe et le croate, même si tous les linguistes dignes de ce nom vous diront le contraire.

Le recensement au printemps prochain pourrait néanmoins changer la donne. Les résultats des élections générales en octobre 2010 ont déjà confirmé que les aspirations citoyennes en Bosnie-Herzégovine étaient loin d'être négligeables. On a ainsi massivement voté pour Zeljko Komsic (ex SDP), un Croate de Sarajevo qui a remporté le plus grand nombre de voix, dépassant de loin tous les autres candidats. On a aussitôt accusé M. Komsic d'avoir été élu par les Bosniaques, d'avoir volé la place à un Croate, un vrai. C'était refuser d'admettre qu'il s'agissait en réalité des voix des Bosniens.

L'oligarchie ethnique et religieuse de Bosnie-Herzégovine a senti ces aspirations du peuple et tente par tous les moyens de les étouffer. C'est surtout le cas des politiques bosniaques qui mettent en avant le fait que c'est la première fois dans l'Histoire que les Bosniaques ont le droit d'affirmer leur identité ethnique. Il est vrai que durant l'ère yougoslave, les Bosniaques étaient catalogués tantôt comme les Serbes, tantôt comme les Croates, pour finir par être reconnus comme les Musulmans. Les appels se multiplient depuis pour mettre en garde les Bosniaques de ne pas tomber dans le piège d'un sentiment national (et se déclarer Bosnien), ou d'un sentiment religieux (se déclarer musulmans). Dans les deux cas, ils seraient considérés par le recensement comme les "Autres". Parce que, selon les analystes, les Serbes et les Croates ne feront pas de même, ni dans les mêmes proportions, l'issue risque d'être fort négatif pour les Bosniaques qui se retrouveront en position minoritaire, alors qu'ils sont l'ethnie majoritaire dans le pays.

Ces craintes sont compréhensibles et peut-être même justifiées mais ceux qui seront touchés par une éventuelle réorganisation de l'Etat actuel, ce ne seront pas les Bosniaques, ni les Serbes ni les Croates mais plutôt l'élite qui les représente et qui profite grassement de nombreux privilèges du système qu'ils ont eux-même mis en place.
Par ailleurs, la liberté doit être laissée à chacun de se déclarer comme il le souhaite, sans culpabiliser qui que ce soit, surtout lorsqu'il s'agit des ceux qui mettent l'amour pour leur patrie devant leur sentiment ethnique ou religieux. Car au fond, avec plus de Bosniens et d'Herzégoviens, la Bosnie-Herzégovine ne peut qu'être renforcée et meilleure, et c'est seulement en tant que tel que l'Etat pourra faire plus pour ses citoyens, tous ses citoyens.


Pour en savoir plus

:

[URL : http://www.bhinfo.fr/recensement-de-population-2013-et,3112/].