Pour comprendre le conflit macédonien
2004-03-23

Un conflit en grande partie importé



Les opérations militaires menées par l'UCK macédonienne en territoire macédonien découlent directement du conflit du Kosovo et de ses prolongements au sud de la Serbie (région de Precevo). La frontière entre le Kosovo et la Macédoine est réputée assez perméable, ce qui a permis aux fondateurs de l'UCK macédonienne - des militants de l'UCK kosovare originaires de Macédoine - d'exporter la guérilla dans le pays voisin, au moment où se resserrait l'étau des troupes serbes, en lien avec la KFOR.

Les premières opérations des "extrémistes albanais" sont tombées comme un coup de foudre dans un ciel serein et a surpris aussi bien les autorités macédoniennes - dont les services de renseignement sont peu étoffés - que les partis classiques albanais. Pendant dix ans, les autorités macédoniennes se sont appliquées à présenter le pays comme "un oasis de paix" dans une zone particulièrement troublée. La Macédoine, finalement, n'a pas pu échapper à la vague de fond qui secoue l'ancienne Yougoslavie depuis la chute du communisme.

Les analystes se perdent encore en conjectures sur la stratégie que poursuivent les dirigeants de l'UCK-M en lançant une telle offensive, qui a pris aujourd'hui l'allure d'une véritable guerre. S'agit-il d'un repli tactique de guérilleros doublés de trafiquants, qui commençaient à se sentir mal à l'aise au Kosovo et au sud de la Serbie, et qui voyaient, dans le nord-ouest de la Macédoine, l'occasion de se constituer un nouveau sanctuaire ? A-t-on affaire à une nouvelle étape de la constitution d'une Grande Albanie - ou plutôt d'un grand Kosovo - conçue par des idéologues marxistes-léninistes ?

Il est trop tôt pour conclure. Il est certain en tout cas, que les "extrémistes" de l'UCK-M se sont appuyés sur des insatisfactions statutaires pour monter - en grande partie de toutes pièces - un nationalisme albanais dans une région qui jusqu'à présent vivait une cohabitation plutôt pacifique, en dépit des insuffisances du dialogue intercommunautaire.

Les combattants de l'UCK-M ont trouvé particulièrement appui dans les montagnes et les campagnes du nord-ouest du pays, peuplés d'Albanais économiquement et culturellement pauvres, et dont certains pratiquent à peine la langue macédonienne. Il est admis par ailleurs que l'UCK-M dispose d'énormes moyens financiers, qui lui ont permis d'acheter à la fois des armes et des combattants, qu'il s'agisse de mercenaires venant de toute la région - et peut-être du Moyen-orient - ou de jeunes chômeurs en mal d'argent.

Cette incursion d'éléments venus de l'extérieur - même s'il s'agit en majorité de Macédoniens expatriés depuis quelques années - a fait l'effet d'un détonateur par rapport à une situation interne dont l'analyse a posteriori permet de parler maintenant d'une véritable poudrière. C'est ce que nous allons essayer de démontrer.

Des problèmes identitaires aigus



La Macédoine, comme un certain nombre de pays balkaniques, a un problème d'identité. Sa légitimité en tant qu'Etat a été historiquement contestée, notamment par la Grèce, qui lui reproche d'utiliser le nom d'une de ses provinces du Nord et d'usurper le rattachement à la dynastie de Philippe de Macédoine et d'Alexandre le Grand. C'est ce qui lui vaut d'être appelée, sur le plan diplomatique, "l'Ancienne république yougoslave de Macédoine" (en anglais Former Yugoslav Republic of Macedoine - FYROM). Elle a dû modifier son drapeau, par suite d'une contestation de la Grèce, qui lui reprochait d'utiliser indûment des attributs appartenant à la tradition hellénique. Pour surmonter le blocage de sa frontière avec la Grèce, qui lui interdisait l'accès à la mer (avec le port de Thessalonique), la Macédoine a dû céder. Régulièrement, des prophètes de mauvaise augure prédisent son démembrement, face aux soi-disant menaces de Grande Bulgarie, de Grande Grèce ou de Grande Albanie. L'Eglise autocéphale de Macédoine n'est pas reconnue par la communauté orthodoxe. C'est dire à quel point les questions identitaires sont cruciales en Macédoine, en particulier pour la population majoritaire, qui se réjouit depuis dix ans de pouvoir enfin exister en tant qu'Etat.
Il convient de remarquer que la population ethniquement macédonienne - aussi bien, curieusement, que les minorités elles-mêmes - utilise le mot "Macédoniens" pour désigner la population majoritaire dans le pays. Celle-ci n'aime pas qu'on la classe dans une catégorie ethnique. Cette réaction correspond à une réalité psychosociologique où, dans l'esprit de la population dominante, le seul peuple constitutif de la Macédoine est celui des Macédoniens, qui acceptent d'accueillir, bon gré, malgré, d'autres peuples, dont notamment les Albanais.

Dans l'ensemble, les minorités non albanaises se sentent relativement bien intégrées dans la société macédonienne, même si elles ne manquent pas de présenter des revendications en vue d'améliorer leur représentativité culturelle et/ou politique. Seule la cohabitation avec les Albanais pose véritablement problème aux Macédoniens - et aux autres groupes ethniques d'ailleurs, car ces derniers, dans leur grande majorité, sont solidaires des Macédoniens dans leurs rapports avec les Albanais. En clair, le véritable problème de coopération interethnique est la coexistence entre les Albanais et "les autres" - en mettant toutefois à part le cas des Roms, dont l'intégration sociale constitue, dans tous les pays d'Europe centrale, une question spécifique.

Aussi la principale pierre d'achoppement du dialogue interethnique, en Macédoine, n'est-elle pas le degré de participation des minorités - en particulier albanaise - aux différentes instances politiques ou administratives du pays (des progrès constants sur ce point sont observables depuis dix ans). L'enjeu le plus crucial est en réalité la notion de "peuple constitutif", sur laquelle se battent actuellement les partis albanais. S'il vient à être admis que la Macédoine n'est plus un Etat unitaire composé d'un peuple majoritaire (les Macédoniens ) avec le meilleur accueil réservé aux autres communautés, mais un Etat multiethnique composé d'au moins deux "peuples constitutifs", tout devient alors possible : le fédéralisme, et peut-être la partition du pays (ou le modèle éclaté de Bosnie-Herzégovine). Cette perspective fait peur aux Macédoniens-ethniques, mais aussi à la communauté internationale. Aussi cherche-t-on actuellement des biais pour éviter cette dénomination explosive.

Mais ce que redoutent plus encore les Macédoniens ethniques - mais aussi les minorités non albanaises - c'est le renversement démographique au profit des Albanais.

La question démographique



Une approche statistique difficile

Les problèmes démographiques constituent généralement un sujet tabou - en tout cas sensible - dans tous les Etats multiethniques, ce qui rend difficile l'approche statistique. Le dernier recensement - qui date de 1994 - donne grosso modo, pour une population légèrement inférieure à 2 millions, la répartition suivante : Macédoniens : environ 67 %. Albanais environ 23 %. Autres communautés ethniques (Turcs, Roms, Serbes, Valaques/Vlachs et autres) : environ 10 %.
Ces chiffres sont contestés par les leaders albanais, qui reprochent au gouvernement de ne pas avoir correctement pris en compte le nombre d'Albanais au moment du recensement. Depuis, se sont produites, certes des émigrations économiques, mais surtout des arrivées massives d'immigrés politiques du Kosovo (près de 400.000 affirment les autorités), qui ne sont pas tous repartis. En ajoutant le taux de natalité, plus important chez eux que chez les autres groupes ethniques, on peut s'attendre à ce que la proportion d'Albanais dépasse les 30 % lors du prochain recensement, prévu pour cette année, sous contrôle international, ce qui ne manquera pas d'avoir un impact psychologique sur la population non albanaise.

Vers un renversement démographique ?

La question qui se pose est la suivante : quelle est la probabilité pour qu'à terme relativement rapproché (10 à 20 ans), la proportion de population ethniquement albanaise atteigne soit 50 % de la population totale, ou tout au moins soit égale à celle des "Macédoniens ethniques" ?
L'opinion très largement répandue chez les non-Albanais est que cette éventualité est inévitable "si l'on ne fait rien pour l'en empêcher". Et certains d'évoquer - en privé, car cela apparaît peu dans les médias - des solutions qui n'ont rien à envier aux méthodes de Milosevic ou des nationalistes serbes ou croates de Bosnie. D'autres évoquent, à titre préventif, un échange de territoires (voir encadré).
Sur un plan scientifique - sociologique et démographique - la réponse à cette question est complexe :
- Il est avéré que la dénatalité a commencé à affecter la population albanaise de Macédoine depuis quelques années, surtout dans les milieux urbains, mais à un rythme moins élevé que chez les Macédoniens ethniques. Le taux de natalité reste encore élevé dans les villages et les milieux défavorisés.
- Le taux de mortalité est également plus élevé chez les Albanais, mais les progrès médicaux ont tendance à aligner ce taux sur les moyennes observées chez les autres groupes ethniques.
- Il y a eu des immigrations importantes au moment du conflit du Kosovo, mais elles sont maintenant stabilisées.
- On ne peut pas constater de mots d'ordres invitant la population albanaise à "faire des enfants" dans un but politique, mais il est vrai que les valeurs traditionnelles de la culture albanaise sont très orientées vers la famille et la procréation.

Tout dépendra de la façon dont ces différents facteurs évolueront dans l'avenir, ainsi que des politiques économiques et sociales poursuivies par les autorités.
Tous ces éléments font dire à un certain nombre d'observateurs indépendants qu'on peut, certes, s'attendre à une progression "résiduelle" du chiffre de population albanaise dans les années qui viennent, mais sans aboutir à un véritable renversement démographique.

Le jeu croisé des préjugés



Bien que l'on n'ait pas affaire à une confrontation interethnique à proprement parler - on n'a pas assisté jusqu'à présent à la constitution de partis nationalistes ou populistes, comme dans d'autres pays européens - on assiste à une cohabitation de deux communautés qui au minimum s'ignorent et au maximum se renvoient mutuellement des préjugés et des clichés, sources de conflits ultérieurs plus graves en cas de crise. Nous allons essayer d'explorer ces phénomènes.

Les craintes ou les reproches de la communauté macédonienne envers la communauté albanaise

La population "macédonienne ethnique", ainsi que la plupart des minorités non-albanaises qui font globalement corps avec elle, vit dans la psychose d'un "envahissement" par la population albanaise. Le cas du Kosovo n'a fait qu'exacerber cette appréhension. Aussi développent-ils des préjugés qui sont très prégnants et qui empoisonnent tout essai d'intégration des Albanais dans la société macédonienne. Nous prenons le risque d'énoncer une liste des clichés les plus souvent exprimés en privé, élaborée après de nombreux interviewes. Mais nous tenons à assortir ce "catalogue" des réserves ou des corrections qui s'imposent :
- Ils font des enfants pour pouvoir un jour être les maîtres du pays (mythe du "mot d'ordre" : la progression démographique des Albanais est dû à des facteurs plus spontanés, comme nous l'avons vu)
- C'est un peuple de mafieux et de trafiquants (on en rencontre chez les Albanais, comme partout dans la région, mais les "oligarques" macédoniens n'ont rien à leur envier)
- Ils ne se donnent même pas la peine d'apprendre le macédonien (ce n'est vrai que dans les montagnes ou les campagnes. La très grande majorité des Albanais parlent très correctement la langue macédonienne)
- Ils veulent occuper des postes importants, mais ils n'en ont pas les compétences (il s'agit en réalité d'un cercle vicieux : un Albanais ne peut pas entrer dans certaines écoles, par exemple de police, et par conséquent, ne peut pas prétendre aux postes de direction correspondants. Mais les universitaires, les chefs d'entreprises ou les ministres albanais sont tout aussi performants que les autres)
- Tous ont des armes et peuvent un jour s'en servir contre les Macédoniens (c'est exact, mais les Albanais de Macédoine n'ont pas de tradition "guerrière". Ces armes sont surtout détenues à des fins défensives).
- Leurs femmes sont tenues en minorité (c'est parfois le cas dans certaines couches sociales peu éduquées où l'Islam joue un rôle prépondérant. Mais les femmes albanaises cultivées et de milieu aisé - très nombreuses - sont aussi "libres" que leurs homologues macédoniennes)
- Ils sont plus riches que les Macédoniens (c'est vrai pour la population albanaise des environs de Tetovo, comparée aux villageois macédoniens de l'Est du pays. Mais ce n'est pas valable pour les Albanais des campagnes, qui vivent souvent en dessous du seuil de pauvreté)
- Ils chassent les Macédoniens des endroits où ils s'implantent (des cas de menaces ont été rapportés, mais le phénomène est souvent spontané : un quartier où des Albanais s'installent perd souvent de sa valeur immobilière. Il est alors plus facile à des spéculateurs de racheter le reste des habitations à bas prix pour les revendre plus tard, à prix "normal", quand la situation s'est stabilisée)
- Ils font venir chez eux des compatriotes d'autres pays, pratiquant ainsi une immigration plus ou moins clandestine (ce phénomène vaut surtout pour les relations entre le Kosovo et la Macédoine, où le contrôle des frontières est controversé. Il n'est pas sûr qu'il soit massif)
- A cela s'ajoutent des clichés traditionnels s'appliquant à la religion musulmane. Or, la religion joue un rôle mineur chez les Albanais de Macédoine (comme en Albanie ou au Kosovo). En tout état de cause, 20 à 30% des Albanais de Macédoine sont chrétiens. Mais l'aide apportée par les pays islamiques - dont certains sont fondamentalistes - à la construction de mosquées, entretient des préjugés tenaces.

Les peurs ou les reproches de la communauté albanaise

A contrario, les Albanais nourrissent un certain nombre de préjugés ou de griefs, plus ou moins fondés, à l'encontre de la majorité macédonienne :
- Ils ne cherchent pas à nous comprendre, à nous connaître (c'est en partie exact : mais les Albanais en font autant, excepté le fait qu'ils sont, quant à eux, obligés d'apprendre à l'école "nos ancêtres, les Macédoniens...")
- Ils nous prennent pour des immigrés, alors que nous sommes là depuis longtemps (c'est vrai dans certaines régions du pays, mais ils ont largement débordé leur zone traditionnelle d'implantation. Par exemple, à Tetovo, en 1945, il n'y avait que 7 % environ d'Albanais. Ils sont maintenant 70 %)
- Ils ne veulent pas que nous accédions à des postes élevés (restrictions à l'accès à des postes administratifs "stratégiques". C'est en grande partie vrai, compte tenu de la peur des Macédoniens d'être submergés. Mais des progrès non négligeables ont été obtenus ces dernières années)
- Ils ne veulent pas reconnaître notre langue et notre culture (ce n'est pas vrai au niveau de la radio et de la télévision, où des avancées notables sont à signaler. Mais il est un fait que les fonctionnaires locaux ne parlent pas albanais dans les villes ou villages où les Albanais sont nombreux ou majoritaires. Comme certains Albanais, nous l'avons vu, ne parlent pas macédonien, des progrès restent à faire en matière de bilinguisme dans les zones à majorité albanaise. Reste le cas de l'enseignement universitaire, qui pose un réel problème).
- Symétriquement au racisme anti-islamique, on peut observer ici ou là un racisme antichrétien, anti-orthodoxe, mais ce n'est pas massif. Les musulmans albanais sont très tolérants en matière religieuse, et le clergé joue un rôle négligeable dans le domaine des relations interethniques.

En conclusion : le poids des symboles



Pendant longtemps, les revendications albanaises sont restées au stade quantitatif : davantage de fonctionnaires, de programmes radio ou télé, d'universités, etc. Les autorités macédoniennes ont traîné à satisfaire ces demandes, mais un mouvement non négligeable a été engagé et il est toujours possible de l'accélérer.
En réalité, l'éclatement du conflit armé a changé les données. Sous la pression sans doute des combattants de l'UCK, les revendications albanaises sont devenues qualitatives. Elles s'expriment désormais en termes de reconnaissance symbolique. A l'image des Macédoniens-ethniques qui, en incarnant la Macédoine tout entière, sont à la recherche d'une identité nationale solide, les Albanais de ce pays sont en quête, eux aussi, d'une identité collective, qu'ils traduisent principalement par le concept de "peuple constitutif". La façon dont les autorités macédoniennes, aidées en cela par la communauté internationale, prendront en compte cette aspiration pèsera d'un grand poids sur le règlement stratégique du conflit. Pierre Dragon.

Annexes : lien vers [URL : 42]